‹ Contes moraux de Miss EdgeworthChapitre 18 sur 42 · CHAPITRE IX · texte numérisé non relu

CHAPITRE IX

Le Déjeuner..

Lorsque Henry ne trouva pas Forester chez lui , dans la matinée, il pensa qu'il était allé faire une promenade aux rochers de Salisbury , où il avait parlé la veille de faire une course de lx)tanique.

— Je m'étonne, dit le docteur Campbell, que notre jeune bomme soit sorti d'aussi grand matin; car j'imagine qu'il n'a pas beaucoup dormi dccuis au'il nous a quittés, à

FORESTER. 47

moins qu'il ne soit somnambule : il a marché sur ma pauvre tèle pendant au moins ia moitié de la nuit.

On se mit à table. — Point de Forester. Lady Catherine commença de craindre qu il ne se fût cassé le cou sur les rochers de Salisbury ; elle raconta tous les accidens qui y étaient arrivés, ou qui avaient failli d'y arriver, en voiture , à cheval, ou autrement. Puis, elle fit la description topographique de ces redoutables rochers, et discuta la question de savoir s'il était probable qu'il fût tombé à l'est ou à l'ouest.

— Ma chère lady Catherine, dit le docteur, rien n'est moins certain d'abord qu'il soit allé du côté des rocs de Salisbury; nous ne pouvons donc raisonnablement discuter la question de savoir si sa chute a eu lieu à l'est ou à l'ouest.

Mais lady Catherine, dont la prudente imagination ne s'arrêtait pas en aussi beau chemin, s'informa, du docteur Campbell, à qui les grands biens de son pupille devaient échoir, dans le cas où sa mort arriverait avant qu'il eût atteint l'époque de sa majorité.

Le docteur se préparait à satisfaire sur ce point la curiosité de sa parente, lorsqu'un domestique vint lui apporter une lettre. Henry jeta un regard plein d'anxiété sur son père. Le docteur regarda la signature de la lettre et la mit dans sa poche ; puis, il dit au domestique de faire entrer le porteur dans son cabinet.

— Ce n'est qu'un enfant, dit Archibald; je l'ai entrevu en passant dans l'antichambre.

— Eh bien ! un enfant ne peut-il donc entrer dans mon cabinet, monsieur ?!repii: froidement le docteur.

La curiosité d'Archibald était vivement excitée, et il se glissa hors de la salle, au bout de quelques minutes, avec la résolution de parler à l'enfant, et de découvrir l'objet de son message. Mais le docteur était sur ses talons avant qu'il soupçonnât son approche. Archibald commençait déjà à interroger le petit garçon en ces termes : — Vous

48 COXITES MORAIX.

dites donc que vous venez de la part d'un jeune homme â peu près de ma taille?

— Il vient delà part d'un jeune homme qui ne vous ressemble en rien , croyez-moi , M. Archibald Mackenzie, dit tout-à-coup le docteur, en lui frappant légèrement Tépaule.

Archibald tressaillit, se retoupna, et fut si atterré du regard froidement poli du docteur, qu'il sortit du cabinet, sans essayer même aucune des excuses équivoques qu'il avait à sa disposition, pour expliquer son indiscrète présence. Après son départ, le docteur tira de sa poche et lut la lettre suivante :

f Mon cnER TcTErn,

> Malgré mon brusque départ de votre maison , ne me croyez pas insensible à toutes vos bontés. Je n'ai point d'excuses à faire à mon tuteur pour le parti que j'ai pris ; mais vous m'avez traité comme un ami , monsieur, et à ce titre je vous ouvrirai mon ame entière,

» Malgré vos bontés , malgré l'amitié de votre fils , dont je sais cpprécierles qualités excellentes , je dois vous avouer ingénument que j'étais loin d'être beureux dans votre maison. Je sens que je ne puis être à l'aise au milieu du tourbillon d'une vie dissipée ; et plus je vois les classes élevées de la société, plus je regrette d'être né au milieu d'elles. Ma naissance ni ma fortune ne m'empêcheront, toutefois, de suivre le genre de vie qui, j'en suis profondément convamcu, mène seul au bonheur et à la vertu. Que ceux qui ne se sentent aucune indignation vertueuse obéissent à la voix de la mode ! Que les esclaves de cette reine tyrannique mangent lâchement le pain de Toisiveté, jusqu'à ce que leurs sens blasés n'y trouvent plus nulle saveur î Quant à moi, je me reproche d'avoir trop long-temps fait plier mes opinions devant les paroles persuasives de l'amitié. Mon ame s'est énervée dans ces molles complaisances , et je dois fuir la contagion fatale. Grâce à Dieu ! j'ai encore assez de force pour fuir et pour briser mes chaînes. Grâce à Dieu î je ne suis pas encore réduit à la dépravation morale do •e lâehe monarque, qui adorait ses fers parce qu'ils étaient d'or,

