‹ Contes moraux de Miss EdgeworthChapitre 17 sur 42 · CHAPITRE Vm · texte numérisé non relu

CHAPITRE Vm

Le Bal.

Henry saisit le moment où l'austérité de son ami se trouvait un peu adoucie par les railleries du docteur et l'humeur charmante de Flora, pour lui persuader qu'il n'y avait rien de contraire à la saine philosophie à s'habil< 1er pour un bal, voire même à y danser une contredanse. Henry s'était prudemment abstenu de se servir du mot ronde ^ que Forester avait pris en aversion, et Flora enchérissant sur l'innocent artifice de son frère, eut l'adresse de faire entrer dans la conversation le mot clef, qui devait avoir une influence tout opposée.

Tout le monde était déjà prêt pour le bal, et les voitures attendaient à la porte , que Forester était encore dans le cabinet du docteur, occupé à lire l'histoire de l'éléphant.

— Allons donc, Francis! lui dit Henry, qui lavait cherché par toute la maison , nous vous attendons. Je slûs charmé devons voir habillé; allons, venez.

— J'aimerais bien mieux rester ici tout seul , dit Forester, qui semblait avoir eu une rechute d'insociabilité durant ja demi-heure qu'il venait de passer dans sa solitude chérie. Henry n'en eût pu rien obtenir s'il ne lui eût dit, en îui faisant voir la planche de l'éléphant i : — Voyez ce puissant animal, il est si docile qu'il se laisse guider par

I Eisloire des Quadrupèdes.

un enfant : faites comme lui. En parlant ainsi il attira doucement Forester, qui ne crut pas devoir montrer moins de docilité que son animal favori.

En entrant dans la salle de bal, x\rcliibald invita miss Campbell à danser, pendant que Forester cherchait où mettre son chapeau. — Eh quoi! vous dansez sans moi? dit-il à Flora. Je croyais vous avoir invitée; JY ai pensé du moins tout le temps que nous avons été en voiture.

Florale rem.ercia de ses bonnes intentions, pendant qu' Archibald emmenait sa danseuse en triomphe; et la contredanse commença. Forester prit cet incident tout-àfait au sérieux, et ce fut pour lui un grave sujet de méditation durant au moins une douzaine de contredanses. En vain Torchestre le plus brillant faisait-il entendre les airs les plus gais et les plus à la mode : ils n'étaient pas en harmonie avec la sombre mélancolie de son ame. Il se posta derrière une colonne , cuirassé contre le plaisir général, et jetant sur les danseurs un regard de philosophique dédain, il trouva à la fin un amusement qui convenait à son humeur misanthropique. Il se boucha les oreilles de ses deux mains , de manière à intercepter les sons de Torehestre,etil jouit ainsi du ridicule spectacle d'une foule qui s'agitait et sautait en mesure sans aucun motif appa-rent. L'attitude de Forester frappa l'attention de quelques personnes ; elle était en effet aussi inconvenante que grotesque : ses deux coudes s'élevaient à la hauteur de ses oreilles, et sa tète était lourdement enfoncée entre les épaules. Archibald Mackenzie s'égaya un des premiers de cette plaisante caricature, et s'empressa d'en montrer la vue à toutes les personnes de sa connaissance. Les rires et les chuchottemens se répandirent avec rapidité. Henry, qui dansait alors, ne s'aperçut de rien juqu'à ce que sa danseuse lui dit : — Dites-moi , je vous prie, quel est ce singulier personnage?

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— CTest mon ami! s'écria Henry. Voulez-vous bien m'excuser pour un instant? et il courut à Forester pour lui faire abandonner sa ridicule attitude. — C'est un excellent jeune homme, continua-t-il en revenant auprès de sa danseuse; il a des talens supérieurs; il ne faut pas le quereller pour des bagatelles.

