‹ Contes moraux de Miss EdgeworthChapitre 24 sur 42 · CHAPITRE XV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XV

L'Illumination.

L'illumination était magnifique. Forester monta au Château , d'où il eut le spectacle de la vieille ville et de la belle rue du Prince (Prince's street), d'où jaillissaient des torrens de lumière. En descendant la rue du Prince, il aperçut une foule assemblée devant les transparens illuminés des fenêtres d'an confiseur. Il distingua bientôt la voix de Tom Random qui haranguait la populace. La devise et Tembléme que le confiseur avait fait peindre sur son transparent déplaisaient à ce monsieur, qui, outre sa haine intolérante pour tous ceux d'un parti différent du sien, avait encore une rancune particulière contre le confiseur, parce qu'il lui avait refusé la main de sa fille. Il entrait dans le nouveau système politique de Random de venger lui-même ses propres injures.

La populace qui se fait toujours, à son insu, l'instrument des passions particulières, lorsqu'elle croit agir dans l'intérêt public , s'empressa de joindre ses cris à ceux de Random qui vociférait : — A bas la devise ! A bas la devise!

Forester, que la leçon reçue à l'occasion des chiens dansans avait rendu plus circonspect, et qui venait de composer l'essai de Henry Campbell sur les meilleurs moyens de réformer les abus, au lieu de se réunir à la populace, joignit ses instances à celles de quelques passans pacifiques pour qu'on épargnât les fenêtres du pauvre confiseur. Les fenêtres n'en furent pas moins brisées avec le plus épouvantable fracas; et la foule, alarmée du mal qu'elle venait défaire, se dispersa au plus vite dans tous lessens. Les constables, prévenus du tumulte, accoururent encore à temps et saisireat Tom Random. Forester poursuivait sa

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route chez le maîire de danse, lorsqu'un des constables s'écria : — Anêtez-le! Arrètez-le ! c'est l'un d'eux; cest un grand ami de M. Random. Je les ai vus souvent bras dessus bras dessous se promener dans la Grande-Rue.

Hélas! il n'était que trop vrai. Les constables s'emparèrent de Forester et le mirent en lieu de sûreté pour le reste de la nuit, avec Random et les autres meneurs de Témeute. Le pauvre Forester qui se trouvait puni pour les fautes de son ancien ami, devenu son ennemi, eut tout le loisir de faire de sages réflexions sur le danger de former des liaisons inconsidérées, et il se promit bien de ne plus se promener bras dessus bras dessous dans la Grande-Rue avec un Tom Random.

Au milieu du chagrin qu'il ressentait de sa mésaventure, le jpupille du docteur Campbell fut confondu de surprise en voyant Tom Random chercher des consolations dans le vin, au lieu de les demander à la philosophie. Le spectacle de ce politique exalté dans Tivresse la plus complète fut une leçon douloureuse mais utile pour Forester indigné. Ce mélange de vices grossiers et de prétentions à la vertu la plus rigide le révolta. Il pouvait à peine croire que Tètre stupide, qui balbutiait et trébuchait devant lui, fût ce même homme, dont la bouche éloquente déclamait avec tant de force sur l'omnipotence de l'intellect^ et dont la [)lume écrivait des plans pour le gouvernement de l'État.

Le maître de danse, inquiet de ne pas recevoir ses cartes, s'était rendu le lendemain de bonne heure chez M. Prior. Celui-ci venait d'apprendre que l'un de ses ouvriers avait été arrcté comme perturbateur : il regrettait que Forester se fût jeté dans cette mauvaise affaire; mais c'était un homme prudent et circonspect : il ne voulut pas intervenir en sa faveur, et il l'abandonna tranquillement aux décisions de la justice. Mais le maître de danse était intéressé à voir Forester; on lui avait appris que ce jeune

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homme avait passé uue partie de la nuit à imprimer ses caries, et les avait encore clans sa poche.

