CHAPITRE XIV
Fore.Uer Coniposilcur.
n se passa quelque temps avant que le pupille du dœ* teur Giimpbell eût acquis quelque dextérité dans soîi nouvel état ; ses camarades assemblaient avec une célérité mer-
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veilleuse des phrases eniières, pendant que lui cherchait avec hésilaiion dans ses cassetins quelques leltres que ses mains inhabiles laissaient perpétuellement échapper ; mais il était honteux de la versatilité quil avait montrée jusquelà, et il résolut de persévérer dans son nouveau genre de vie. Sa situation d'ailleurs chez M. Prior lui plaisait bien plus que celle cpi'il venait de quitter avec tant de dégoût. II se levait de bonne heure, et à force d'application, il vint à bout des difficultés qui l'avaient effrayé au premier abord. Il devint bientôt louvrier le plus utile de l'atelier; sa diligence et sa bonne conduite le recommandèrent aux pratiques de son maître. Toutes les fois qu'on apportait un nouvel ouvrage à imprimer, on faisait comparaître Forester. Celte préférence l'obligeait à être souvent dans le magasin de M. Prior, où il entendait la conversation des personnes éclairées qui s'y rendràent habituellement. Son intelligence était restée depuis long-temps sans culture; mais les nouvelles semences jetées avec profusion sur ce sol vigoureux et fertile poussèrent des racines vivaces et fleurirent avec éclat.
Forester était arrivé à celle époque de la vie où les opinions s'évaluent d'après leur nouveauté. Il e.itendait les assertions les plus diverses et les plus contradictoires sur des questions de morale, de médecine, de politique. C'est un grand avantage pour un jeune homme que d'entendre des argumens opposés, et tout ce qui peut être dit, pour et contre, Fur les sujets en discussion.
Forester ne garda pas long-temps sa prédilection opiniâtre pour les idées qu'il devait à son éducation. Il entendait, chez M. Prior, des hommes qu'il ne pouvait nullement regarder comme lui étant inférieurs en connaissances, discuterdes questions qui, autrefois, ne lui paraissaient pas nièiiie admettre un doute philosophique. Son esprit devint plus modeste; mais, après s'être comparé avec une foule
(Tautres hommes, bien que moins arrogante, sa confiance en ses propres forces fut plus assurée et plus rationnelle ; il ne considérait plus comme un sot celui qui différait d'opinion avec lui; mais il avait encore le défaut d'évaluer le mérite des auteurs d'après le parti auquel ilsappartenaient. Ce défaut s'accrut au lieu de diminuer dans la compagnie qu'il voyait alors.
Parmi les jeunes étudians qui fréquentaient le magasin de M. Prior , était un certain Thomas Barton , que son habitude de hasarder les opinions les plus étranges dans la conversation avait fait surnommer Random (hasard). Sa tête était un pèle-mèle confus de politique et de poésie; son argument favori était le paradoxe ; sa diction était élégante et fleurie, et ses gestes tenaient le milieu entre Taction déclamatoire du théâtre et Taction menaçante dj pugilat. Forester avait été séduit par Téloquence de ce génie, dès le premier jour oii il l'avait entendu. Torn Random assurait que ce vaste globe et tous ses habitans étaient voués à une inévitable destruction, si certaines idées de son crû sur le gouvernement du monde n'étaient pas immédiatement adoptées aux universelles acclamations.
Ce n'était pas de la sympathie, ce n'était pas de Testime que Forester éprouvait pour son nouvel ami; ce fut, dès la première semaine, Tadmiration la plus aveugle, la plus enthousiaste. Tout ce qu il avait entendu ou vu jusque-là lui semblait vulgaire ou suranné; et tous ceux qui n'avaient pas des opinions ardentes, en pohtique ou en littérature, lui parurent des intelligences si étroites ou des cœurs si dépravés, qu'il était iiuitile de tenter même leur conversion.
Ceux qui lisent ou qui s entretiennent avec des esprits éclairés ont une double chance de corriger leurs erreurs. Forester eut le bonheur de tomber, à cette époque, sur un livre qui contre-balança, jusqu'à un certain point, Tinfluence de la conversation inflammatoire de Random, et
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qui cut une tendance heureuse i\ ciilraer son exaltation, sans refroidir son penchant naturel pour les effets utiles: ce livre était la Fie du docteur Franklin.
