‹ Contes moraux de Miss EdgeworthChapitre 19 sur 42 · CHAPITRE X · texte numérisé non relu

CHAPITRE X

Forester Jardinier.

Le jardinier qui avait frappé l'imagination de Forester était un petit vieillard à la taille épaisse et carrée, à l'œil vif, dur à l'ouvrage, ignorant, obstiné, dont l'ame était tout entière dans ses petits gains journaliers, et dont la probité était de cette grossière étoffe, de cette espèce

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vulgaire, qu'on doit s'attendre à trouver dans un homme dont l'esprit n'a reçu aucune culture. Mac-Evoy, c'était son nom , était à la fois égoïste et bon. Ses vues et ses idées se resserraient dans le cercle de sa famille, et ses affections se concentraient toutes sur deux individus, son fils et sa fille. Le fils n'était pas aussi laborieux que son père ; il était ambitieux de voir un peu le monde, et il fréquentait tous les jeunes apprentis d'Edimbourg , qui voulaient bien oublier qu'il était un petit paysan, et se souvenir qu'il devait être riche à la mort de son père. Miss INIac-Evoy était une créature laide et louche , qui dépensait tout l'argent qu'elle pouvait se procurer en robes, en rubans, qu'elle croyait propres à suppléer à ses attraits absens. Ce puissant motif d'économie agissait sans cesse sur son esprit étroit, et lui faisait épargner, sur la dépense du ménage, tout ce qu'il lui était possible de retrancher rigoureusement. Le garçon, dont Forester s'eslimait heureux de prendre la place, avait quitté le vieux Mac-Evoy, parce qu'il n'avait pu se résoudre plus long-temps à travailler et à se laisser injurier sans boire ni manger.

Le jardinier avait accepté tout de suite la proposition de Forester : il lui avait donné une bêche et l'avait mis à l'ouvrage. Forester bêcha avec l'énergie d'un enthousiaste, et dévora comme un philosophe le grossier repas préparé par miss Mac-Evoy. Mais cette cuisine, par trop simple, ne le charma plus le second jour autant que le premier ; le troisième jour, elle fut encore moins de son goût ; il se mit, en outre, à faire une comparaison fâcheuse entre le pain de seigle et le pain de froment. Il se souvint heureusement que Cyrus vécut de cresson dans son enfance; il se rappela aussi le brouet noir des Spartiates, et il ne se plaignit pas. Il crut qu'il ne tarderait pas à s'accoutumer à son frugal ordinaire. Mais il n'avait pas envisagé tous les inconvéniens de la pauvreté, lorsqu'il avait adopté ce nouveau genre de vie;

et, quoiqu'il se fût souvent dit , à la table du docteur Campbell : « Que de choses dont je puis facilement me passer ! » il reconnut qu'avant d'en avoir fait l'épreuve, il n'avait pas d'idées bien nettes à ce sujet. Il regrettait la perte d'une infinité de petites jouissances qu'il avait à peine riemarquées, parce qu'elles s'offraient à lui comme le cours naturel des choses. Le travail de la terre était rude; mais il n'offrait aucun exercice à son esprit, et lui faisait sentir d'une manière plus cruelle encore la privation de l'agréable conversation de Henry : il n'avait plus personne à qui parler du cresson de Cyrus ou du brouet noir des Spartiates; il n'avait plus personne avec qui discuter la prééminence des doctrines de Zenon ou d'Épicure, de l'agriculture ou du commerce. Bien des objections qui lui avaient échappé contre l'agriculture lui vinrent alors à l'esprit, et sa compassion pour les vers de terre, qu'il était à chaque instant obligé de détruire avec sa bêche, mettait chaque jour sa sensibilité naturelle à l'épreuve. Il essaya un jour de faire comprendre sa pitié pour les vers au vieux jardinier, qui le regarda fixement avec la grossièreté de lignorance, et lui enjoignit de faire sa besogne, avec un ton d'autorité qui blessa les sentimens de Forester et son amour de l'indépendance.