Comme les diverses personnes voient les mêmes choses d'un œil différent! Pendant que Forester se bouchait les oreilles, le docteur Campbell, dont la philosophie était plus portée à la gaieté qu'à la tristesse, éprouvait le plaisir le plus doux à contempler ce spectacle de fêle. Non que la folie ou le ridicule échappât à son regard pénétrant, mais il voyait tout de l'œil de l'indulgence ; et s*il riait, sa gaieté était si innocente que ceux-là mêmes 'qui étaient l'objet de ses plaisanteries, pouvaient à peine s'empêcher d'y prendre part. • — La folie, se disait-il, peut être aussi bien corrigée par le chatouillement d'une plume que par le fouet du satirique. C'est ainsi que lady Margaret Mac-Gregor, et lady Mary Mac-Intosh, ayant presque fait naître une querelle entre leurs cavaliers, au sujet d'une question de préséance, le docteiu^ Campbell, qui fut appelé à juger le différend en qualité de parent des deux belles également irritées, s'en tira d'une façon spirituelle , et qui amusa singulièrement la compagnie. Il fit observer que les prétentions des deux parties étant également incontestables et précisément balancées, il n'y avait qu'une mani'ire de décider la question de préséance : c'était par l'âge. 11 était convaincu, ajoutât-il, que la plus jeune céderait avec plaisir la préséance à son aînée. Les deux parties se disputèrent alors à qui céderait la place à l'autre : les deux belles, n'ayant garde de produire leurs actes de naissance, quittèrent la place contestée, d'un commun accord, et la paix se trouva aiusi solidement établie entre elles.

Forester était auprès du docteur Campbell durant celte

scène, et faisait même une éûorme dépense dMndi^ifnation contre les deux rivales. — Mais voyez donc cette absurde créature , dit-il ensuite au docteur Campbell , en lui désignant une jeune fille qui faisait, en dansant , des cabrioles et des bonds vraiment prodigieux. Le docteur détourna les yeux de la demoiselle sautillante pour les porter snr sa fille Flora , et un sourire de satisfaction brilla sur les traits du bon père : car « les parens sont enclins à la partialité, » surtout ceux qui ont des filles comme Flora. Sa physionomie viveet gaie, son agi'i'é pleine de grâce, agiraient l'atten' tion des spectateurs les moins partiaux. Elle semblait dan-^er dans la joie de son ame; c'ét?it une sorte de gaieté avec laquelle chacun sympathisrit parce qu'elle était naturelle, et que tout le monde approuvait parce qu'elle était innocente. Une certaine délicatesse pleine de tact et d'élégance semblait modérer, sans l'éteindre , la vivacité de ses manières. L'œil de son père la suivait au moment oii elle dansait aux sons animés d'un air national , lorsque Forester poussa M. Campbell en lui disant : — Docteur, je viens de trouver un excellent sujet de tragédie.

— Une tragédie ! répéta le docteur d'un ton surpris. Ne voulez-vous pas plutôt dire une comédie?

Forester persistai dire qu'il s'agissait bien d'une tragédie, et déjà il commençait à en exposer le plan. — Ne m'obligez pas à écouter votre drame en ce moment, dit le docteur; il serait infailliblement condamné. Je n'ai point chaussé le cothurne ce soir, et je vous engage à vous débarrasser du vôtre. Voyez , ce spectacle est-il donc de nature à inspirer votre muse tragique?

Forester fut étonné de voir qu'un homme supérieuf comme le docteur Campbell eût aussi peu le pouvoir de Tabstraction , et il se retira dans un coin derrière l'orcheslre pour réfléchir en repos à l'exposition de sa tragédie. Mais i.\ ne devait pas y rester long-temps en paix, car sir

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Philip Gosling s'était assis précisément (ont près de là; Archibald Mackenzie, qui avait cessé de prendre part à la danse aussitôt après Ventrée de sir Philip , était venu se joindre au baronnet à demi -ivre; et là les deux amis et quelques autres jeunes gens dignes d'eux avaient entamé une discussion si bruyante sur le nombre de bouteilles de Bordeaux qu'un homme pouvait et devait boire en une séance, que toute la puissance d'abstraction de Forestern'y put tenir, et que sa muse tragique s'envola.

— Voilà le souper, Dieu merci! s'écria sir Philip au moment où l'on annonça le souper. Je ne mettrais jamais le pied dans un bal , ajouta-t-il en appuyant ces mots d'une foule de juremens à la mode, s'il ne devait y avoir un souper.

— Et c'est là un être raisonnable? dit Forester au docteur Campbell , au moment où sir Philip passait devant eux.

— Parlez un peu plus bas , dit le docteur, ou bien il ne manquera pas de vous prouver ses titres à la rationalité en vous logeant une balle dans la tête ou en en recevant une de vous.

— Mais, monsieur, reprit Forester en retenant le docteur pendant que le reste de la société passait dans la salle du repas, comment pouvez-vous supporter avec patience tant de gens aussi extravagans qu'ennuyeux?