L'idée que ce grand homme avait commencé par être imprimeur, intéressa d abord Forester à son histoire; en le suivant plus tard, pas à pas, à travers les détails de son insiruciive narration, le jeune Francis se sentit une vive sympathie pour les sentimens du philosophe américain , et il observa combien les vertus modestes, telles que Tordre, l'économie, l'industrie et la patience, avaient contribué au caractère de ce grand homme et à ses immenses succès. II commença d'espérer qu'il lui serait possible de faire le bien à ses semblables, sans renverser toutes les institutions existantes.
Un autre événement, non moins heureux, vint contribuer, vers cette époque, à l'éducation de Forester. Son ami Tom Random, qui faisait alors imprimer une brochure politique, vint un soir chez M. Prior, avec une troupe de camarades, furieux de la manière dont la Société littéraire dont ils faisaient partie avait décerné son prix annuel. Tous les jeunes partisans de Random déclaraient hautement qu'il avait été traité avec l'injustice la plus flagrante; l'auteur lui-même était trop indigné pour affecter la moindre modestie dans cette occasion.
— Le croiriez-vous ? dit-il à Forester, mon Essai n'a pas été jugé digne du prix! La médaille a été donnée à l'écrit le plus misérable, le plus plat, le plus commun que vous ayez jamais vu. Tout se fait dans ce monde par corruption, par esprit de parti, par influence secrète.
A chaque pause, l'auteur irrité s'essuyait le front, et Forester exprimait la plus vive sympathie pour ses peines. Au milieu des exclamations de Random, un commissionnaire arriva avec la copie du discours qui avait niérité le prix, et un ordre de la Société qui en demandait im cer-
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tain nombre cVcxempkiircs lepkispromptement possible. Random s'empara du manuscrit; et, avec toute la rage de la critique, il se mit à enlire tout haut quelques passages qui lui semblaient détestables. iMalgi^é la malveillance du lecteur, Forester ne put être d'accord avec lui sur son mépris pour !e mémoire couronné, qui lui parut bien écrit et bien pensé.
— Imprimez-le donc alors le plus vite possible; c'est votre besogne à vous! vous êtes paye pour cela ! Chacun son métier, s'écria Random, en jetant insolemment le manuscrit à Forester, et se précipitant hors de la librairie, suivi de ses partisans, il ajouta ces mots avec unr ire de dédain : — Un misérable compositeur se donner des airs de critique ! Qu'il se connaisse en cicéro ou en petit-romain, c'est possible; mais qu'il ne s'élève pas au-dessus de son composteur ! ISe sutor ultra crepldam K
— Quoi! c'est là l'homme, se dit Forester, que j'ai entendu déclamer si éloquemment en faveur de la franchise et de la libéralité ! C'est là l'homme qui parle de tolérance universelle, de liberté d'opinion, tandis qu'il ne peut supporter qu'un autre ne pense pas comme lui sur la critique d'une phrase! C'est là l'homme qui disserte sur ta prééminence de l'esprit Qi %\xv les perfections de l'intellect, tandis qu'il profite de son rang et des vociférations de ses partisans pour étouffer la voix de la raison ! — One îe compositeur ne s'élève pas au-dessus de son composteur! — Eh pourquoi cela ? Pourquoi ne serait-il pas capable de juger un écrit?
A ces mots Forester ramassa le manuscrit qui avait été jeté à ses pieds, et toute son indignation se convertit bientôt en sensations délicieuses, loi^qu'il reconnut l'écriture,
> Que le cordonnier n'aiiie pas au-delà de sa chaussure. (Puédre.)
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et qu'il lut le nom de Henry Campbell. Le titre du mémoire était : Essai sur la reforme des abus. C'était le sujet proposé par la Société littéraire d'Edimbourg. Henry avait traité la question aw z tant de sagesse, et eu même temps il s'était montré si oi; vertement Tami d'une liberté raisonnable, que tous les ni;^mbres de la Société que leurs préjugés n'aveuglaient pas furent unanimes pour accorder le prix à son discours. La proposition déclamatoire de Random n'avait produit d'effet que sur ses partisans. Les juges éclairés avaient dit en le lisant : — Tout cela est très-beau , mais où veut-il en venir ? Sa violence fait tort à la cause qu'il veut défendre.
Forester lut le mémoire de Henry Campbell avec l'avide empressement de l'amitié; il le lut et le relut encore; son ame généreuse était incapable d'envie , et tout en admirant il se sentait convaincu par la force du raisonnement.
