CHAPITRE XIII
Forester Commis.
Nous avons laissé Forester au moment où il allait s'offrir à un brasseur en qualité de commis. Ce brasseur était un homme prudent : il envoya un de ses ouvriers chez le docteur Campbell , avec une lettre pour l'informer qu'un jeune homme, quil avait vu précédemment en compagnie de M. Henry Campbell, et qu'on lui avait dit être le pupille du docteur, s'était adressé à lui, et qu'il s'esiimerait heureux de l'employer, si ses amis y consentaient et pouvaient donner sur lui des renscignemens favorables. Après la réponse du docteur. Forester, qui ne savait rien de cette circonstance , obtint remploi vacant. Il ne resta pas longtemps toutefois dans sa nouvelle place. Il se trouva heureux d'abord d'être délivré des grossières persécutions de miss Mac-Evoy et de son frère; auprès de ces deux compagnons rechignes et insolens, les commis, ses collègues, lui parurent des modèles de civilité. Une rude expérience avait appris à Forester que les manières prévenantes de ceux qui vivent avec nous ajoutent quelque chose à notre bien-être. «Mon esprit est mon empire! «Telle était sa réponse ordinaire à tous les argumens de Henry contre les
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cliarrres de la société; niais il commençait à se douler que, dans l'isolement des rapports sociaux, son esprit pourrait bien n être qu'un empiie désert.
Il se flattait de pouvoir se faire un ami du commis qui avait trouvé sa clef. Ce jeune homme s'appelait Richardson; il était d'un bon naturel , mais sans instruction, et il ne se distinguait des jeunes gens de sa classe ni par son éducation ni par ses talens. Forester l'invita un soir, après la besogne de la journée, à venir faire une promenade au Siège d'Arthur; mais Richardson aimait mieux se promener, le soir et les dimanches, dans Prince's-street, la plus belle rue d'Edimbourg. Plus tard, après maintes tentatives inutiles pour engager avec lui une discussion de morale et de métaphysique, Forester découvrit avec étonnement la profonde ignorance de son compagnon.
Il lui arriva un jour de s'écrier avec un soupir, en s'apercevant que deux commis, auxquels il parlait de Cicéron et de Pline, n'avaient même jamais entendu parler de ces grands hommes :
Des dépouilles du temps la science enrichie Ne déroula jamais ses pages à leurs yeux : La misère arrêta les efîorts généreux De leur ame, et glaça la source du génie.
Le mot misère parvint seul à l'intelligence des commis, et vint exciter leurs efforts généreux : ils lui firent entendre qu'il seyait mal à un individu qui n'était même pas aussi bien vêtu qu'eux de se donner de semblables airs et de railler sur leur pauvreté des gens qui valaient mieux que lui, après tout ; parce qu'il était Anglais, on le voyait bien à son accent, se croyait-il le droit d'insulter à son gré des Ecossais? Ce fut en vain qu'il essaya de s'expliquer plus clairement; l'orgueil et les prt^jugés de ses antagonistes se réunirent pour vouloir ne rien entendre; et
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quoique leur inimitié ne fût pas aussi insolente que celle de l'aimable Colin, elle suffit cependant pour lui rendre sa situation désagréable. Richardson lui était aussi attaché qu'il pouvait le désirer; mais il témoignait si peu d envie de voir « des dépouilles du temps la science enrichie » ouvrir son livre devant lai, qu'il finit par s'attirer le mépris de Forester. Il n'y a pas d'amitié plus inégale que celle de l'ignorance et de l'instruction.
Nous passons sous silence le journal des occupations de notre jeune commis : elles consistaient à faire et à vérifier des comptes, fonctions qui lui parurent décidément un flagrant outragea la noblesse de son intelligence. — Toutes les hautes facultés de moname,se disait-il à lui-même, me sont absolument inutiles pour cette besogne, et je suis réduit à l'état de pure machine. Mais il y avait dans la carrière commerciale bien d'autres particularités que Forester n'avait pas prévues. La préoccupation continuelle des gains minimes, les petites ruses dont un marchand se croit autorisé à se servir à l'égard de ses acheteurs, étaient insupportables à son esprit droit et honnête. Un matin lout était en tumulte dans la brasserie; tous les commis étaient en mouvement : Richardson dit à Forester que l'on attendait, dans quelques heures, la visite du jaugeur et de l'inspecteur, et que Ion se préparait à les recevoir. Mais lorsque la nature de ces préparatifs fut expliquée â Forester, lorsqu'on lui fit comprendre que les fonctions et le devoir d'un commis de brasserie l'obligeaient à aider son maître à éluder certains articles des actes du Parlement; lorsque ses camarades lui dirent que tromper un jaugeur était un excellent tour, il resta cloué sur la place dans un silencieux étonnemcnt. Il ne connaissait pas beaucoup plus que les autres commis les lois sur le revenu public; mais ses inflexibles principes de probité ne pouvaient se ployer à tous les argumens fondes sur la uéces-
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sîté que ses camarades faisaient valoir pour leur propre justification et pour celle de leur maître. Il dit qu'il voulait parler au brasseur à l'instant sur ce sujet. Celui-ci était alors dans le plus fort de ses occupations, et Forester ayant insisté pour le voir, il lui dit d'être bref, parce qu'U attendait l'inspecteur à chaque instant. Notre héros déclara que ses principes Tempêchaient de participer à la violation des lois de son pays. Le brasseur le regarda fixement et se mit à rire, en l'assurant qu'il avait autant de respect que qui que ce fCit pour les lois de son pays, mais qu'il ne faisait rien qu'un autre ne fit à sa place dans son propre intérêt. Forester persista dans sa résolution contre les pratiques illégales. Le brasseur coupa court en disant Cju il n'avait pas le temps de discuter; mais qu'il ne voulait pas garder un employé qui ne prît pas ses inléièts, et qu'il devciit lui supposer l'intention secrète de le trahir à l'inspecteur.