— Est-ce donc à l'ignorance de commander à l'instruction? et la stupidité grossière doit-elle imposer silence à la raison? se dit Forester, en se rappelant la patience et la douceur avec lesquelles Henry et son père avaient coutume de converser avec lui. Il commença de croire qu'il avait joui de plus de liberté d'esprit et d'opinion au milieu de la société polie qu'il avait quittée que dans la compagnie de cet ignorant jardinier. Quoiqu'il eût nom Colin, son fils était loin d'avoir la simplicité arcadienne, ni rien qui pût charmer le goût classique de Forester, ou lui rappeler les Églogues de Virgile , l'âge d'or, ou le laboureur du Ajt-

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shire ^ Le jeu favori de Colin , aux jours de repos , était le mail; ce jeu, qui consiste à pousser, à Taide d'un battoir ou maillet chargé de plomb , une boule d'un bois très-dur, exige beaucoup de force et d'adresse. Forester accompagnait quelquefois le jeune Colin au pré communal deLeith, où des gens de toutes sortes se réunissaient pour se livrer à cet exercice. Notre héros avait l'ambition d'exceller au jeu de mail ; mais comme il était passablement maladroit, ses premiers débuts Texposèrent à la risée des spectateurs €t à plus d'un coup douloureux. Colin se moqua de lui sans pitié, et il ne put s'empêcher de comparer l'expression grossière de cette vanité rustique aux manières simples et modestes sans affectation de Henry Campbell. Il prit bientôt le mail en aversion, et se souvint des rondes écossaises avec moins de dédain.'

Un soir, après avoir fini sa tâche de bêchage (car c'était devenu une tâche), il dirigeait sa promenade vers un lac près d'Edimbourg, lorsque Colin, qui au même instant partait pour le mail , insista rudement pour que Forester l'accompagnât. Celui-ci qui ne cédait jamais volontiers au goût des autres, refusa positivement M. Colin, avec quelques termes imprudens de mépris. Depuis ce moment, le fils du jardinier devint son ennemi acharné, et s'efforça de lui prouver sa haine brutale par mille méchancetés.

Forester découvrit alors, à son extrême surprise, que la haine pouvait habiter un toit de chaume. Il s'aperçut bientôt aussi que la vanité féminine n'était pas exclusivement confinée dans l'enceinte d'une salle de bal. Il s'était aventuré un jour à ne pas trouver de son goût un plaid - à couleurs bigarrées, dont miss Mac-Evoy s'était affublée pour se rendre à un bal champêtre. Mais les regards furieux de

I Le poète écossais Burns,

a Manteau écossais.

la coquette, et le ton insolent que prit alors sa vanité blessée , contrastèrent vivement dans Tesprit de Forester avec le souvenir des manières aimables et du caractère égal de miss Campbell. L'enveloppe en carton peint lui revint à Timagination, et il toiirna le dos à la belle avec un air de dégoût qu'il n'eut ni la volonté ni la force de dissimuler. Notre héros n'avait pas assez réfléchi aux conséquences de cet outrage : le frère et la sœur, qui n'étaient jamais d'accord sur rien , s'entendirent alors pour tourmenter Forester. Toutes les fois qu'il rentrait au logis, soit pour se reposer, soit pour partager le repas savoureux préparé par cette Philis aux blanches mains, il n'était accueilli que par un sombre silence ou par les reproches les plus aigres. Tout stupide qu'il était, le vieux jardinier regardait pourtant Forester comme un compagnon agréable auprès de son insolent de fils et de sa mégère de fille. Les plus heureux instans du jour pour notre héros étaient ceux qu'il passait à son ouvrage : ses affections réprimées ou déçues furent une source de peines cruelles pour lui.

— Il n'est donc rien au monde à quoi je puisse nVattacherl se dit-il un jour, en s'appuyant tristement sur sa bêche. Faut-il donc que je passe ma vie au milieu de ces absurdes altercations? Est-ce donc pour cela que je possède un cœur et une intelligence? Personne ne me comprend ici, et je suis un objet de haine et de mépris, moi, dont l'ame est formée pour les sentimens les plus doux, et capable des vues les plus élevées. Et de quelle utilité suis-je donc k mes semblables? Ce stupide jardinier, le plus vulgaire laboureur, est tout aussi utile à la société que moi-même. Et que suis-je donc, comparé à Henry Campbell? Oh! Henry! Floral si vous pouviez me voir eu ce moment, vous auriez pitié de votre ami !

