CO COMES MORAL'S
demeure, lui dit-elle enfin, je veux y aller tout de suite.
— Je viens de le quitter à l'instant et je vais lui porter ce fil de fer : je vous conduirai près de lui avec plaisir, car c'est le meilleur enfant du monde ; il raccommode en ce moment notre tympanon , et j'ai toujours pensé qu'il n'était pas ce qu'il paraissait éire, continua le petit bavard en marchant d'un pas qui avai: peine à suivre celui de madame de Sur ville. — Par ici, madame , par ici.... Il demeure au coin de Golden- Square.
C'était dans la maison d'un papetier. — Je me suis déjà adressée ici, dit madame de Surville. Mais elle se rappela que c'était à l'heure du dîner, et qu'une servante stupide n'avait pas compris ses questions. Dans son extrême agitation , elle était incapable de parler, lorsqu'elle vint à la boutique. Son petit conducteur marcha droit devant elle, et tira doucement un petit rideau qui couvrait la porte vitrée d'une arrière-boutique. Madame de Sur ville s'élança vers la porte, jeta un regard à travers la vitre, et se sentit le cœur glacé en voyant un jeune homme bien plus grand que son fils : il était à l'ouvrage , le dos tourné à la porte. Lorsqu'il entendit le bruit qui se faisait pour ouvrir, il se retourna et vit la figure de sa mère! Ses outils lui tombèrent des mains , et l'enfant du musicien fut le seul des trois qui eut la force d'ouvrir la porte qui les séparait.
Nous renonçons à peindre les transports et le bonheur de celle pauvre mère : tantôt elle serrait son fils dans ses bras et couvrait son visage de mille baisers ; tantôt elle s'éloignait de lui c,i le considérant en silence avec fierté des pieds à la tête. Doux transports^ Yoluplé pure, que l'inépuisable affecî'on d'une m^re
LA BONNE GOUVERNANTE FRANÇAISE. Gl
peut seule sentir et comprendre ! Toutes ses fatigues étaient oubliées, elle était revenue à une nouvelle vie : la vue de son fils en avait fait un être nouveau. Lorsqu'ils furent seuls, elle jeta sur sa petite demeure un regard mêlé de peine et de plaisir. Elle aperçut une de ses boîtes non terminées sur le rebord de la fenêtre qui lui servait de table à ouvrage ; ses outils étaient .1 terre. — Ce sont eux qui m'ont soutenu, dit-il en le. relevant; combien je dois à mon pauvre père pour m'avoir appris de bonne heure à m'en servir !
— Ton père, dit madame de Surville avec un soupir ; ah î je voudrais qu'il vécût encore pour en être récompensé... comme je le suis!... Mais raconte-moi ce qui t'est arrivé depuis notre séparation et ton emprisonnement... Il y a bientôt deux ans de cela... comment as- tu fait pourt'échapper? Comment as-tu vécu depuis? Assieds-toi, mon bien-aimé, et parle-moi encore , que je sois bien sûre que c'est ta voix que j'entends!
« Eh bien! vous entendrez ma voix à votre aise, bonne mère, pendant une demi-heure au xvz'.:.., si cela ne vous fatigue pas. Vous sa^-ez \I abord que je fus jeté en prison loin de mon père... Je passai trois mois à la Conciergerie , m'attendant chaque jour à être conduit à la guillotine. Le fils du geôlier, jeune garçon do mon âge, qui était chargé quelquefois de tn'apporter à manger, semblait me regarder avec un œil de compassion .-j'avais eu quelques occasions de l'obliger. Son père lui donnait souvent des listes de prisonniers et divers comptes à copier dans un grand livre. Celte besogne déplaisait au jeune citoyen, qui aimait bien mieux jouer au soldat avec les enfans du voisinage qui s'apprenaient à faire l'exercice. Il me chargeait souvent de copier ses listes, ce que je fai-
92 CONTKS 3I0UAUX.
sais à sa grande satisfaction ; mais j'achevai de lui gagner le cœur en lui raccommodant la platine de son fusil. Un soir il vint me trouver revêtu d'un nouvel uniforme et l'air tout joyeux: il venait d'être nommé capitaine à l'unanimité des voix de ses camarades; il parlait de ses hommes, de ses ordres, avec une loquacité prodigieuse; il me joua sa marche sur son tambour, et insista pour me l'apprendre. Il parut enchanté de mon exécution , et me sautant au cou : -— J'ai une excellente idée pour toi, me dit-il; attends encore un peu, et quand j'aurai disposé tout mon plsn dans ma tête, tu verras que je suis un grand général.
»Le lendemain matin, il était à peine jour quand il revint près de moi; il avait encore son nouvel uniforme, mais il tira d'un sac qu'il avait apporté avec lui, et dans lequel il avait coutume de mettre les pa- ''on père, son vieil uniforme roulé adroite- "t d'une extrême petitesse : — J'ai ; mets vite mon vieil uniforme...
de la même taille... A ce demiîrra la différence de nous deux ; et sors lentement de la prison; marche en avançant; tu tour- Rcrab c ^^ L place Dauphine où j'ai coutume
d'exercer mes oji iats. Tu y trouveras un de mes hommes prêt à favoriser ta fuite...