J\L Prior l'avait prié de se mettre à la composition de ce mémoire le lendemain de bonne heure; mais son zèle pour la gloire de son ami fut tel qu'il y travailla sans relâche dès le soir même et une partie de la nuit. Le lendemain, il fut aussi infatigable à la besogne, et comme tous les compositeurs avaient été mis sur le mémoire, il se trouva fini dans la soirée.
Forester se frotta les mains de plaisir, lorsqu'il eut mis le nom de Henry Campbell sur la page de titre. Mais un mo ment après il soupira amèrement: — Je ne suis qu'un compositeur, se dit-il; ces argumens pleins de justesse, ces nobles idées, instruiront et charmeront des centaines de mes semblables; personne ne demandera qui en a rassemblé les lettres.
Ses réflexions furent interrompues par l'entrée de Tom Random et de deux de ses amis. 11 montra le plus vif mécoïKniîe iiont de ce que les ouvriers eussent quitté la compUûiiioa de sa brochure; son désappointement personnel
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semblait accroître l'aigreur de son zèle pour le bien public ; ildcclamait sur la politique, sur la nécessité d'une publication immédiate de ses opinions pour le salut de l'État. Ses gestes étaient emportés comme ses paroles, et dans la violence de sa déclamalion, d'un terrible coup de pied, destiné à peindre son mépris pour le parti contraire, cet Alnaschar politique renversa malheureusement et mit en pâte une des formes qui contenaient la composiiion du journal du lendemain, au moment même où on allait mettre sous presse ce numéro qui renfermait de magnifiques paragraphes de sa composition. Heureusement pour sa philosophie, Forester se rappela le passage de la vie du docteur Franklin, où il raconte avec quelle patience il supporta un jour un accident tout pareil. Les compositeurs, tout en maudissant le malencontreux orateur et sa prédilection pour les gestes animés, se remirent à l'œuvre aussitôt et réparèrent le dommage.
Forester, accablé de fatigue, se félicitait enfin d'avoir fini sa laborieuse journée, lorsqu'un commissionnaire vint s'informer si trois cents cartes commandées depuis une semaine étaient enfin terminée*. L'ouvrier imprimeur qui en avait été chargé les avait oublies et il allait sortir. — Les cartes ne peuvent être prêtes que demain , répondit-il sans hésiter; notre travail est fini pour aujourd'hui, grâce à Dieu!
-^ Le monsieur qui m'envoie dit qu'il les lui faut absolument, reprît le commissionnaire.
— 11 les lui faut, c'est possible, mais il ne peut pas les avoir ; je n'imprimerais pas une carte pour Sa Majesté même ce soir ! répliqua le fier imprimeur, en enfonçant son chapeau sur sa tète en signe de départ.
— Quelles sont ces cartes? dit Forester.
— Des cartes d'invitation à un bai [jour un maître de danse, dit l'ouvrier avec dédain. Je ne voudrais pastra-
vailler au-ddi\ de ma journée pour tous les maîtres de danse du monde.
Le commissionnaire dit alors qu'il était char^^é de retirer la copie de la carie. Cette malheureuse copie (iit cherchée dans tout l'atelier : on la trouva à la fin sous un tas d'épreuves de rebut, et Tœil de Forester fut frappé tout de suite par le nom de son ancien ami, M. Pasgrave, qu'il avait si fort effrayé avec le squelette aux yeux de feu.
— Quoique je sois compositeur et non imprimeur, je lirerai ces cartes moi-même, dit Forester, résolu de réparer en ce moment une partie des torts dont il s'était rendu coupable envers le maître de danse, il voulut lui imprimer ses cartes pour rien, et il passa la moitié de la nuit à les finir. Ses compagnons Tavaient tous quitté depuis long-temps, pour jouir d'un spectacle rare à Edimbourg, celui d'une illumination générale, qui avait lieu à l'occasion d'une grand victoire navale.
Forester fit pouriM. Pasgrave ce qu'aucun autre ouvrier n eût voulu faire. îl passa cette soirée de réjouissances publiques à tirer ses trois cents cartes. De temps en temps les cris de joie parvenaient jusque dans la solilude de l'atelier : sa chandelle, entièrement consumée, expirait sur la bobèche, au moment oii il finissait d'empaqueter les cartes.
L'adresse imprimée lui indiqua la demeure de M. Pasgrave, et comme il voulait voir les illuminations, il résolut de remettre le paquet lui-même chez le maître de danse.
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