M. Pasgrave obtint enfin l'accès du lieu où Forest e^ était confiné. Les officiers de justice allaient le conduira devant M. Wilson, magistrat, qui avait déjà reçu, sur cette affaire, la plainte du confiseur dont les fenêtres avaient été brisées. En reconnaissant Forester, Pasgrave fut si frappé d'étonnement qu'il lui fut impossible d'achever son salut commencé, ni même d'exprimer sa surprise en français ou en anglais : — Eh ! monsieur ! mon Dieu ! je vous demande un mi H ion de pardons, s'écria-t-il. J'étais en quête d'un ouvrier imprimeur qui a mes cartes dans sa^ poche.

— Voici vos cartes , monsieur, lui dit Forester. Per-?' mettez-moi de vous dire un mot. Je m'aperçois , continua^ t-il après avoir pris à part le maître de danse, que vous avez découvert qui je suis. Quoiqu'au service d'un imprimeur, je n en ai pas moins les sentimens et les principes d'un homme d'honneur, tel que vous m'avez connu chez le docteur Campbell. J'ai des raisons particulières pour désirer que le lieu de ma retraite ne soit pas connu de mon tuteur ni d'aucune personne de sa famille. Vous pouvez être assuré que mes motifs n'ont rien que d'honorable. Je vous prie de ne point me trahir, sous quelque prétexte que ce soit. Je suis appelé devant un magistrat comme accusé d'avoir pris part à une émeute que je voulais au contraire apaiser de tout mon pouvoir.

— Ah m.onsieur! interrompit le maître de danse, mais vous voyez l'inconvénient de cacher votre rang et votre nom ! Vous qui êtes un homme comme il faut, vous êtes confondu avec la populace. Permettez-moi de vous accompagner devant le magistrat. J'ai l'honneur de donner des leçons à ses filles : elles m'ont même pris une demi-douzaine de billets pour mon bal, et je vais les leur porter. Si

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VOUS le permettez, je vais vous y accompagner, monsieur, et j'attesterai que je vous connais comme un homme distingué, incapable d'avoir commis une action aussi inconvenante. Je me flatle de jouir de quelque faveur auprès des dames de la famille, et j'espère qu'elles voudront bicc parler à M. Wilson sur votre compte.

Forester remercia le bon maître de danse, et déclara fièrement qu'il laissait à son innocence le soin de le défendre. . Mais M. Pasgrave, qui avait vu le monde un peu plus que notre prisonnier, et qui s'intéressait à lui , parce qu'il lui avait autrefois donné un excellent violon, et qu'il avait passé une partie de la nuit précédente à imprimer ses cartes de bal, résolut de ne p:is abandonner la défense de ce jeune homme à sa seule innocence : il le suivit donc chez M. \Yilson. Ce magistrat était un homme grave et solennel , très-peu physionomiste et encore moins observateur du cœur humain. Il était fier de ses fonctions et se plaisait à faire parade de ses minces connaissances en législation. Dès qu'on l'eut informé que plusieurs jeunes gens, impliqués dans l'émeute de la nuit précédente, étaient amenés devant lui, il prit toute sa sévérité magistrale, et assura au confiseur, qui était déjà venu lui porter sa plainte, qu'il aurait justice, et que la personne ou les personnes convaincues d'avoir brisé sa fenêtre ou ses fenêtres, seraient punies suivant toute la rigueur des lois.

Malgré l'esprit plein d'humanité de la loi anglaise, qui suppose tout accusé innocent jusqu'à ce que sa culpiibilitc ait été prouvée, ce rigoureux magistrat présumait au contraire que tout prévenu amené devant son tribunal était coupable jusqu'à ce qu'il eût démontré son innocence. L'extérieur de Forester ne parlait pas en sa faveur : il ne s'était pas reposé de la nuit ; ses cheveux étaient en désordre; son linge n'était ni fin ni blanc; sa chaussure élaiC grossière et couverte de boue; il portait encore la veste de

travail qui lui avait servi le jour précédent et qui était tachée en plusieurs endroits d'encre d'imprimerie; ses mains toutes noires encore ne trahissaient pas moins sa profession. Toutes ces circonstances uéchappèrent point A l'observation lente et circonspecte du grave magistrat. Forester s'aperçut de Teffet produit par cette inspectiou minutieuse; il sentit que son extérieur témoignait contre lui, et reconnut alors que l'apparence extérieure est quelquefois importante dans le monde.