» J'hésitais, dans la crainte d'exposer ja vie de mon jeune général; mais il m'assura qu'il avait pris si bien ses précautions qu'aucun soupçon ne tomberait sur lui , lors même que mon évasion serait connue : — Mais si tu tardes , me dit-il , c'en est fait de nous deux ! Je n'hésitai pas plus long-temps , et jamais je ne changeai de vcteraens plus vite. Je suivis exactement les
ordres de raon petit capitaine : je sortis tranquillement de la prison, en battant d'une main assurée la marche que j'avais apprise; je tournai à gauche, et je vis bientôt mon guide en sentinelle sur la place Uauphine, en face de la statue brisée d'Henri IV.
0 — Suis-moi, citoyen, me dit-il à voixbasse : nous ne sommes pas tous des Robespierre.
Je le suivis ayec joie. Nous marchâmes long-lemps en silence jusqu'à une rue étroite où la foule était si pressée que je m'attendais à être étouffé à chaque instant. J'aperçus la guillotine à quelque distance , et je me sentis prêt à me trouver mal.
» — Du courage 1 me dit tout bas mon guide en me tenant ferme par la main. Quelques instaus après , il tourna court dans une porte cochère où j'entendis un bruit de charrettes et des voix de vo'turiers. — Voici mon père , me dit-il, en me conduisant à un roulier qui semblait prêt à partir ; fie-toi à lui.
D Je n'avais aucune autre personne à qui me fier. Je montai dans la charrette couverte du voiturier. Celuici entonna le Chant du départ, et nous traversâmes la place sur laquelle la foule était assem.blee. La scène sanglante qui s'y passait alors la tenait tellement absorbée, que nous passâmes heureusement sans être remarqués. Nous sortîmes de Paris sans accident. Je vous épargne le récit de mon anxiété , et des alarmes que j'eus à subir avant d'atteindre le bord d'un vaisseau neutre à Boulogne et de débarquer à Bristol.
» Échappé ainsi par miracle à la prison, et à la guillotine qui m'attendait, je m'estimai heureux ; mais ce bonheur ne fut pas de longue durée. Je pensais à mon pauvre père, à vous, ma bonne mère, dont j'ignorais entièrement le sort, et ces tristes réflexions empoisonnaient la joie de ma dèlivranoe. J'eus peur bien-
î)m;- contes moraux.
tôt do mourir de faim : je n avais pas mangé depuis plus de vingt-quatre heures. J'errais sans espoir au milieu des rues animées de Bristol ; chaque passant semblait profondément occupé de ses af aires, et la plupart me coudoyaient sans m'apercevoir.
h J'étais faible et je m'assis sur une pierre devant une taverne. Une femme secouait son balai à la porte : j'essuyais les gouites d'eau qui avaient jailli sur moi ; l'étais trop faible pour m'en fâcher. Mais un coiffeur qui passait à côté, une perruque posée sur le poignet , entra dans une colère furieuse en voyant que des gouttes d'eau avaient taché sa perruque. Il exprima sa colère moitié en anglais et moitié en français; je lui fis observer alors en français que sa perruque était a encore bien poudrée.» Ce mot calma sa fureur, et il remarqua que moi aussi j'avais été horriblement sali par le balai. Je lui assurai que ce n'était rien en comparaison de mes autres souffrances.
j» Il voulut connaître mes malheurs parce que je parlais français, et, tout en l'accompagnant à la maison où il allait remettre sa perruque, je lui dis que je n'avais pas mangé depuis deux jours , que j'étais étranger à Bristol et sans aucuns moyens de gagner ma vie. Il me conseilla d'aller à une taverne qu'il me fit voir à l'enseigne du Gobelet d'éiain, dont le maître était humain et bon.
jDje résolus de m'adresser à cet homme bienfaisant. En entrant dans la cuisine, je vis le cuisinier qui servait avec une gravité importante une magnifique tortue.Divers domestiques étaient tout autour qui attendaient avec des plats couverts la soupe de tortue etles morceaux de l'animal qui avaient été commandés dans les différens quartiers de la ville. Ces plats , une 'bis remplis , passaient continuellement devant moi, et
leur odeur savoureuse me faisait subir le supplice de Tantale. Je m'assis sur un escabeau près du feu. Je voyais à ma portée des alimens auxquels l'honnêteté m'interdisait de toucher, quoique je fusse mourant de faim : — 0 mon Dieu ! me disais-je, qu'il est aisé aux riches d'être honnêtes ! J'étais alors si faible que mes idées commencèrent à devenir confuses... je sentis ma tête tourner... la chaleur du feu me causait un sentiment de douleur extrême. Je ne sais pas ce qui arriva ensuite ; mais lorsque je revins à moi , je me trouvai soutenu dans les bras de quelqu'un auprès de la fenêtre ouverte... C'était le maître de la maison. Je ne sais quelle mauvaise honte m'empêchait de lui demander à manger; heureusement son humanité me vint en aide. Il m'offrit d'abord un peu de bouillon , puis un petit morceau de pain, en m'assurant, avec une bonté touchante, que, s'il me donnait si peu de nourriture, c'était de peur que je ne me fisse mal en satisfaisant ma faim trop avidement. Je le remerciai de sa bonté, en ajoutant que je n'avais point l'intention d'usurper son hospitalité. II me pressa vivement de rester chez lui pendant quelques jours; mais je ne pouvais supporter l'idée de lui être à charge tant que j'aurais assez de force pour me suffire à moi-même.