Mais la crainte d'être un objet de pitié réveilla l'orgueil de Forester, et quoiqu'il se trouvât bien malheureux, il ne

put se résoudre à reconnaître qu'il s'était égaré sur la route du bonheur. Ses illusions sur la félicité champêtre étaient loin d'être réalisées; mais il voulut supporter son désappointement avec courage, et il résolut de rompre son engagement avec son maître le jardinier, et de se chercher une place plus convenable. En attendant, ses facultés aimantes s épanchèrent sur le seul individu de la famille qui le traitât assez bien. Il conçut de l'affection pour le vieux jardinier, parce qu'il n'y avait auprès de lui rien qu'il pût aimer, pas même un chien ou un chat. Le vieillaud, dont le caractère n'était pas tout-à-fait aussi enthousiaste que celui de Forester, le considérait comme un jeune homme industrieux et simple, peu au-dessus de la classe ordinaire des serviteurs, et ne demandait pas mieux que de le garder à son service, parce qu'il lui donnait des gages moins élevés qu'à un autre. Après ces dernières réflexions sur sa situation pénible, Forester se mit en tète qu'en appliquant son intelligence à l'horticulture, il ferait peut-être quelque découverte qui lui vaudrait la reconnaissance éternelle de soa maître et l'immortalité de son nom. Il mit en gage une chemise et une paire de bas chez un pauvre libraire pour en obtenir le prêt de quelques livres de jardinage, qu'il se mit à étudier chaque jour, à ses repas, en dépit des moqueries de Colin et de sa sœur. Il y trouva à la fin les détails de quelques expériences sur les arbres fruitiers, qui devaient infailliblement faire la fortune du jardinier.

— Ne m'avez-vous pas dit, demanda Forester au jardinier, que les cerises se vendent quelquefois très-cher à Edimbourg?

— Cinq pour un penny (deux sous), dit le jardinier, et je voudrais bien de toute mon ame avoir un millier de cerisiers; mais je n'en ai qu'un.

Le vieillard se montra vivement alarmé , lorsque Forester lui proposa comme un moyen assuré de faire fortune,

d'enlever l'écorce de son cerisier, en l'assurant que l'expé» rience qui en avait déjà été faite avait complètement réussi, et que son arbre lui produirait le double de cerises. — Laissez-m'en faire l'essai sur une branche, ajouta-t-il, je veux essayer sur une branche.

Mais le jardinier lui interdit formellement toute expérience, et fermant son livre, il lui enjoignit de renoncer â de telles sottises et de s'occuper de sa besogne.

Poussé à bout par cet acte de tyrannie et d'ignorance^ Forester oublia son caractère de serviteur et traita son maître de vieux fou et d'entêté. Ces mots ne furent pas plus tôt lâchés que le jardinier vida tranquillement son arrosoir sur la tète de Forester, et le renvoya de chez lui, après lui avoir payé ses gages. Miss Mac-Evoy qui travaillait à la porte s'empressa de livrer passage à notre héros, en faisant observer qu'elle s'était aperçue depuis long-temps que ce garçon ne pouvait leur convenir.

Forester acquit alors la conviction qu'il n'était pns possible de réformer un jardinier vieux et obstiné, encore moins de l'intéresser aux progrès delà science, en lui faisant faire des expériences sur ses arbres fruitiers. Il déplora la perversité de la nature humaine, et fut tenté de croire, en réfléchissant sur les caractères de miss Mac-Evoy et de son frère, que c'étaient des êtres d'une espèce tout-à-fait distincte. Après tout, il n'était par fâché d'avoir quitté d'aussi odieux compagnons. En se rendant de Leiih à Edimbourg, il eut le loisir de se livrer à bien des réflexions.

— Ainsi, j'ai gagné trente schelings dans un mois après le travail le plus rude! se dit-il. Eh bien! je veux persister dans ma résolution. Je ne veux vivre qu'avec l'arjent que je gagnerai, et je n'aurai recours à mes billets de banque qu'à la dernière extrémité. — Il tira son portefeuille, toutefois, et y jeta un coup-d'œil pour s'assurer de la présence de ses billets. — Que je plains, se dit-il, le mat?

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heureux obligé d'acheter l'assistance de ses semblables avec ces vils chiffons de papier ! Je n'ai pas été heureux dans ma première expérience; mais tous les hommes ne sont pas, comme cet égoïste jardinier et son brutal de fils , incapables d'une amitié désintéressée.

Forester fut interrompu dans ses méditations par un jeune homme qui l'accosta en lui disant : — Monsieur, si je ne me trompe, j'ai une clef qui vous appartient ?

Forester leva les yeux sur la figure du jeune homme et le reconnut pour la personne qui avait été près de périr en descendant chercher sa clef dans la grande cuve de là brasserie.

