CHAPITRE XL
Le Pari.
Avant d'accompagner Forester à la brasserie, nous devons appeler l'attention de nos lecteurs sur un pari d' Archibald Mackenzie.
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Nous avons déjà raconté l'origine et les progrès de sa liaison avec sir Philip Gosling. Archibald ,
Qui poursuivait toujours dans l'ombre un but secret , Et qui faisait le fou pour masquer son projet,
cultivait assidûment l'amitié de cet esprit faible, dissipé et vain, dans Tespoir de tirer quelque parti tôt ou tard de sa folie. Sir Philip avait le défaut d'avoir la plus haute opinion de son propre jugement; opinion qu'il lui était difficile quelquefois défaire p^irtageraux autres, jusqu'à ce qu'il en vînt à la méthode cxpédilive de soutenir ses assertions à l'aide de paris considérables. Peu de personnes sont disposées à risquer des centaines de guinéespour une bagatelle. Sir Philip sortait toujours vainqueur de ces débats, et il triomphait alors des succès de sa bourse. Archibald affectait la plus grande déférence pour le jugement de son ami, et comme il avait observé que le baronnet se piquait d'être connaisseur en chevaux, il le flattait sans cesse sur ce point, et raccompagnait toujours dans ses longues visites aux écuries de louage. 11 eut soin de s'y lier familièrement avec le maître , et même avec les valets d'écurie. A quel degré d'abaissement l'orgueil intéressé ne peut-il pas descendre ! Toutes ces peines, et bien d'autres encore, Archibald les prenait pour bien peu de chose. Rien moins que pour Sawney, l'un des chevaux de son ami , sur lequel il avait jeté son dévolu, et qu'il ne doutait pas d'obtenir, soit en amenant sir Philip à lui en faire don, soit en en faisant l'objet d'un pari adroit et dont l'issue ne serait pas douteuse.
Archibald s'était trompé en comptant sur la générosité de sir Philip. Le baronnet était doué de celte sorte de boa cœur qui prête quelquefois, mais qui ne donne jamais. Il prêtait son cheval assez volontiers à son ami Mackenzie, mais ridée de le lui donner était bien loin de sou imagi-
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nation. Désespérant à la fin de réussir de ce côté , Archibald eut recours à son plan de pari. Après avoir perdu adroitement quelques guinées contre le baronnet pour le confirmer dans l'opinion exagérée qu il avait de son jugement, Archibald, un soir que les fumées du vin et de la vanité avaient exalté outre mesure l'imagination de rhomme de jugement, l'amena par des contradictions habiles et timides à affirmer les choses les plus merveilleuses sur l'un de ses chevaux, auquel il avait donné le nom de Favori. Archibald savait de bonne part , du maître de l'écurie, qui était un maquignon consommé, que Favori n'était aucunement capable de lutter avec Sawney. Il attendit donc sans crainte que sir Philip exposât une somme considérable sur la tête de Favori. Archibald déclara aussitôt qu'il ne pouvait en conscience , et pour l'honneur de l'Ecosse, abandonner la cause de son ami Sawney.
— Sawney! cria sir Philip; je parie cinquante guinées que Favori le bat complètement au pas, au trot, au galop, comme vous voudrez.
Archibald affecta la plus grande surprise de ce défi , et feignant de battre en retraite, il se retrancha sur Timpossibilité de mesurer sa bourse avec celle d'un homme aussi riche que sir Philip.
— Eh bien! mon garçon, répliqua le baronnet, cette excuse ne vous sauvera pas. Vous avez un joli petit poney ^ que lady Catherine vient de vous donner, voulez-vous le risquer contre mes cinquante guinées?
Archibald avait enfin amené son ami juste au point où il tendait depuis long-temps. Sir Philip gagea son beau cheval Sawney contre le triste poney d'Archibald que Favori battrait d'emblée Sawney au pas , au trot et au galop, lîltourdi par les fumées du vin et plein de confiance en son
• Petit cheval de main.
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jugement, le faible baronnet insista pour que le pari fût décidé tout de suite. Il fit seller les chevaux et les sables de Leith furent choisis pour théâtre de la lutte. A son extrême surprise , sir Philip Gosling reconnut pour la première fois qu il s'était trompé. Le perfide Archibald lui laissa tranquillement exhaler sa rage en blasphèmes et en juremens, et eut le plaisir à la fin de Tentendre se consoler en disant que c "était le premier pari qu'il eût perdu sur un cheval. Le maître de l'écurie affecta l'étonuement le plus incrédule , lorsque sir Philip , à son retour des sables de Leith, lui apprit que Favori avait été complètement battu par Sawney ; Archibald lui-même eut de la peine à le convaincre du fait par son témoignage, jusqu'à ce qu'il lui eût glissé deux guinées dans la main en lui recommandant d'avoir un soin particulier de son nouveau cheval Sawney. Sir Philip , qui n'avait pas l'esprit d'observation , ne remarqua point ce dernier et puissant argument. Pendant qu Archibald triomphait de l'incrédulité du maître de l'écurie , sir Philip s'entretenait avec un valet qui le confirmait dans son opinion obstinée que « Favori aurait dû gagner. » Archibald n'eut garde de contester ce dernier point , et il en vint ainsi à ses fins en dupant et en flattant à la fois son ami.
— Vive Sawney ! s'écria Archibald , aussitôt que sir Philip eut quitté l'écurie. — Vive Sawney! répéta le valet, et en même temps il rappela à Mackenzie la guinée qu'il lui avait promise. Archibald n'avait plus d'argent dans sa poche . mais il assura cet homme qu'il ne l'oublierait pas le lendemain. Le lendemain , il réfléchit sagement qu'il ferait mieux de ne lui donner sa guinée que lorsqu'il l'aurait gagnée par son zèle à soigner Sawney.
C'est une erreur assez commune chez les fourbes que de tonsidérer leurs inférieurs comme des dupes faciles. Il arriva que le valet d'écurie était, en fouiberie, un champion
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digne de se mesurer avec Archibald ; dès qu'il fut convaincu que riniention du jeune gentilhomme était bien de le frustrer de sa demi-guinée, il prit la résolution de sen venger sur Sawney. Nous verrons plus tard le succès de son plan de vengeance.