D Sur la fenêtre de la petite pièce où je mangeais avec délices mon morceau de tortue, j'aperçus un roman qui avait été laissé par la fille de mon hôte. Sur la couverture du livre était imprimée l'adresse d'un cabinet littéraire de Bristol. Je conçus aussitôt l'espoir de gagner ma vie en copiant des manuscrits. Le maître de la taverne me dit qu'il en connaissait le propriétaire, et que je pourrais facilement m'y procurer de l'emploi à des conditions raisonnables.
2) M. Smith , c'était le nom du libraire , me reçut
avec bienveillance ; il s'assura que je pouvais assez bien lire et écrire l'anglais , et me donna à transcrire un manuscrit qu'il allait mettre sous presse. Je me mis courageusement à l'ouvrage, et terminai une copie superbe, à ce qu3 j'imaginais; mais les compositeurs se plaignirent de mon écriture française toute droite, qu'ils avaient peine à déchiffrer. Je me mis alors à changer totalement mon écriture dans le goût anglais, et, comme j'avais de bonnes raisons pour y mettre tous mes soins , je réussis à la fin. Je reconnus de quel avantage c'était pour moi de lire et d'écrire l'anglais couramment- et lorsque ceux qui m'employaient s'aperçurent que mon éducation n'avait pas été négligée, et que je possédais quelques connaissances en littérature, leur confiance en mes talens s'accrut encore. Vous ne me taxerez pas de vanité, bonne mère, si j'ajoute que je crus m'apercevoir que mes manières ne m'étaient pas désavantageuses : on reconnut que j'appartenais à une famille distinguée; ceuxlà même qui font peu de cas de l'élégance des manières semblent en subir l'influence , sans s'en douter.
ï) J'avais coutume, en portant mes copies chez l'imprimeur, de traverser la partie de la ville où demeuraient les pauvres émigrés ; j'y remarquai une multitude de joujoux ingénieux qui se vendaient à un prix élevé ou du moins qui me paraissait tel. Je réfléchis que je pouvais aussi gagner de l'argent en inventant quelque chose ; mais , avant de consacrer tout mon temps à mes nouveaux projets , j'écrivis régulièrement chaque jour assez de pages pour me faire vivre. Ce fut alors que je reconnus l'avantage d'avoir appris à me servir, dans mon enfance, des outils de menuisier, et d'avoir acquis une certaine habileté mécanique. J'exécutai quelques joujoux grossiers , je fis mille
outre une connaissance générale de la liitératuro anglaise.
— Ah! Toici des ouvrages français! s'écria miss Fanshaw en prenant un livre dans les rayons. Journal étranger! En traduisez-vous des passages, ma chère Isabelle?
— Non , dit mistriss Harcourt ; c'est madame de Surville qui a descendu hier ce volume pour nous montrer un Essai de Hume sur rélude de l'histoire , adressé particulièrement aux femmes, et qui , suivant elle, ne se rencontre dans aucune des dernières éditions de cet auteur. Elle a trouvé original que ce morceau fût conservé dans une traduction française.
— On lit dans cet Essai , dit Isabelle , une amusante anecdote sur une dame qui avait demandé à Hume de lui prêter des romans. Il lui donna les Vies de Plutarque , que la dame trouva fort intéressantes , jusqu'à ce qu'elle eût reconnu qu'elles étaient vraies. Aussitôt qu'elle fut arrivée aux noms de César et d'Alexandre, elle renvoya les livres empruntés.
Mistriss Fanshaw ne revint pas de sa surprise, lorsque lady Nevil demanda cet Essai pour y jeter les yeux, et son désappointement fut extrême en observant que la gracieuse manière avec laquelle le livre lui avait été présenté par miss Jane avait tout-à-fait échappé à sa seigneurie.
— Jlst-cc un dessin , miss Mathilde , que je vois là? dit miss Fanshaw, dans l'espo'r d'amener la conversation sur un terrain plus favorable à son amourpropre. Oh! je vous en prie, permettez-nous de le voir. Et aussitôt elle déroula le papier, quoique Mathilde lui répétât que ce n'était pas un dessin.
C'était la gravure d'Hogarth, représentant une contredanse, qui précède son Anahjse de la beauté.
— Cest la chose la plus singulière ! s'écria miss Fanshaw, qui trouvait singulier ou étrange tout ce qu'elle n'avait pas vu à la pension Suxberry. Là ! continuat-elle sans remarquer même les traits de génie comique et original dont fourmille cette estampe; là! cela vaut-il la peine qu'on dessine seulement des figures aussi communes ! Je déteste la gaîté de bas étage. Puis , s'empressant de montrer son goût pour la parure, elle observa qu'autrefois on n'avait pas le moindre goût. — On a peine à croire, dit-elle, qu'on pûi porter de semblables choses.
Mistriss Fanshaw, blessée de cette reflexion sur le goût d'autrefois , quoiqu'elle osât à peine contredire une seule opinion de sa fille, ne put pas s'empêcher do dire quelques mots en faveur des longues tailles et des paniers, et fit voir à l'appui de son opinion une superbe robe à paniers dans l'une des planches d'iïogarth.