FORESTER. 49

» J'ai I'orgueiUeuse conscience que je suis né pour faire quelque chose de mieux que de perdre mon existence dans une salle de bal» el je ne veux point sacrifier mon indépendance au cérémonial absurde d'une dissipation quotidienne. Moi , qui ai é:é la risée de gens frivoles et méprisables, j'ai encore assez de ce mâle o:-guefi, dont la flamme n'est pas éteinte dans ma poitrine d'homme , pour assurer mes droits à Totre estime, et pour affirmer que je n'ai pas commis et ne commettrai jamais sciemment une action indigne de l'ami de votre fils.

3 Je n'écris point à Henry, de peur de l'entraîner, d'une manière ou d'une autre, dans ma disgrâce volontaire. Il est fait pour briller dans le monde poli , et ses relations avec moi pourraient ternir le lu»tre de son caractère aux yeux des belles , suprêmes juges du bon ton» J'espère toutefois qu'il ne me chassera pas trop rudement de son cœur, quoique je ne sache pas danser une ronde. Je le prie de briser la serrure de ma malle el d'y prendre mon exemplaire de la jSatur^ animée de Goldsmith qui semblait lui plaire,

» Dans le tiroir de ma table vous trouverez les Lettres de Martyn sur la Botanique; j'ai fait sécher dans les fejillets de ce livre un grand nombre de plantes pour Flora — pour miss Flora Campbell, veux-je dire. Après ce qui s'est passé hier soir, j'ose à peine espé* rer qu'elle veuille en accepter le don. J'aimerais mieux les savoir brûlées que refusées ; veuillez donc les brûler, s'il vous plaît , el gardez le silence sur ce point délicat.

• Mon cher monsieur, ne me jugez pas trop sévèrement. J'ai ea un combat pénible à soutenir avant de me résoudre à vous quitter. Mais je préférerais encore toute la sévérité de voire jugement à cette espèce d'indulgence dont vous avez fait preuve devant moi en faveur du baronnet aviné.

» Je puis tout souffrir hors le mépris.

» Croyez-moi votre, etc.

* FnANCis Forester. ■

» P. S. J'espère que vous ne questionnerez pas le porteur : Usait où je suis; je me Ce donc à votre discrétion. Je veux gagner mon pain comme jardinier : j'ai toujours préféré l'agriculture au com- Herce. >

COMES ÎIOR. T. II, 3

Le docteur Campbell , que ce mélange de bon sens et d'extravagance ne surprit nullement, répondit, en ces termes, à la lettre de Forester :

c Mon cher savetier, jardinier, orateur, ou tout ce qu'il vous plaira, je suis trop vieux pour m' étonner de rien; autrement j'aurais éprouve quelque surprise à la lecture de plusieurs passages de votre éloquente lettre. Vous me dites que vous avez le pouvoir de fuir et que vous n'adorez pas vos chaînes , quoiqu'elles soient d'or. Êtes-vous donc un alderman , ou Dédale lui-même? ou sont-ce là seulement des figures de rhétorique? Vous m'apprenez que vous ne pouvez vivre dans le tourbillon d'une vie dissipée, ni manger le pain de l'oisiveté, et que vous êtes résolu de vous faire jardinier. Toutes ces choses ne me semblent pas avoir un rapport nécessaire entre elles. Que vous vous reprochiez aussi amèrement d'avoir passé une soirée de votre vie dans un bal , car c'est à cette circonstance sans doute que vous faites allusion lorsque vous tonnez contre le tourbillon d'une vie dissipée; c'est là ce que j'ai peine à ra' expliquer. Mais qu'avec ce noble orgueil , dont la flamme n'est pas éteinte en votre poitrine d'homme, vous n'ayez pu trouver d'occupation plus digne de vos talens et tout aussi utile à la société que celle de jardinier, c'est une question qui m'embarrasse un peu, je l'avoue.

