CHAPITRE XII
Le Billet de Banque.
A peine Archibald Mackenzie se vit-il en possession du cheval qu'il convoitait depuis si long-temps, qu'il devint mécontent de la selle et de la bride qui avaient déjà servi à son poney, équipement indigne de sa nouvelle monture, ainsi que le lui fit observer sir Philip. Il s'établit alors dans son esprit une lutte pénible entre son goût pour la dépense et ses habitudes parcimonieuses. Il avait reçu de sa mère un billet de banque de dix livres sterling, en arrivant chez le docteur Campbell , et il avait déjà résisté à bien des tentations pour le changer. Le jour où il avait accompagné Henry Campbell et Forester chez Ihorloger, il avait tellement été séduit par une chaîne de montre ornée d'un cachet , qu'à son retour il avait tiré son billet de son secrétaire et l'avait mis dans sa poche en s'habillant, avec la résolution de retourner chez l'horloger et de satisfaire sa fantaisie et son orgueil de famille en achetant la chaîne et le cachet et en y faisant graver splendidement ses armoiries. Il était donc revenu chez l'horloger en compagnie de sir Philip Gosling, mais il n'avait pu tomber d'accord sur le prix avec îe marchand . et s'en était consolé en songeant que le billet de banaue lui rtstait du moins encore intact.
Il tenait le mince papier dans sa main, tout en discutant le prix de la chaîne d'or.
— Qu'est-ce que dix guinées! lui dit sir Philip.
— Oh! mon Dieu ! je me soucie aussi peu de dix guinées que qui que ce soit, répondit Archibald en mettant son billet, avec une négligence affectée, dans la poche d: son gilet.
Le soir même il devait aller au spectacle avec son nouvel ami, et l'heure avancée l'obligeant de se hâter dans sa toilette, il quitta son gilet, qui était taché, pour en prendre un autre, sans songer à son billet de banque. Mais son domestique prenait quelquefois la liberté de porter les vctemens de son maître; et lorsqu' Archibald fut parti pour le spectacle , il s'empressa de revêtir le gilet tache , pour figurer avec honneur à un bal qu'un valet de chambre du voisinage donnait le soir même aux gentlemen en livrée de sa connaissance. Mais le gilet était trop étroit pour le dcmesiique, qui le déchira , et le porta au tailleur pour réparer cet accident , au lieu de le remettre à la blanchisseuse , ainsi que son maître le lui avait recommandé.
Archibald ne pouvait satisfaire sa fantaisie d'un nouvel équipement pour Sawney sans changer son billet de banque, et oubliant qu'il l'avait laissé dans son gilet le soir du spectacle, il se mit aie chercher dans son secrétaire, où il avait coutume de serrer ce précieux trésor. Son alarme fut au comble lorsqu'il ne trouva plus le billet ; il le chercha dans tous les tiroirs, dans tous les coins, sous les meubles, partout, mais en vain. Il essaya de se rappeler où il l'avait vu pour la dernière fois. A la fin il se souvint de l'avoir mis dans la poche de son gilet , en allant chez l'horloger, puis de l'avoir tiré dans la boutique du marchand; mais il ne put pas absolument préciser s'il l'avait rapporté ou non dans sa chambre. Il résolut toutefois de dissimuler avec soia ses doutes à ce sujet, afin de rendre quelqu'un res-
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pensable de cette perte. Il appela son domestique , lui dit qu'il avait laissé un billet de banque de dix livres sterling dans la poche de son gilet, le soir où il était allé au spectacle, et que comme le gilet avait été confié à ses soins, c'était à lui de répondre du billet. Le valet soutint hardiment qu'il ne pouvait ni ne voulait supporter la perte d'un billet quil n'avait jamais vu.
Archibald changea de ton . en voyant qu'il ne réussirait pas à effrayer son domestique : — Je vous avais ordonné de le porter à la blanchisseuse, lui dit-il.
— C'est ce que j'ai fait , monsieur , répondit le valet.
C'était bien la vérité, mais non toute la vérité. Le valet jugeait à propos de supprimer la circonstance qu'il avait porté d'abord le gilet chez le tailleur pour le faire raccommoder; et il s'empressa do se réunir à son maître pour accu>er la blanchisseuse d'avoir dérobé le billet. La blanchisseuse était une femme laborieuse et honnête : elle avait une nombreuse famille, dont l'existence reposait sur son travail et sur sa réputation intacte de probité. Cette pauvre femme fut étonnée et blessée de l'accusation portée contre elle : déclara que si elle en avait les moyens elle aimerail mieux payer la somme tout de suite que de laisser ébrui* ter le moindre soupçon contre sa probité. Archibald fut charmé de la voir dans cette disposition; il lui assura que le seul moyen qu'elle eût d'éviter les désagrémens d'un procès et sa ruine complète, était de payer sur-le-champ ou de s'engager à payer le montant du billet de banque. Il était absolument impossible à celte femme de payer cette somme , et elle ne voulut point prendre un engagement qu'elle savait bien ne pouvoir remplir.