Miss Jane, qui ne refléchit pas qu'auprès des personnes qui ont le sentiment des convenances, elle ne gagnerait rien en obtenant un facile triomphe sur sa mère, couvrit de ridicule celte parliaiité pour les paniers, et s'étonna qu'on pût trouver les longues tailles de bon goût. — Certainement , dit-elle, toute personnti qui aura quelque sentiment du dessin ou quelque goût pour l'antique , reconnaîtra tout de suite que les modes actuelles sont infiniment plus gracieuses.
Elle en appela à Isabelle et à Mathilde, qui étaient si interdites de celte profonde inconvenance qu'elles ne purent trouver une prompte réponse à cette question : — Il est naturel d'aimer, dit à la fin Mathilde, ce que l'on a porté dans sa jeunesse. Puis, avec une gentillesse sans apprêts , elle se hâta d'épargner à miss Fanshaw l'occasion de faire d'autres observations désobligeantes, et roula l'estampe lestement.
— Je n'ai jamais vu estampe plus gracieusement roulée , dit lady Nevil en adressant un sourire à mistriss Harcourt.
Miss Fanshaw se mit aussitôt à en rouler une autre, mais elle n'obtint pas le même succès. La conversation s'étant alors refroidie , mistriss Fanshaw et sa fille prirent congé de la compagnie, fort mécontentes de leur visite.
Alathilde , après leur départ, se rappela sa jolie petite boîte , et demanda si lady Nevil savait quelque chose du petit garçon qui l'avait faite. Sa seigneurie en fit un récit plein d'intérêt, qui détermina Mathilde à s'unir aux protecteurs du petit ouvrier.
La bonté naturelle de Mathilde était autrefois plus passive qu'active, mais elle avait appris de madame de Surville que la sensibilité ne devait pas s'évaporer en soupirs ou en phrases sentimentales. Elle avait appris aussi que l'économie était nécessaire à la générosité, et dans ce but elle se privait quelquefois d'acheter ce qui lui plaisait, afin de pouvoir secourir les malheureux. Elle avait aperçu quelques jours auparavant une belle gravure représentant les derniers adieus du roi Louis XVI à sa famille; et comme madame de Surville en avait paru frappée , elle se proposait de la lui acheter; mais elle réfléchit alors que la guinée destinée à cet achat serait mieux employée au profit du pauvre petit garçon si ingénieux et si intéressant. Elle demanda donc à sa mère la permission d'envoyer chercher une de ses boîtes, mais tous les domestiques étaient alors occupés, et la boîte ne put lui être remise que le lendemain matin.
Madame de Surville faisait lire Herbert lorsque la boîte fut apportée. Favoretta courut pour la voir, et J'œil d'Herbert se détourna subitement de son livre:
en dépit de tous ses efforts pour fixer son aileniion sur la lecture, il entendait les exclamations répétées de: — Qu'elle est belle!... comme elle est polie!... absolument comme de l'écaillé!... de quoi est-elle donc faite?
— ^lon cher Herbert, dit madame de Survilie, il nous faudra fermer le livre si votre tète est toute à cette boîte.
— C'est ma faute, dit ^îaihiîde; je vais serrer la boîte , jusqu'à ce qu'il ait fini de lire.
Lorsqu'IIerbert eut enfin fixé ses idées vafjabondes sur ce qu'il devait lire, madame de Survilie mit sa main sur le livre : il s'arrêta. — Voyons la belle boîie à présent, dit-elle. Après qu'elle eut passé dans les mains impatientes d'Herbert et de Favoretta , Mathilde, qui l'avait à peine ref[ardée elle-même, la porta près de la fenêtre pour l'examiner avec attention : — Ce n'est point du papier, ni du carton ; ce n'est pas non plus la couleur de l'écaillé , dit-elle. Je n'ai jamais rien vu de semblable : de quoi est-elle donc faite?
A cette question, Herbert saisit le couvercle, qui était sur la table, et l'emporta hors de la chambre à J'insu de Mathilde. Il revint quelques minutes après , et, présentant le couvercle à sa sœur : —Je puis t'apprendre une chose, Mathilde, lui dit-il d'un air important: c'est un animal... je veux dire une substance animale.
— Oh! Herbert, que viens-tu défaire? s'écria Mathilde. Tu as tout noirci le coin de la boîte !
— Un seul petit coin, dit Herbert, pour faire une cxpérience.J'en ai seulement mis un coin sur la lumière dont Isabelle se servait pour cacheter une lettre.
— Mon cher Herbert , comment avez-vous pu gâter
la boîte de votre sœur? lui dit madame de Surville. Je croyais que vous n'aimiez pas à faire le mal.
— Non, en vérité, madame; je croyais vous faire plaisir en me rappelant la manière de distinguer les substances animales des substances végétales. Vous savez bien le jour où je brûlai mes cheveux , vous m'apprîtes à faire cette distinction ; et puis Maihilde voulait savoir de quoi sa boîte était fabriquée : j'en ai fait l'expérience.
— Mon Dieu! dit Mathilde avec bonté, tu ne m'as pas fait grand tort après tout.
— Mais une autre fois, reprit madame de Surviîîe, n'allez pas brûler une boîte qui coûte une guinée pour faire une expérience, et surtout, sous aucun prétexte, ne disposez point aussi de ce qui ne vous appartient pas.