— Je ne suis pas un traître! s'écria Forester ; je ne resterai pas une minute de plus chez un maître qui suspecte mon honneur !
Le brasseur le laissa partir sans regret. Mais ce qui indigna le plus Forester, ce fut l'attitude de son ami Richardson durant cette scène. Richardson ne lui serra même pas la main lorsqu'il prit congé de son maître; car le prudent comm-is avait une bonne place, et il ne voulait pas risquer de se brouiller avec son maître, pour une personne qu'il soupçonnah un peu folle, ainsi qu'ill'avait présumé au premier aspect.
—Voilà donc le monde ! Voilà donc l'amitié ! se dit Forester.
Son ardente et généreuse imagination lui inspira d'éloquentes invectives contre la nature humaine, au moment même où il se sentait un ardent besoin d'être utile à ses semblables. Il errait dans les rues d'Edimbourg , s'abaa-
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donnant tantôt à ses niisanlhropiques réflexions, tant'ôtâ ses rêves de philanthropie. Un instant, il voulait se livrer à Tétude des lois, afin de réformer la législation sur le revenu public ; puis le moment d'après, il se rappelait sa passion pour une île déserte, et il regrettait de n'avoir pas fait naufrage à Edimbourg.
Les sons d'un violon discord vinrent le tirer de ses rêveries. Il leva les yeux et vit un homme maigre et pâle qui faisait danser des chiens au son de son instrument; représentation en jilein vent qui avait attiré une foule d'hommes, de femmes et d'enfans. C'était un triste spectacle : les chiens avaient l'air si malheureux, au milieu des éclats de rire des spectateurs, que Forester se sentit ému de pitié : — Assez, assez! s'écria-t-il , ces pauvres bêtes sont épuisées de fatigue. Tenez, voici un scheling.
L'homme aux chiens prit la pièce de monnaie; mais de nouveaux spectateurs s'approchèrent pour voir le ballet des quadrupèdes, et ceux-ci, malgré leur épuisement et leur peu d'inclination à recommencer leurs grotesques évolutions, se sentirent si rudement tirés par la corde attachée autour de leur cou, que force leur fut de se redresser et de reprendre leur danse mélancolique.
Forester sélança, arrêta la main du joueur de violon, et entama une harangue dont pas un mot ne fut compris par Thomme auquel elle était adressée. Un gros garçon, impalient de voir interrompre ainsi ses plaisirs, commença par injurier Forester, et des paroles il en vint bientôt aux coups. Quoiqu'il fût meilleur orateur que son antagoniste. le jeune Francis était loin de l'égaler dans l'art du boxage. Le combat fut acharné des deux parts; mais à la fin, notre pauvre Don Quichotte reçut une blessure qui n'a point de nom dans la langue épique, mais que l'on appelle vulgairement un œil-poché. Couvert de sang et de meurtrissures, il fut transporté dans une boutique voisine par quelques passans
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charitables. C'était celle d'un imprimeur-libraire , M. Valentine Prior. Celui-ci traita le vaincu a^ec humanité, et tout en l'engageant à n'être plus aussi prompt à se poser comme champion des chiens dansans. il lui demanda qui il était , et s'il avait à Edimbourg des amis qu'il voulût informer de son accident.
M. Prior , qui avait des relations quotidiennes avec dç^ personnes de toutes les classes, savait apprécier le langage d'un homii-e bien élevé. Quoique Forester n'eût rien dans ses manières qui pût le trahir, il s'exprimait cependant en si bons termes, que le lil)raire ne douta point qu'il n'eût reçu une éducation libérale. Il refusa de dire qui il était, mais M. Prior fut si charmé de sa conversation , qu'il consentit sans peine à lui donner de l'emploi; et dès qu'il fut rétabli de ees contusions, Forester s'empressa d'apprendre le métier d'imprimeur avec l'ardeur qu'il mettait toujours à ses nouvelles entreprises.
— C'est l'imprimerie qui a émancipé l'esprit humain, disait-il dans son enthousiasme, et les imprimeurs doivent être considérés comme les plus respectables bienfaiteurs de l'humanité! Quelle plus noble fonction, se dit-il le premier jour où il prit un composteur, que de répandre les lumières dans tout Tunivers !