— Que voulez-vous que j'y fasse? dit M. Campbell. Voulez-vous que je monte en chaire et que je prêche au milieu d'une salle de bal? Ne vaut-il pas mieux, puisque nous y sommes, nous amuser de tout ce qui peut nous procurer de l'amusement , et nous tenir en paix avec tout le monde et surtout avec nous-mêmes? Et ne ferionsnous pas aussi bien d'imiter la foule qui se rend au souper ?

Forester ne répondit rien à l'instant, mais en traversant

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l'autichainbre qui menait à la salle du festin: — Si j'étais législateur, je prohiberais les bals, dit-il.

— Et si vous étiez lé{;islateur, reprit M. Campbell , en lui désignant du geste une bouilloire qui était dans le foyer, et dont !e couvercle laissait échapper une vapeur épaisse, si vous éilez législateur, ne feriez-vous pas hermétiquement'fermer toutes les bouilloires de vos États?

— Non, monsieur, car elles éclateraient.

— Croyez-vous donc que la folie n'éclaterait pas aussi, et que son explosion ne serait pas encore plus terrible que celle de la bouilloire, si vous lui fermiez toutes les issues?

Forester eût volontiers consenti y rester dans Tanticbambre pour procéder à une discussion critique sur l'allusion du docteur ; mais celui-ci l'entraîna dans la salle du souper. Flora avait gardé une place pour son père.

— J'allais vous chercher, mon père , lui dit Henry qu'ils trouvèrent à la porte. Flora commençait à vous croire perdu.

— Non, répondit le docteur, j'étais seulement retenu par un prétendu Caton qui voulait me faire quereller avec lui contre tout le genre humain, au lieu de me laisser prendre place à table. Que me conseilles-tu de manger, Flora? dit-il à sa fille, en s'asseyant auprès d'elle.

— Une tranche de ce pâté, papa, lui dit-elle, en écartant les fleurs qui ornaient les bords du plat.

— Je veux bien, donne-moi une de ces tranches, Flora. Il y a des caractères qui leur ressemblent : des fleurs et de la mousse légère à l'extérieur, puis au fond un mets solide et savoureux.

Forester tendit aussi son assiette , en disant : — Mais je ne vois pas Tutiliié de ces fleurs, monsieur.

— Ni leur beauté, n'est-ce pas? répondit le docteur. Forester rejet;i les fleurs avec dédain, mais il n'en mangea pas moins une tranche de pâté fort raisonnable pour

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un philosophe. Vers la fin du souper, il parut s'apercevoir de la présence de Henry qui s'était épuisé en efforts inutiles pour Tamuser par des traits d'esprit que comportaient le lieu et le moment. Mais le lieu ni le moment n'étaient jamais pris en considération par Forester. Il était mécontent de son ami, parce qu'il avait dansé toute la nuit, au lieu de s'asseoir auprès de lui. — Ainsi, lui dit-il à la fin , vous ne m'avez pas jugé digne de votre conversation ce soir : c'est là ce que vous autres messieurs du bon ton , qui savez danser des rondes, vous appelez l'amiiié î

— Si j'avais cru que vous eussiez trouvé mauvais de me voir danser des rondes, dit Henry en riant, j'aurais fait le sacifice d'une ronde sur l'autel de l'amitié. Mais on ne va pas au bal pour faire des sacrifices à l'amitié, mais bien pour se divertir.

— Si l'on peut , dit Forester avec ironie. — Mais il fut obligé de suspendre le cours de ses reproches par les chansons joyeuses de quelques jeunes gens qui s'étaient rendus aux désirs pressans du reste de la compagnie. Forester se mit alors à critiquer les paroles vides de sens des chansons, et il entamait une dissertation sur la puissance des anciens bardes et sur les effets de la musique nationale , lorsque la voix de Flora vint linterrompre : — Frère, lui dit-elle, j'ai perdu mon pari. Ce p?ri était que Forester ne remarquerait pas, durant le souper, le géranium qui était placé au milieu de la table.