Le coin du couvercle était un peu déjeté , de sorte qu'il ne glissait plus dans les rainures aussi aisément qu'auparavant. Herbert était disposé à employer la force pour y remédier; mais Mathilde, non sans peine, sauva sa boîte par un raisonnement qui frappa l'intelligence de i'enfant assez tôt pour l'empêcher d'agir. — C'est la chaleur de la bougie qui l'a déjeté, plongeons-le dans une eau bouillante à un degré qui ne soit pas trop élevé, et peut-être reprendra-t-il sa première forme.
L'expérience eut un plein succès. Mais Mathilde, en faisant sécher son couvercle , observa que le vernis s'effaçait, et dans un petit endroit, sur le côté, elle découvrit quelque chose d'écrit. — Qui me prête un verre grossissant? s'écria-t-elle.
Favoretta courut chercher sa lentille : — Je l'ai gardée soigneusement, dit-elle, depuis notre visite au magasin de joujoux utiles.
so CONTîiS MORAUX.
— Madame de Surville, voyez donc! reprit Mathilde. Ce sont des lettres bien formées ! Je crois que j'ai trouvé le nom du petit ouvrier qui a fait la boîte. Puis elle épela, lettre par lettre, à travers la lentille, les mots : Henri Montmorency.
Madame de Surville à ce nom se leva brusquement, et Mathiîde, frappée de son émotion soudaine, lui mit dans la main la boîte et la loupe; mais cette main tremblait si fort qu'elle ne pouvait fixer le verre. — Je ne vois rien... lisez vite, ma chère amie!... un mot de plus , au nom du Ciel I s'écria-t-elle en rendant la loupe à Maibilde et en s'appuyant sur son épaule dans l'anxiété la plus cruelle.
Le mot de fut tout ce que la jeune fille put lire. Isabelle à son tour essaya... ce fut en vain... aucune autre lettre n'était visible.
— De quoi? ce doit être de Surville! Mon fils est vivant ! s'écria la pauvre mère,
Henri Montmorency étaient effectivement les prénoms de son fils ; mais lorsqu'elle réfléchit ensuite que ce pouvaient être aussi les prénomiS de plusieurs autres personnes , ses transports de joie se changèrent en un profond désespoir.
La première émotion passée, elle reprit sa fermeté habituelle. Elle envoya tout de suite au bazar... Aucun renseignement n'y put être recueilli. — Lady Nevil était allée à Windsor pour quelques jours ; point d'espoir non plus de ce côté.... Mistriss Harcourt était sortie avec la voiturr.... Que faire? Madame de Surville partit aussitôt et se rendit à Golden-Square , qu'elle savait être le quartier d'un grand nombre d'émigrés français.
Elle s'adressa d'abord à la boutique d'un libraire ; elle décrivit la personne de son fils et demanda si uno telle personne n'habitait point le voisinage. Cet homme.
LA ECNNE GOCVJ£RNANTE FRANÇAISE. 8T
frappé de l'anxiété qui bouleversait les traits de madame de Surville et s'apercevant à son accent qu'elle était étrangère , lui fit répéter sa description , qu'il écouta attentivement.... Il n'avait vu personne qui se rapportât à ce portrait. Cependant il assura la pauvre mère que, si son fils était à Londres, elle avait plus de chance de le trouver dans ce quartier que partout ailleurs. Il lui donna la liste des rues voisines où il connaissait des émigrés, et se tint poliment sur sa porte pour lui indiquer du geste la direction qu elle devait prendre.
Elle entra dans toutes les boutiques des environs, et parcourut une multitude de rues étroites, s'adrcssant à chaque maison où elle croyait avoir quelque chance de succès : ce fut en vain. A l'une de ces maisons, une servante mal vêtue vint ouvrir ; elle fut si ébahie de voir dans sa rue une dame élégante , à la physionomie inquire et égarée , qu'elle resta immobile sans répondre; à une autre maison, le maître était absent; plus loin , il était à dîner. Comme il était alors près de quatre heures, madame de Surville eut de la peine à obtenir des réponses polies : tous les marchands étaient à dîner et lorsqu'ils s'étaient dérangés pour venir à la porte, ils exprimaient vivement leur mauvaise humeur, en voyant que ce n'était pas un chaland. Cependant la pauvre mère marchait toujours, avec un courage iniat'gable.... Elle entendit sonner cinq heures à une horloge voisine.... mais ses forces ne répondaient pas à son énergie et les réponses répétées de — Nous ne connaissons point une telle personne — Aucun enfant comme celui-là ne demeure ici madame, — lui firent à la fin désespérer du succès.
Il lui resîait encore une rue de sa liste à explorer.... Cette rue était étroite, sombre et fangeuse ; elle s'ar-
rêia un instant avant d'y pénétrer , mais un commissionnaire pesamment chargé la poussa en avant avec CCS mots : — Excusez , madame ! et, pour lui faire place , il fallut qu'elle entrât dans une petite boutique de serrurier. Le maître , qui battait alors un morceau de fer chaud , laissa tomber les étincelles qui rayonnaient de tous côtés , et lui dit avec un regard de surprise : — Vous èies égarée , madame, je présume?... Veuillez-vous reposer.... Malheureusement le siège est un peu sale. A ces mots , il nettoya un tabouret sur lequel étaient posés des ustensiles en fer; puis il laissa madame de Surville qui était en effet accablée de fatigue, et après avoir fait venir sa femme de l'arrièreboutique pour offrir un verre d'eau à la dame , il se remit à battre son fer en sifflant.