» Voyez les choses froidement : revenez dîner à la maison , et là nous comparerons à loisir les avantages du commerce et de l'agriculture. Je me suis abstenu de questionner votre messager, suivant votre désir, et je ne ferai point voir votre lettre à Henry avant la fin du dîner. J'espère qu'avant ce temps vous insisterez vous-même pour que je la brûle , ce que je ferai , sur votre demande , avec plaisir, malgré toutes les bonnes choses qu'elle contient.

« Comme je ne suis pas le moins du monde certain que vous ayez quitté cette vie, je ne ferai point briser la serrure de votre malle, dont j'espère que vous parviendrez un jour à trouver la clef, lorsque vous aurez l'esprit un peu plus calme; je ne veux point non plus m'embarquer dans l'épineuse affaire du legs de Flora. Lorsque vous écrirez plus tard vos dernières volontés , permettezmoi de vous prier, en qualité de votre exécuteur testamentaire,

FORESTER. 61

ffêtre un peu plus précis dans vos prescriptions solennelles; que voulez-vous que je fasse, en effet, si vous me prescrivez de donner et de brûler la même chose dans la même phrase? Comme entre autres infortunes vous avez celle de posséder cinq ou six mille livres sterling de rente , vous devriez apprendre un peu à diriger vos affaires, de crainte que, parmi vos compagnons, riches ou pauvres, vous n'en rencontriez quelques-uns qui ne soient pas tout-à-fait aussi honnêtes que vous.

» Que si , au lieu de revenir dîner avec nous , vous persistez dans vos projets de jardinage, j'aurai peut-être moins d'estime pour voire bon sens , mais je m'abstiendrai de vous en faire le moindre reproche. Je vous laisserai vous instruire par votre propre expérience, puisqu'il ne sera pas en mon pouvoir de vous faire profiter gratuitement de la mienne. Mais, en même temps, je découvrirai où vous €tes, et je m'informerai exactement de votre conduite : c'est mon devoir de tuteur. Je dois aussi vous prévenir que, tant qu'il vous plaira de mener un genre de vie au-dessous de votre condition , vous ne devez pas compter sur l'allocation annuelle que je vous faisais. Deux cents guinées par an seraient une somme extravagante dans votre situation de jardinier. Je ne traite point cette question d'argent dans l'idée d'influencer votre esprit généreux par des considérations mercenaires ; mais il faut que vous ne vous laissiez pas tromper par une expérience incomplète. Vous ne pouvez être pauvre et riche à la fois. Je vous ai remis avant-hier cinq billets de banque de dix livres sterling chaque, pour votre dernier quartier; je supposa que vous les avez pris avec vous : vous n'avez donc pas à craindre un besoin immédiat d'argent. Je regrette même, je l'avoue, que vous soyez aussi bien pourvu, parce qu'avec cinquante guinées dans sa poche, on ne peut avoir une idée complète de la nécessité de gagner son pain.

» Ne me taxez point de dureté, mon cher pupille; c'est mon amitié pour vous qui me donne le courage de vous inQiger un châtiment aujourd'hui dans le but de votre avantage à venir. N'espérez paf entendre parler de Henry avant votre retour au milieu de nous. Comme son père et comme votre tuteur, j'exigerai de lui qu'il se fie implicitement à ma prudence dans cette occasion, qu'il ne fasse au»

62 CONTES MORABX.

cune recherche du lieu où vous êtes , et qu'il s'abstienne de toute relation avec vous , tant qu'il vous plaira de rester éloigné de vos amis. Vous ne pouvez vivre dans la société vulgaire (j'entends parlà les gens mal élevés, ignorans, qui n'ont ni sentimens élevés ni agréables manières), et jouir en même temps des plaisirs de la société polie. J'attendrai, non sans anxiété, la décision de votre choix.

> Croyez-moi

• Votre sincère ami et tuteur,

> J. Campbell. >

Dès que le docteur eut expédié cette lettre, il revint trouver la compagnie. Après le déjeuner, les dames se rendirent à l'école de charité ; mais Henry était si inquiet du sort de son ami Forester, qu'il put à peine jouir des résultats obtenus par ses efforts généreux.