Après avoir jugé de la pauvreté du prévenu par ces marques extérieures, le magistrat leva les yeux sur son visage pour la première fois et déclara qu'il étuit porteur de la plus mauvaise physionomie qu'on eût jamais vue. Ce jugement une fois prononcé, l'impartial Wilson s'efforça d'en justifier la sévérité en faisant tourner au désavai.tage du prévenu tous les renseignemens produits devant son tribunal. Forester avait dabord contre lui la certitude d'avoir été vu fréquemment en compagnie de Tom Random; le confiseur répétait que c'étaient d'inséparables compagnons, des amis intimes, se promenant enseiîible tous les dimanches ; qu'ils étaient entrés souvent bras dessus bras dessous dans son magasin, en s'entretonant de politique; que Forester lui avait paru partager les opinions exaltées de Random; qail l'avait vu enfin derrière ce dernier au moment où les pierres volaient dans ses fenêtres, et où Random excitait la populace par ses gestes et par ses cris.

Pour détruire la déposition conjecturale du confiseur, un de ceux qui avaient jeté les premières pierres déclara que Forester avait retenu son bras en lui disant : ■ — Mon garçon, ne brisez pas les fenêtres de cet homme: allezvous en paisiblement. Tenez, voilà un scheling. Celui qui faisait cette honnête déposition , clans laquelle on distinguait un mélange bizarre d'amour du désordre et de

générosité, était le drôle même qui s'était battu avec Forester, au sujet des chiens dansans, et lui avait si biea meurtri l'œil et la figure. Il dit tout bas à son ancien antagoniste ;

— Ne vous souvenez-vous pas de moi ? J'espère que vous ne m'avez pas gardé rancune.

Le magistrat entendit ces mots, et leur prêta tout de suite un sens défavorable au prévenu. — A ce que je vois, monsieur, dit-il en s'adressant à notre héros, cet homme réclame l'honneur de votre connaissance; celte connaissance vous fait honneur en effet et parle puissamment en faveur de votre moralité. Si je ne me trompe, j'ai déjà envoyé ce gentleman en prison pour un exploit de sa façon, et ses mains ne sont pas même, je le crains, entièrement étrangères aux chaînes de la justice criminelle.

Forester se contint autant quil lui fut possible, puis il fit observer que, quelle cjue fût la moralité du jeune homme qui venait de parler en sa faveur, son témoignage n'en aurait pas moins de poids lorsqu'on saurait les circonstances au milieu desquelles ils s'étaient connus. Alors il raconta l'aventure des chien dansans , en faisant remarquer que le témoignage d'un ennemi en sa faveur méritait double créance. Le langage et les manières de Forester surprirent toutes les personnes présentes; mais l'histoire des chiens dansons parut si ridicule et si improbable au magistrat, qu'il déclara que c'était une fable inventée pour cacher 1 évidente collusion des témoins. Un instant après, oubliant sa propre déclaration, il inféra de cette anecdote même, que Forester était naturellement turbulent et querelleur, puisqu'il s'était battu au milieu de la rue avec un vagabond , pour les misérables chiens d'un bateleur.

Cependant , M. Pasgrave avait représenté Forester sous le joiîr le plus favorable, à ses jeunes élèves, filles de M. Wilson. Lune d'elles fit dire à son père qu'elle désirait

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lui parler tout de suite. Le mafjistratse rendit à l'invitation de sa fille, et M. Pasgrave insista auprès de lui sur ce que Forester était un horame comme il faut; il dit qu'il Tavait connu dans une des.meil!eures familles d'Edimbourg: que ce jeune homme avait des raisons particulières de cacher son rang : — Peut-être est-il réduit à un état de détresse momentané, ajouta-t-il; mais quels que soient ses motifs, j'atteste qu'il a les amis et les relations les plus honorables. Le magistrat voulut connaître la famille dans laquelle M. Pasgrave avait rencontré Forester; mais le maître de danse, fidèle à sa promesse, se montra impénétrable sur ce sujet. Ses représentations obtinrent toutefois l'effet désiré sur >L Wilson. Lorsque ce magistrat vint reprendre l'interrogatoire de son prisonnier, son opinion et son attitude étaient quelque peu changées ; il dépêcha l'affaire des autres prévenus, n it Tom Random en liberté sous bonne caution , et lorsqu'il ne resta plus que Forester, il se tourna vers lui de l'air le plus solennel, lui dit de s'asseoir, et l'informa que son rang lui était connu , qu'il était aftligé de voir une personne , qui avait des amis et des parens respectables, impliquée dans une affaire aussi désagréable; qu'il lui recommandait instamment de se réconcilier avec ses amis, et d'éviter surtout la fréquentation des séditieux. Il accabla le prisonnier d'une foule d'autres avis , prononcés d'un ton magistral et dans un froid et pompeux langage , puis il le fit mettre en liberté. — Quelle différence, se dit Forester, de cette manière de donner des avis à celle du docteur Campbell!