Aussitôt que madame de Surville eut bu son verre d'eau , la femme du serrurier lui demanda si elle voulait qu'on lui fît venir une voiture , et à quoi elle pouvait lui être utile. Le ton de bonté avec lequel s'exprimait cette femme sembla ranimer madame de Surville; elle lui dit qu'elle était à la recherche de son fils unique , qu'elle avait cru mort depuis près de deux ans... La femme ne savait pas lire... Le mari lut le nom à sa place, mais il dit, en secouant la tête, qu'il ne connaissait personne qui répondît à ce portrait.
Sur ces entrefaites , un petit garçon entra dans la boutique avec un morceau de fil de fer dans la main, et, tirant le serrurier par la manche de sa chemise pour obtenir son attention, il lui demanda s'il avait du fil de fer semblable à celui-là dans sa boutique. Le serrurier se détourna pour chercher ce qu'on lui demandait, et le petit étranger put voir en face les traits de' madame de Surville. Malgré l'intérêt habituel qu'elle prenait aux enfans , elle était alors si absorbée dans
lonlatives sans succès, mais je ne me décourageai point. J'entendis un jour une discussion au sujet de quelque bagatelle — un porte-eure-dents , je crois, — que l'aclieteur trouvait beaucoup trop cher. L'homme qui l'avait fait répéta plusieurs fois pour décider l'acheteur: — Mais, monsieur, veuillez remarquer qu'il est en écaille.
» Je me rappelai aussitôt avoir vu , à la porte de la taverne du Gobelet d'Étain,un tas d*écailles de tortue brisées , qui avaient été jetées là comme si elles n'eussent eu aucune valeur. J'y courus et je trouvai que c" était la partie de l'écaillé qui était sous le ventre de l'animal et dont on ne faisait aucun usage habituellement. Je fus frappé de l' idée que j'en pourrais tirer quelque chose. Le maître de la taverne donna ordre que ces écailles de rebut fussent mises de côté pour moi dorénavant. J'essayai en vain de polir cette substance , et vingt fois je fus sur le point de laisser là mon projet. Il y manquait toujours ce fini, dont l'absence me faisait désespérer d'en tirer aucun prix. L'histoire de mes tentatives sans succès n'en finirait pas. Heureusement pour moi, je me souvins de cette maxime dont vous aviez insiruit mon enfance , chère maman , que ce n'est pas le ^énie, mais la patience, qui perfectionne les inventions. Je persévérai, et sans parvenir à la perfection , je réussis cependant à confectionner de jolies boîtes avec mes écailles de rebut. Je les mis en vente ; elles furent goûtées : j'en fis d'autres qui furent avantageusement placées par les soins de M. Smith : cet ami me conseilla de les faire dans la forme des boîtes à ouvrage, et leur vogue s'en répandit encore plus.
«Une damebienfaisante s'employait, dans ce moment, à recueillir une souscription à mon profit ; mais j'avais
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trouvé les moyens de me suffire à moi-même, et comme je voyais nombre de mes compagnons d'infortune dans une détresse presque égale à celle que j'avais soiif.erte moi-même, je crus ne pas devoir accepter les charitables secours dont avaient plus besoin que moi ces malheureux compatriotes. M. Smith m'assura que ma protectrice, loin de s'en offenser, avait approuvé mon refus de ses bontés, et s'engageait à placer autant de boîies que j'en pourrais faire. C'était une des dames patronnesses d'un bazar nouvellement ouvert à Londres pour les ouvrages industrieux. Elle chargea M. Smith , en quittant Bristol , d'y envoyer toutes mes boîtes.
» Cependant ma petite fabrique continuait à prospérer : la pratique m'avait rendu de plus en plus habile , et je ne cragnais plus d'être dans le besoin désormais. Ce travail assidu me rendait encore un autre service; car toutes les fois que je n'étais pas fortement occupé et que je pouvais me livrer à mes tristes réflexions , je me sentais bien malheureux î
» Un ami de M. Smith , qui se rendait à Londres, offrit de m'emmener avec lui. J'étais curieux de voir cette célèbre métropole , où je pouvais rencontrer quelques amis parmi les émigrés qui l'habitaient, tandis que je ne connaissais aucun de ceux qui résidaient à Bristol. Ce fut dans cet espoir que j'acceptai cette offre. M. Smith me donna l'adresse d'un tourneur dans Leicester-Fields : j'étais en état de me procurer un logement convenable , car j'étais alors à la tête de la somme considérable de.... sept guinées!
» Quelque temps après mon arrivée, en revenant de chez un émigré dont j'avais fait la connaissance , je fus arrêté au coin d'une rue par un rassemblement qui se pressait autour d'un aveugle, d'un enfant et
d'une espèce de furie qui se tenait sur le seuil d'une boutique de (gravures. La femme traitait l'enfant de petit voleur. L'enfant protestait de son innocence, et sa physionomie candide parlait vivement en sa faveur. C'était le guide de l'aveugle qui se plaignait amèrement , de son côté , du dommage fait à son tympanon. La foule, dans le premier moment de colère, l'avait brisé. Cet homme m'intéressait beaucoup, mais l'enfant bien plus encore. Peut-être n a-t-il ni père, ni mère! me disais-je.