Le souper et les chants finis, Henry, do:]t l'esprit était toujours présent, et qui, au cein du luxe et des plaisirs, ne laissait pas éteindre l'ardeur de ses senlimens généreux, profita d'un moment de silence pour attirer Tattenlion générale sur l'objet qui occupait ses pensées. Mistriss Macaulay avait tenu sa promesse : elle avait parlé à plusieurs dames patronesses de sa connaissance de la tyrannique maîtresse d'école; et fixant alors l'attention de la

société sur le géranium , elle fit un appel h Henry Campbell et le pria de raconter Thistoire de cette fleur. Tous les regards curieux se portèrent sur le jeune homme , et Forester sentit que , s'il eût été interpellé de cette manière , il ne lui aurait pas été possible de proférer une syllabe. Il recomiut alors l'avantage de pouvoir parler en public sans hésitation et sans embarras. En racontant Thistoirt de la petite IMary, les gestes et le langage de Henry furent si siinples et si gracieux , qu'il intéressa tous les audi« teurs à sa cause. Une souscription fut ouverte à l'instanÊ même : chacun s'empressa d'apporter son tribut à ren* fant qui avait fait si gentiment le sacrifice de sa fleur favorite à la santé de sa grand'mère. La dame qui avait la haute surveillance de Técoîe de charité convint de déjeuner le lendemain matin chez îe docteur Campbell, pour se rendre ensuite à l'école à l'heure juste où la maîtresse avait coutume de retenir ses écolières à filer pour elle-même.

Forester ne revenait pas de sa surprise : il n'avait pas réfléchi qu'il y a loin encore de la négligence à l'inhumanité. Les dames patronesses pouvaient sans doute être taxées de négligence pour s'être contentées d'observer que les petites écolières paraissaient allei' bien, lorsqu'elles se rendaient en corps à l'église , et pour ne pas avoir pris de renseignemens sur la conduite de leur maîtresse. Mais aussitôt que les faits leur furent dévoiles, les dames déployèrent une louable activité et reconnurent avec candeur qu'elles étaient blâmables de s'être fiées aux rapports des visiteurs superficiels qui avaient toujours déclaré que l'école allait parfaitement bien.

— Bien des gens qui ont tort se corrigeraient, dit le docteur Campbell, si tous ceux qui ont raison naissaient un peu plus de douceur et de patience à leurs autres qualités.

Au moment où la compagnie quittait la table, plusieurs

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jeunes demoiselles se rassemblèrent autour du géranium pour admirer la charmante enveloppe en carton peint de Flora. Les taches noires frappèrent à l'instant tous tes yeux. Forester se tenait à l'écart et tout confus. Mais la bonne Flora s'abstint de toute explication, malgré les exclamations répétées : — Qui a fait cela? qui peut avoir fa»^ cela?

— C'est un accident, dit Flora, et^ pour changer ^ conversation , elle fit valoir la beauté du géranium ; eM en cueillit une des feuilles odorantes; mais, lorsqu'elle voulut la réunir aux fleurs de son bouquet, elle s'aperçut qu'elle avait perdu sa rose mousseuse. C'était une rareté à cette époque de l'année , et celle-ci provenait d'une serre construite par Henry lui-même. — Oh! la belle rose de mon frère ! s'écria Flora.

Forester, qui avait été touché de son silence bienveillant sur l'origine des, taches du pot de fleurs, partagea, contre son habitude, le regret qu'elle exprimait de la perte de sa rose mousseuse. 11 se mit à en faire la recherche jusque sous les banquettes et sous la table du souper. Il eut enfin le bonheur de la trouver, et dans son empressement à la rendre avec plus de galanterie, mais avec non moins de gaucherie qu'à son ordinaire, il sortit à demi son corps engagé sous la table, et tendit son bra? entre deux élégantes demoiselles du groupe qui entourait Flora. A la vue de celte main à la peau rude et grot sière, les jeunes demoiselles se reculèrent d'effroi, Ci manifestant des signes non équivoques de dégoût. Ou chuchotta, on rit tout bas, et maint regard expressif tomba sur notre héros, qui n'en tenait pas moins tendue la main malencontreuse sur laquelle tous les yeux étaient fixés. — IS'est-ce pas votre rose? dit-il c\\ avançant toujours cette terrible main vers Flora, dont le trouble et l'hésitation le surprenaient outre mesure. Mackenzie partit

d'un violent éclat de rire et dit à demi-voix, mais de manière à ce que toutes les dames pussent l'entendre : —Miss Campbell n'ose pas prendre la rose de ses mains, parce qu'elle a peur d'attraper ce qu'il a gagné lui-même du charretier qui l'a conduit à Edimbourg, ou de quelque apprenti de son ami le savetier.

A cette grossière allusion , Forester lança la rose loin de lui, escalada le banc, et se précipitant entre Flora et ime autre dame, courut en droite ligne vers la porte, heurtant et renversant tout ce qui se trouvait devant lui, jusqu'à ce que la foule lui ouvrît un passage et s'écartât de lui comme d'un chien enragé.