Ce fut avec une difficulté quïl n'avait pas encore éprouvée que le docteur Campbell put obtenir de son fils la promesse de suspendre toute relation avec son ami. Le premier mouvement de Henry, lorsqu'il lut la lettre que son père jugea prudent de lui montrer alors, fut de vouloir courir tout de suite à la recherche de son ami: — Je suis sûr, dit-il , que je parviendrai à le trouver ; et , si je puis le voir et lui parler, j'ai la conviction que je lui persuaderai de revenir.

— Oui, dit le docteur, tu lui persuaderas peut-être de revenir ; mais ce n'est pas notre objet : à moins que son intelligence ne soit convaincue, qu'aurons-nous gagné?

— Il serait convaincu; je le convaincrais ! dit Henry,

— J'ai la plus haute opinion, mon cher fils, de ta logique et de ton éloquence , reprit le docteur en souriant; mais ta puissance de raisonnement est- elle donc plus forte aujourd'hui qu'hier? As-iu de nouveaux argumens à faire valoir ? Je croyais que tu avais épuisé tout ton arsenal sans résultat. — Henry se taisait. — Crois-moi, continua soa

FORESTER. 53

père, en adoucissant sa voix ; je ne suis pas insensible aux bonnes, je dirai même aux grandes qualités de ton ami. Je ne l'abandonne pas aux maux qu'il va nécessairement souffrir, sans en éprouver autant de peine que toi-même; mais je suis convaincu que la solidité de son caractère et le bonheur de toute sa vie dépendent de l'impression que vont fciire les réalités sur son esprit rempli d'illusions. II verra la société telle qu'elle est. Il a des talens élevés et une noblesse de sentimens qui en feront un homme supérieur, si ses amis ne le gâtent pas par une affection malentendue, mon cher Henry.

A ces mots, Henry tendit la main à son père, et lui fit la promesse qu'il désirait. — Mais, ajouta-t-il, j'espère encore dans votre lettre. Je ne serais pas surpris de voir Francis à dîner aujourd'hui.

— Et moi, je le serais beaucoup, dit le docteur.

M. Campbell , hélas ! avait raison. Durant tout le dîner, Henry tourna ses regards inquiets vers la porte toutes les fois qu elle s'ouvrit ; mais ce fut toujours en vain. Flora elle-même, dont la bonne humeur égayait habituellement les soirées de la famille, et délassait agréablement son père et son frère de leurs travaux de la journée, Flora était grave et silencieuse.

Cependant, la volubilité de lady Catherine mettait â bout jusqu'à la philosophie du docteur; elle s'étonnait, elle ne cessait pas de s'étonner que M. Francis Forester ne parût point, et que le docteur, et mistriss Campbell, et Henry, et Flora, ne fussent pas plus alarmés. Elle proposa vingt fois d'envoyer des messagers après Forester. Elle était sûre maintenant qu'il n'était point tombé du haut des rochers de Salisbury, parce que le docteur lui avait dit avoir une lettre de son pupille dans sa poche, et qu'il était sain et sauf. iMais elle pensait qu'il y avait tout à craindre qu'il ne s'enrôlât dans un moment de folie, ou peut-être

54 COÎVTES MORALÏ.

que, dans une lubie, il n'épousât quelque fille de savetier; et; se tournant vers son fils Archibald : — N'est-il pas allé chez un savetier ? dit-elle. Ce ne pouvait être uniquement pour faire raccommoder ses souliers. Quelle sorte de créature est la fille de ce savetier?

— Heureusement, elle est bossue, dit froidement le docteur.

— Cela ne veut rien dire, reprit lady Catherine. Je suis sûre qu'elle est pour quelque chose au fond de tout ce mystère; car j'ai entendu dire un jour à M. Forester — vous devez vous le rappeler, ma chère Flora, car il vous regardait en parlant — que la beauté n'était pas un mérite à ses yeux, et que l'on devait aimer les personnes laides par humanité. Eh bien! je parierais dix contre un, docteur, qu'avec ses idées bizarres d'humanité, il épouse la fille bossue du savetier. Si j'étais son tuteur, je ne resterais pas une minute en repos avec une pareille idée dans la tête..

'— Ni moi , dit le docteur avec le plus grand calme ; et, en dépit de Tétonnement, des remontrances et des conjectures de l'inquiète lady, il conserva son attitude impassible.

Page 1