» Lorsque la femme en furie qui se tenait sur le seuil de sa porte n'eut plus rien à dire , le petit garçon put enfin se défendre. Il dit qu'en passant devant la fenêtre ouverte du marchand de gravures, il y avait passé la main pour donner un morceau de pain au lait à un petit chien , assis tout près , sur le comptoir , et qui avait Tair chétif et mourant de faim : — Mais, continua l'enfant, lorsque je mis le morceau de pain au lait devant la bouche du chien , il ne le mangea point : je lui donnai un petit coup pour attirer son attention et il tomba hors de la fenêtre dans mes mains ; j'ai vu seulement alors que ce n'était pas un vrai chien , mais une figure de chien en carton peint. Aussitôt que cette dame a vu le chien dans mes mains , elle est accourue furieuse en me traitant de voleur. Au bruit qu'elle faisait, les commissionnaires du coin sont venus, la foule s'est assemblée, et notre tympanon a été cassé, et c'est bien malheureux pour nous ! La maîtresse du magasin fit observer d'un ton dédaigneux que c'était un tissu de mensonges , parce que le petit drôle n'avait pas de quoi acheter du pain au lait pour un chien. Alors l'aveugle vint au secours de son petit guide , en déclarant que deux pains au lait lui avaient été donnés, une demi-heure auparavant, par un petit monsieur, de-
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vant une boutique de pâtissier. Après cette explication, les assistans regrettèrent le dommage qu'ils avaient causé au tympanon de ce pauvre homme , et après l'avoir examiné quelques instans, ils se dispersèrent avec indifférence. Je conçus Tespoir de raccommoder l'instrument et j'offris m.es services, qui furent acceptés avec empressement. Je donnai mon adresse chez \e tourneur où je logeais. En même temps, le petit garçon avait essuyé la poussière qui couvrait le pauvre chien tombé sur le champ de bataille: — Voyez, dit-il, n'a-t-il pas l'air d'un véritable chien ? Tout autre ne s'y serait-il pas trompé comme moi?
» C'était en effet le portrait frappant d'un chien... comme mon chien César, mon favori depuis l'âge de cinq ans, que j'avais été forcé de quitter lorsque je fus emmené à Paris et jeté en prison. Plus je regardais cette figure de carton , plus j'étais convaincu que c'était un portrait d'après nature. J'avais encore dans la mémoire chaque bande , chaque tache , chaque accident de sa robe brune. Sa maigreur extrême était le seul point qui le fît différer de mon César. Je demandai à la méchante femme comment elle s'était procuré cette figure : — Honnêtement, telle fut sa laconique réponse. Mais lorsque je m'informai s'il était à vendre et que j'en payai le prix, la dame changea de ton; elle daigna m'apprendre que cette figure avait été peinte par un vieil émigré français qui demeurait dans le voisinage. Je courus à l'adresse qu elle me donna et j'y trouvai le vieux domestique de mon père , le bon Michel. A ma vue, ce pauvre homme pleura de joie : comme il était infirme et incapable de travaux pénibles, il avait pourvu à sa subsistance en peignant des joujoux et des figures d'hommes, de femmes, et d'animaux en canon, il me montra deux
excellentes figures de poissardes parisiennes et un chat d'un naturel exquis; mais le plus parfait de ses ouvrages, c'était mon César.
» Mon logement était trop petit pour recevoir Michel, et cependant je voulais l'avoir près de moi , car il paraissait infirme et dans la détresse. Je quittai donc la maison du tourneur et vins demeurer ici, chez un papetier. J'y vis tranquille, et le pauvre Michel s'y trouve aussi plus heureux, depuis que nous sommes ensemble. 11 est cependant au lit depuis quelques jours , et j'ai été si occupé que je n'ai pu bouger de la maison. C'est aujourd'hui que le petit garçon est venu avec son tympanon. J'ai vu tout de suite que je n'avais pas entrepris une petite corvée. Ne pouvant pas assortir les fils de fer, j'ai envoyé le petit garçon en acheter, il y a quelques heures. Je ne m'atiendais point à le voir revenir avec ma bonne mère. »
Nous avons passé sous silence les alternatives de joie et de chagrin qui se succédèrent rapidement dans le cœur de madame de Surville, pendant le récit de son fils. Quand il eut terminé, elle le pressa de nouveau sur son sein; et dans son impatience d'apprendre son bonheur à ses amis, elle prit congé de son enfant bien-airaé , en promettant de le venir prendre le lendemain matin de bonne heure : — Termine tout ce que tu as à faire aujourd'hui , lui dit-elle ; je te présenterai demain à mes amis. Car, je puis le dire avec orgueil , je me suis fait aussi des amis, depuis que je suis en Angleterre, et l'Angleterre, parmi les avantages qui la distinguent , a celui do produire d'incomparables amis... des amis dans l'adversité. Nous connaissons tous deux leur valeur. Adieu , mon Henri , achève tes affaires bien vite.
— Je n'ai rien à faire , inicrrom.pit IJcnri , que de
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raccommoder le tympanon , ainsi quo je l'ai promis, et j'aurai fini (out à l'heure. Adieu , à demain matin ! quel mot délicieux !