Archibald redoubla ses menaces, et le valet soutint son maître. La pauvre blanchisseuse fondit en larmes, mais elle persista à protester de son innocence , et malgré sa frayeur on ne put lui arracher aucune promesse. Quoi-
qu'elle se fît une idée horrible, trop réelle peut-être, deS suites funestes d'un procès , elle avait encore quelque confiance dans la justice de sa cause. Archibald lui dit qu'elle pouvait bien parler de justice tant qu'elle voudrait, mais qu'elle devait se préparer à obéir à la loi. Ace mot, la pauvre femme trembla de tous ses membres; mais quoique ignorante, elle ne manquait pas de bon sens; elle avait en outre, dans la famille Campbell, un ami auquel elle résolut de s'adresser dans sa détresse. Henry Campbell avait visité son enfant dans une maladie et lui avait fait quelques petits cadeaux, et bien quelle n'etit aucunement l'intention d'abuser du bon cœur de ce jeune homme, elle pensa qu'il avait tant dH instruction qu'il pouvait certainement lui indiquer la marche à suivre pour éviter, sans qu'il lui en coûtât rien, la rigueur de la loi dont l'avaient menacée Archibalb et son domestique.
Henry entendit ce récit avec autant d'indignation que Forester en eCit ressenti lui-même; mais la prudence tempéra l'exaltation de ses senlimens : c'est la prudence qui nous rend capables d'être utiles aux autres, tandis que l'enthousiasme fait échouer ses propres projets et nuit à ceuxlà mêmes que ses généreux efforts avaient intention de servir. Henry, qui connaissait bien le caractère d' Archibald, eut soin de se conduire en conséquence; il ne s'adressa point à ses senîimens , car il vit bien qu'il fallait être totalement dépourvu d'humanité pour avoir ainsi effrayé une pauvre femme sans défense par d'aussi rigoureuses menaces; il ne parla point de justice au tyrannique gentilhomme, niais il parla de la loi. Il lui dit que dans sa conviction de l'innocence de la blanchisseuse, il avait écrit sur son affaire un mémoire à consulter qu'elle allait soumettre au premier avocat d'Edimbourg.
— Vous avez écrit un mémoire? dit Archibald d'un ton mêlé de méfiance et d'effroi. Mais vous ne savez pas faire
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on mémoire; vous n'êtes pas jurisconsulte. Vous dites cela pour meffrayer.
— Je ne suis pas jurisconsulte, il est vrai, reprit Henry 5 mais je n'en sais pas moins faire Texposé d'un fait de manière à en rendre les détails parfaitement intelligibles à un avocat éclairé : je me propose d'ailleurs de soumettre ce mémoire à l'examen de mon père.
— Vous me le montrerez d'abord, n'est-ce pas? dit Archibald, qui voulait gagner du temps pour réfléchir.
Henry lui mit dans les mains le papier qu'il avait écrit et attendit de pied ferme qu'il en eût achevé la lecture. Archibald reconnut les talens de Henry et son intelligence des affaires : les faits y étaient exposés avec tant de netteté et de force que son espoir dans la loi commença à l'abandonner. 11 se mit alors à parler d'humanité : il dit que celte pauvre femme lui faisait pitié; qu'il ne pouvait supporter l'idée de la réduire à la misère; mais que, d'un autre côté, il avait le plus grand besoin d'argent; que s'il pouvait en tirer seulement cinq guinées, ce serait toujours quelque chose. Il ajouta qu'il avait des dettes dont l'honneur lui interdisait de différer le paiement.
Henry était possesseur de cinq guinées qu'il réservait à l'acquisition de quelques nouveaux échantillons de minéraux pour son cabinet d'histoire naturelle : il offrit à Archibald de lui prêter cette somme pour payer ses dettes d'honneur, à la condition expresse qu'il ne parlerait plus Il la pauvre femme de son billet de banque.
Archibald consentit volontiers à prendre cet engagement, et comme Henry mettait un empressement généreux à lui compter ses cinq guinées : — Quels imbéciles, après tout, que ces jeunes gens studieux ! se dit à lui-même tet être bas et incorrigible. Malgré son talent pour faire des mémoires, je l'ai mis dedans à la fin : je regrette seulement que ce ne soit pas pour dix guinées au lieu de cinq
72 COKTES MORAUX.
Fatigués des méprisables artifices de ce jeune homme â la fois avaricieux et dissipé, nous allons nous délasser en passant de l'histoire de la bassesse à celle d'une générosité enthousiaste. Nous avons le désir et l'espoir que Forester parviendra à se corriger de ses défauts ; mais qui pourrait s'intéresser aux actions de l'égoïste Mackenzie?