— Je vous ai reconnu, monsieur, continua le commis, eii vous voyant faire tourner ces ciseaux sur votre doigt, précisément comme vous faisiez avec votre clef le jour où vous êtes venu nous voir.

Forester ne s'était pas aperçu jusque-là qu'il eût une paire de ciseaux à la main. Pendant que le jardinier lui comptait ses gages , pour dissimuler sa mauvaise honte , il avait pris «ur une table les ciseaux de miss Mac-Evoy et s'en était fait un jouet comme il avait coutume de faire avec sa clef. Il fut tout confus de voir qu'il ne se fût pas encore guéri de celte sotte habitude. — Je croyais que la leçon de la brasserie m'aurait complètement guéri de ce tic ridicule : mais la chaîne de l'habitude, a dit quelqu'un i, est trop légère d'abord pour qu'on la sente , jusqu'à ce qu'elle soit trop forte pour qu'on puisse la briser.

— Monsieur! dit le commis étonné.

— Oh! je vous demande pardon, reprit Forester, en s'apercevant, à l'air de son interlocuteur, que cette observation philosophique était entièrement inintelligible pour luL Pouvez-vous me dire l'heure qu'il est , monsieur?

» Johnson , Yision de Tfieodorc.

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— Quatre heures et demie, monsieur, répondit le commis en faisant voir sa montre, comme s'il fût tout fier de posséder un meuble de cette importance. Hum ! ce ne peut être un homme comme il faut, il n'a pas de montre, se dit - il , en examinant l'accoutrement grossier de Forester. Celui avait repris la route de Leith pour y reporter les ciseaux de miss Mac-Evoy : le commis se rendait aussi à Leith pour y toucher le montant de quelques factures. En marchant de compagnie, le jeune homme prit en parlant avec notre héros un ton de bonté mêlé d'une sorte de familiarité qui était bien différent du ton respectueux avec lequel il s'était naguère adressé à lui, lorsqu'il l'avait vu couvert de meilleurs habits et dans la compagnie de Henry Campbell.

— Vous avez donc quitté M. Campbell? lui demandat-il en l'examinant avec curiosité. Forester lui répondit qu'il avait quitté le docteur parce qu'il aimait mieux gagner son pain lui-même que de vivre dans l'oisiveté du grand monde.

A cette réponse , le commis regarda fixement Forester, et soupçonna qu'il y avait quelque chose de dérangé dans cette cervelle. Mais la gravité de notre héros et son attitude posée éloignaient toute idée de folie , et le commis , après quelques minutes de réflexion , inclina à croire que Forester lui avait caché la vérité ; que c'était probablement un protégé de la famille Campbell; qu'il avait mécontenté ses amis et les avait quittés en pleine disgrâce. Il fut confirmé dans ces suppositions par Forester lui-même , qui lui dit qu il sortait du service d'un jardinier, qu'il ne savait où loger la nuit prochaine , et qu'il était en quête de quelque emploi pour soutenir son existence d'une manière indépendante.

Le commis, dont îe cœur reconnaissant n'avait pas oublié le dévouement intrépide avec lequel Forester avait

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risqué sa vie pour le retirer de la cuve , et c;ui se sentait d'ailleurs de la pitié pour un jeune homme réduit à la misère, lui dit que s'il avait une belle main, s'il savait calculer et s'il pouvait fournir de bons et authentiques renseignemens sur son exactitude et sa probité , il ne doutait pas que son maître, qui faisait de grandes affaires, ne put lui trouver dans sa maison quelcjuc emploi inférieur de commis. L'orgueil de Forester ne fut pas très-flatté de la forme de cette proposition; mais, à tout prendre, il ne fut pas fâché de se trouver tout de suite une place, suivant l'expression élégante de son protecteur, et il réfléchit d'ailleurs que ce serait une occasion pour lui de comparer les avantages respectifs de l'agriculture et du commerce.

Le commis insinua à Forester qu'il ferait bien de se faire beau avant de se présenter à la brasserie, et il l'invita à y venir vers six heures , parce que c'était le moment de la journée où le maître n'était pas occupé.

Un dîner à Tauberge (car notre héros ne savait plus où aller dîner gratis), et la dépense d'une paire de souliers neufs et de quelques autres articles de toilette, absorbèrent presque en entier ses gages d'un mois ; il se mettait ainsi en frais à regret^ mais son compagnon lui avait assuré que c'était indispensable; après cette dépense, il pouvait presque aller de pair avec son bienveillant protecteur.

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