Le cœur joyeux et le(jer, il se remit r.u travail, pendant que sa mère retournait chez mistriss Harcourt. II était près de huit heures quand elle rentra. Mistriss Harcourt , Isabelle et Mathilde l'attendaient avec des regards interrogateurs.
— Elle sourit! dit Mathilde.
— Elle a retrouvé son fils! s'écria Herbert en sautant de joie. J'en suis sûr , elle l'a retrouvé !
— Laissons-la s'asseoir, dit Mathilde, d'une voix pleine de douceur.
Isabelle s'empressa de lui apporter une excellente tasse de café, et mistriss Harcourt, avec de doux reproches , lui demanda pourquoi elle n'avait pas amené son fils avec elle. Puis elle sonna vivement , dit à son cocher de se rendre tout de suite dans Golden-Square, et écrivit au jeune Henri tordre de laisser là tous les tympanons et les joueurs de tympanon, pour se rendre tout de suite chez elle, sous peine d'encourir le déplaisir de sa mère : — Voyons, madame de Surville , ajouia-l-elle avec enjouement , contre-signez-moi cet ordre, afin que je sois sûre de mon prisonnier.
Le billet et la voilure étaient à peine partis qu'Herbert et Favoreita se postaient à la fenêtre, pour être prêts à donner la première nouvelle du retour. Leurs notions du temps et de la distance furent peu exactes dans cette occasion ; car dix minutes s'étaient à peine écoulées depuis le départ de la voilure qu'ils en attendaient ie retour. A chaque équipage qui se montrait au bout delà rue: — A'oici la voilure! s'écriaienllis. C'est elle ! Mais les carrosses, en continuant leur route , les convainquaient bientôt de leur méprise.
Herbert se plaignait de l'obscurité , quoique la rue fût très-bien éclairée; puis il s'en prenait à la clarté des torches portées par les laquais derrière les voilures qu'il ne connaissait pas. Il parut à la fin une torche dont il ne se plaignit point. En voyant la lumière éc.'airer la figure du laquais qui se tenait derrière, i! jeta un regard expressif sur sa sœur , puis mit un doigt sur ses lèvres, et de son autre main ferma la bouche de Favoretia, car il était sûr de son fait. La voiture s'arrêta devant la porte. Madame de Survdle se précipita vers l'escalier, suivie de misiriss Harcourt et de toute sa famille. Herbert était auprès de la voiture avant qu'Henri ait eu le temps d'en descendre ; il lui saisit la main avec la familiarisé d'une vieille connaissance.
La sympathie de tous ses joyeux élèves, et la bonté expressive avec laquelle mlstriss Ilarcourt accueillit son fils, touchèrent vivement l'âme reconnaissante de madame de Surville. On sent doublement le bonheur qu'on a la conscience d'avoir mérité.
Mistriss Harcourt ne borna pas ses attentions à de simples politesses : son cœur généreux et sensible s'efforça de prouver la reconnaissance qu'd ressentait pour l'excellente gouvernante de sa jeune famille. Elle s'adressa au directeur du collège des jeunes émigrés français, et lui recommanda Henri de Survilie dans les termes les plus pressans.
En même temps, ladyXevil, qui s'était prise d'un vif intérêt pour madame de Surville par ce q^'jlle avait vu de ses élèves, écrivit à son frère, qui remplissait une mission diplomatique à Paris, de se livrer aux recherches les plus actives concernant les propriétés du feu comte de Surville. La réponse à cette lettre informa madame de Survilie que ses propriétés
lui étaient rendues à elle et à son fi!s par !e nouveau gouvernement français.
Mistriss Harcourt, qui prévoyait la probabiliiô du retour prochain de madame de Surville dans sa patrie, ne put pas contenir un vif sentiment de regret à l'idée de se séparer d'une amie si sincèrement attachée à toute sa famille. Le plan d'éducation , si bien tracé par elle , demeurait inachevé, et la tendre mère avait peur, disaitelle , qu'Isabelle et Mathilde ne se ressentissent de l'absence d'une gouvernante aussi accomplie. Mais celte crainte était un présage assuré de son succès futur: une mère sensée , chez laquelle le désir d'élever elle-même sa famille a été une fois excité, et qui applique toute l'énergie de ses facultés à cet objet intéressant, s'em.pare avec avidité de toute idée utile , de tout principe fécond en résultats , et peut se fier, pour le succès , à la persévérance de ses efforts. Ce qu'une mère apprend pour le bien de ses enfans , elle ne l'oublie jamais.
Les rapides progrès de mistriss Harcourt , depuis qu'elle s'était appliquée à l'étude de la littérature, lui servirent de récompense et d'aiguillon pour une application nouvelle. Isabelle et Mathilde étaient parvenues à l'âge où elles pouvaient être ses compagnes, et son goût pour la vie domestique s'accrut chaque jour par l'expérience des plaisirs purs et doux qu'on est certain d'y trouver. — Vous m'avez appris à vous connaître, et maintenant vous me quittez , dit-elle à madame do ëurvilie. Je n'aimais pas cette assertion du duc de la Rocbefoucault, que dans le malheur de nos meilleurs amis il y a toujours quelque chose qui ne nous est pas désagréable ; mais je crains bien d'être convaincue d'égoïsme, car dans le bonheur de ma meilleure amie, il y a quelque chose qui m'afflige malgré moi.
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