‹ Contes moraux de Miss EdgeworthChapitre 16 sur 42 · CHAPITRE VIL · texte numérisé non relu

CHAPITRE VIL

Le Pot de Fleurs.

Dans son ardeur à prouver qu'il n'était pas un hypON crite , Forester, en revenant avec son ami , ne laissa passer aucune occasion de le contredire avec autant de rudesse que de coutume : il alla même plus loin encore, dans le but de maintenir sa sincérité.

Flora Campbell n'avait jamais entièrement recouvré feslime du jeune Francis, depuis qu'elle avait exprimé sa malheureuse prédilection pour les rondes écossaises; mais, par bonheur, elle n'avait pas la conscience du crime qu'elle avait commis, et ne songeait qu'à plaire ù ses parens et à son frère Henry. Elle possédait une source inépuisable de bonne humeur, et le talent si précieux pour le bonheur domestique , de trouver dans la moindre bagatelle un sujet d'amusement pour elle-même et pour les autres. Elle était vive, sans être frivole, et son inaltérable égalité de caractère était la preuve qu'elle n'avait besoin, pour exciter sa gaietéi, ni de la flatterie ni de la dissipation. Mais Forester, comme ami de son frère , croyait qu'il était de son devoir de découvrir en elle des défauts que lui seul pouvait observer, et de concourir ainsi à son éducation, quoiqu'elle eût à peine un an de moins que lui.

Dans la matinée où Forester et son frère étaient allés visiter la brasserie, Flora s'était amusée à peindre une enveloppe de carton pour le pot de fleurs de la petite Mary. Elle avait entendu dire à son frère que son intention était de le mettre au milieu de la table du souper après le bal, et elle se flattait qu'à son retour, Henry verrait avec plaisir reniement préparé de ses mains. Elle le lui fit voir après dîner. Henry la remercia, et son père et sa mère se plurent

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à voir son empressement à fiiire plaisir à son frère. Le cynique Forester lui refusa seul son approbation, il regarda le pot de fleurs avec une expression de dédain marqué. Archibald, qui était charme de faire contraster ses manières élégantes avec l'impolilesse de Forester, et qui avait observé d'ailleurs Tétonnement de Flora et de son frère au silence impo'.i de leur ami Francis, dit avec intention : — 11 y a quelque chose dans ce pot de fleurs, miss Campbell, qui me semble ne pas satisfaire le bon goût de M. Forester; je voudrais bien qu'il nous fit profiter de ses remarques critiques.

Forester ne daigna pas répondre.

— Ne vous plaît-il pas, Francis? demanda Henry. —Non, il ne lui plaît pas, dit Flora en souriant ; ne le

force pas à l'avouer, mon frère.

— 5le forcer à dire ce qui me plaît ou ce qui ne me plaît pas ! répéta Forester. Je défie qui que ce soit de le faire.

—Mon Dieu! dit le docteur Campbell en riant, à quoi bon un tel déploiement d'énergie, à propos d'une bagatelle? Quand ce serait une question de vie ou de mort, vous ne prendriez pas un air plus ferme et plus héroïque, mon cher pupille.

— Monsieur, dit Forester, qui supporta les éclats d« rire soulevés par l'observation du docteur avec la resign tion d'un martyr, je puis souffrir jusqu'au ridicule pour la cause de la vérité. — La gaieté redoubla à ces mots prononcés d'un ton solennel. — Je pense, poursuivit Forcfter, que ceux qui ne respectent pas la vérité dans les choses frivoles , ne la respecteront pas davantage dans les matières importantes.

Archibald rit encore plus fort à cette sentence : mais la gaieté de Henry et de sa sœur cessa tout de suite.

— Ne vous y tromp;'z pas! dit le docteur Campbell; nous ne rions pas de vos principes, mais de vos manières.

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— Et les principes ne sont-ils donc pas plus importans que les manières? reprit Forester.

— Oh ! infiniment plus importans , sans aucun doute ! reprit le docteur ; mais, à d'excellens principes, pourquoi n'unirait-on pas des manières a^^réables? Pourquoi la vertu ne serait-elle pas aimable en même temps que respectable? Vous-même, qui avez des vues si larges pour le bonheur de l'humanité, vous désirez, je n'en doute pas, que vos semblables soient partisans de la vérité comme vous-même.

— Certainement.

— Eh bien ! vos observations sur vos propres sentimens ît sur les sentimens d'autrui vous auraient-elles donc porté c^ conclure que nous avons un penchant naturel à aimer ce qui nous cause de la peine? Et serait-ce d'après ce principe que vous voulez rendre la vérité aussi pénible que vous le pouvez, afin d'accroître notre amour pour elle?