Cette leçon ne fut cependant pas perdue pour le jeune Francis ; elle lui p,rava profondément dans l'esprit lidée que notre apparence extérieure, nos habits, nos manières et les gens que nous fréquentons, sont les circonstances d'après lesquelles le monde juge ordinairement notre caractère et nos mœurs. Lorsiju'll fut hors de la présence

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auguste de M. Wilson, la première chose qu'il fit fiit de s'informer de M. Pasgrave. 11 était occupé à donner une leçon aux filles du magistrat et ne pouvait être interronipu. Forester lui laissa un billet , pour le prier de vouloir bien le venir voir, le lendemain à dix heures, chez le libraire Prior. De nouvelles moriifications attendaient Forester. Son maître le reçut froidement : il lui fit entendre , en termes fort clairs, qu'il ne se souciait pas d'avoir chez lui des ouvriers qui se faisaient arrêter dans les rues, la nuit, comme perturbateurs du repos public. La faveur dont Forester jouissait auprès de son maître, son activité, ses talcns, n'étaient pas considérés sans envie par les autres ouvriers de l'imprimerie, qui avaient profité de son absence et de sa mésaventure pour le desservir auprès de M. Prior. Cependant, lorsque Forester lui eut raconté son histoire, son maître fut convaincu qu'il n'était pas à blâmer ; qu'il avait travaillé très-tard, et que, loin d'avoir pris part aux troubles de la veille, il avait fait tout son possible pour les prévenir. M. Prior voulut voir les épreuves du mémoire qui avait été si rapidement composé; elles étaient entre les mains du prote, et Timpriiiieur fui frappé d'étonnemeut à la vue de l'extraordinaire correction des pages de Forester. Le correcteur avait eu à peine occasion d'y noter un mot inexact, une coquille ^ ou une faute de ponctuation. Il se trouvait dans le manuscrit une citation de Juvénal. Henry Campbell avait oublié d'indiquer le nom de l'auteur et la satire d'où il avait tiré sa citation , et les avait laissés en blanc. Quoique ce fùt.<un jeune homme instruit, le prote fut embarrassé pour suppléer à cette lacune ; mais Forester, qui savait oià trouver les vers cités, dans l'auteur original , eut besoin de peu de recherches pour avoir les renseignemens qu'il désirait et remplir exactement les blancs laissés par l'auteur. Cette circonstance n'échappa point à l'observation de M. Prior ; il lui fit entendre que

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c'était dommage qu'im jeune homme instruit et intelligent comme lui perdît son temps dans les travaux purement manuels d'une imprimerie. — Je serais charmé, continua rîmprimeur, de vous confier les fondions deprote, cjui vont être vacantes par le départ de M. Joncs, et de contribuer ainsi à votre avancement dans le monde; mais permeltcz-moi de vous dire, ajou(a-t-il en jetant un coupd'œil sur Faccoutremcnt de Forester, que notre profossioa nous oblige à faire quelque attention à l'apparence extérieure. Des gens comme il faut viennent ici continuellement, vous le savez, et j'aime à voir un extérieur convenable aux personnes qui m'entourent. Vous avez gagné de l'argent depuis que vous êtes chez moi, et vous devez avoir les moyens de porter du linge plus blanc et des habits moins grossiers. Je vous prie d'excuser la franchise de mon langage: mais je prends intérêt à vous, et je voudrais vous voir réussir dans le monde comme vous le méritez. ^

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