— Francis! lui crièrent Henry et le docteur qui se tenaient sur le seuil de la porte en attendant les voitures de leurs dames, qu'avez -vous donc? Où courez -vous ainsi? ^otre voiture est là !

^- J'aime mieux marcher! Ne me parlez pas! dit Forester. J'ai été insulté! Je suis hors de moi; mais je sais maîtriser mes passions. Je ne l'ai pas tué sur la place.... Laissez-moi passer!

A ces mots, il s'arracha des mains du docteur et de son fils avec l'énergie d'une bête furieuse qui échappe à ses gardiens , et ce fut sans doute par instinct qu'il retrouva sa demeure, car il courut devant lui sans savoir oi!i il allait. Il arracha la lumière des mains du domestique qui lui ouvrit, courut à son appartement, ferma la porte à double tour, poussa les verroux et se jeia dans un fauteuil.— Grâce à Dieu, s'éeria-t-il en prenant haleine, je n'ai pas fait de malheur ! Grâce à Dieu ! je ne l'ai pas assommé ! Grâce à Dieu ! il est hors de ma vue! Je suis calme à présent, tout-à-fait calme. Rappelons un peu nos souvenirs. Malgré les plus calmes méditations. Forester ne put apaiser les douleurs de son orgueil profondément blessé. — Arcliibald a dit vrai : pourquoi suis-je donc en colère, oa

plutôt pourquoi étaîs-je en colère? Il approfondit alors philosophiquement la nature de la bonne et de la mauvaise honte : il se dit que la peau rude et raboteuse de ses mains n'était honteuse que parce qu'elle était un signe de vulgarité; que ce qui était vulgaire n'était pas par cela même immoral; que les jeunes filles moqueuses qui s'étaient éloignées de lui avec dédain n'étaient point de suprêmes juges du bien et du mal; qu'il devait mépriser leurs opinions, et illes méprisa tant qu'il put durant deux ou trois heures, en parcourant sa chambre à grands pas avec une infatigable énergie. A la fin, notre philosophe péripatéticien se jeta tout habillé sur son lit, en se disant que de pareilles sottises n'étaient pas faites pour troubler son repos. Il s'était élevé peu à peu à un tel degré de force d'ame , qu'il se sentait capable d'affronter avec calme les regards désapprobateurs de plusieurs millions de ses semblables. Mais, hélas! il était seul lorsqu'il calculait aussi mal la puissance de l'esprit humain. Épuisé de fatigue par la colère et par le raisonnement , il tomba endormi : il rêva qu'il présentait sans cesse des fleurs que personne ne voulait accepter, et l'éclat de rire infernal de Mackenzie vint le réveiller en sursaut. Il parvint a se rendormir et se vit en rêve dans une boutique de parfumeur, essayant des centaines de gants qu'il ôtait et remettait sans en pouvoir trouver une seule paire à sa main. Il se réveilla tout-à-coup au moment oii il essayait en vain la dernière paire; il secoua ces rêves importuns et vit le soleil levant dont les premiers rayons glissaient jusqu'à lui, entre deux cheminées du toit voisin situé plus bas que ses fenêtres. Il se souvint alors que bientôt on l'appellerait pour déjeuner, que toutes les dames patronesses y étaient invitées, qu'il ne pouvait pas se mettre à table avec des gants; qu'Archibald rirait encore de lui, et que peut-être Flora elle-même reculerait à son aspect. Il se reprocha sa faiblesse à se re-

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présenter et à craindre une semblable scène. Jamais soft aversion pour les dames patronesses et pour les bals n'avait été poussée à un aussi haut degré. Il soupira tristement après sa liberté, son indépendance chérie, à jamais perdue pour lui avec le genre de vie qu'il menait. Il ce souvint alors d'avoir vu dans une de ses promenades solitaires, à quelques milles d'Edimbourg, sur la route de Leith, un bon jardinier et son fils qui chantaient en travaillant.— Voilà le bonheur ! se dit Forester; voilà des gens àeureux! et il se persuada qu'il vivrait bien plus heureux lui-même sous Thumble toit du jardinier qu'il ne pourrait jamais l'être dans la maison somptueuse du docteur Campbell.

— Je ne suis pas fait, se dit-il, pour vivre au milieu des oisifs du grand monde. Je serais heureux si j'étais un membre utile de la société. Je veux être jardinier et vivre avec les jardiniers.

A ces mots , il dépouilla vivement la toilette de bal qu'a portait encore, revêtit son vieil habit râpé, se fit un petit paquet de linge, et se dirigea vers la route de Leith.

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