— Je ne veux pas rendre la vérité pénible; mais, en même temps, est-ce donc ma faute, si les gens ne peuvent endurer la peine? Je pense que ceux qui ne peuvent supporter la peine physique ou morale, ne sont bons à rien, parce que, en premier lieu, ajouta Forester, en jetant un coup-d'œil sur Flora et sur son pot de fleurs, ils préfèrent toujours la voix de la flatterie à celle de la vérité, comme les personnes faibles.

A cette réflexion satirique, qui semblait attaquer le sexe féminin, lady Catherine", mistriss Campbell, et toutes les dames présentes, à l'exception de Flora, se mirent à parler toutes à la fois pour venger leur sexe.

Dès que le tumulte fut un peu apaisé, le docteur reprit la discussion du ton de voix le plus calme. — Mais, M. Forester, sans vous préoccuper, pour le moment, de ce qui regarde les dames ou les personnes faibles, puis-je vous demander quel degré de peine une amc forte, unSamsoa moral, est obligée de souffrir sans nécessité?

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— Sans nécessité! Je ne pense pas qu'on soit obligé de souffrir sans nécessité.

— Ni de faire de la peine aux autres?

— Ni de faire de la peine aux autres.

— Alors, il est inutile d'argumenter plus long-leraps. Je vous félicite, M. Forester, de vous être converti aussi prompiement à la politesse.

— A la politesse! dit Forester en se redressant.

— Oui, monsieur; la politesse réelle ne nous enseigne qu'à épargner aux autres des souffrances sans nécessité, et vous avez avoué tout à l'heure que tel était votre désir. Venons maintenant à la grande affaire du carton de Flora. La politesse ne vous oblige nullement à dire un mensonge. Toute faible et toute femme qu'elle est, elle saura supporter, je l'espère, une vérité pénible, dans une occasion aussi peu importante.

— Eh bien ! dit alors Forester, dont le front se dérida à la fin, la vérité est que j'ignore si le pot de fleurs est joli ou laid; mais j'étais bien résolu à ne le pas trouver joli.

— Mais pourquoi , demanda Henry, afficher une austérité aussi héroïque pour si peu de chose ?

— Je me suis montré sévère parce que j'avais peur que tous ces complimens exagérés ne gâtassent le caractère de votre sœur Flora.

— Vous êtes d'une prudence rare , dit le docteur en souriant, et Flora, j'en suis sur, vous sera très-obligée de vous montrer aussi clairvoyant sur les dangers de la vanité féminine. Vous n'auriez donc pas la conscience en repos si vous abandonniez le complément de son éducation aux soins de sa mère ou aux miens?

— Pour rien au monde, monsieur, dit Forcbter, qui semblait s'apercevoir pour la première fois de l'inconve- Dance de son excuse, je ne voudrais être taxé d'impertioence ou d'indiscrétion. Vous êtes les meilleurs juges,

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sans aucun doute. Je pensais seulement que les parens sont enclins à la partialité. Henry nfa sauvé la vie , et je m'intéresse vivement à tout ce qui lui appartient. J'espère donc que, si j'ai dit quelque chose de messéant, vous Tattribuerez à un bon motif. Je oudniis que le pot de fleurs n'eût jamais fait son appai Ition ici , car il m'a fait paraître moimême bien impertinent.

Flora rit de si bonne humeur de cette manière originale d'exprimer ses regrets, que Forester lui-même ressentit l'influence des manières prévenantes et d'un aimable caractère. Il souleva le pot de fleurs de manière à s'en cacher le visage ; et, pendant qu'il paraissait occupé à Texaminer de plus près : — Elle est au-dessus des faiblesses de son sexe, dit-il tout bas à Henry.

— Oh! M. Francis, prenez garde! s'écria tout-à-coup Flora.

— A quoi? dit Forester étonné.

— Il est trop tard à présent, répondit Flora avec un soupir.

Il était trop tard en effet. Forester, en soulevant le pot de fleurs et son enveloppe de carton , avait posé ses deux pouces sur la terre fraîche et humide encore dont le vase avait été nouvellement rempli. Flora avait vu avec anxiété les pouces tout noirs prêts à s'imprimer sur son œuvre délicate, et son avertissement n'avait fait qu'accélérer la catastrophe; car au moment même où elle parlait, les deux pouces menaçans se posaient sur la peinture, et le maladroit Francis était le dernier à s'apercevoir du malheur dont il était cause.

Il était impossible d'effacer les traces des doigts de Forester, et Flora n'avait pas le temps de réparer le dommage , car le bal devait commencer dans quelques heures; miss Campbell se vil donc contrainte d'envoyer son œuvre ainsi défigurée, $an§ avoir eu même la satisfaction d'eu-

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tendre Tobservation que Forester avait faite à son éloge, à l'abri du malheureux pot de fleurs.

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