CHAPITRE XVI
Forester Prole d'imprimerie.
Depuis qu'il avait quitté le docteur Campbell , Forester n'avait pas souvent entendu le langage de Tamilié. Les justes et amicales remontrances de M. Prior firent impression sur lui , et il résolut de faire les additions nécessaires â sa garde-robe ; il se rendit même chez un coiffeur pour se faire couper les cheveux à la nouvelle mode. Les ouvriers, ses camarades, n'avaient pas épargné leurs observations critiques sur sa toilette par trop négligée, et Forester jouit à Tavance de la coasidérulion qu'ils senliraieût
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^)our luî en le voyant mieux habillé. — Quoi! se dit-il, de pareilles frivolités devraient-elles changer l'opinion de mes semblables à mon égard? Mais, puisqu'il en est ainsi, pourquoi lutter avccle monde pour des bagatelles? Mon mérite réel ne se trouve, au fond, ni accru ni diminué, suivant les vêtemens que je porte. Mais je vois bien qu'à moins de passer ma vie à combattre les préjugés des observateurs superficiels, il me fiiut renoncer à ces négligences de toilette qui empêchent toutes les quahtésqueje puis avoir d'obtenir une considération méritée.
Il était surpris de l'aveuglement de ses compagnons, qui ne pouvaient apercevoir son mérite à travers la rudesse de ses manières et les désavantages de sa mise ; mais il voulut les éclipser tous par sa tenue élégante, en remplissant ses fondions nouvelles de proie. Il se rendit chez un tailleur et lui commanda un habillement complet; il acheta du linge neuf; enfin, il poussa l'esprit de réforme jusqu'à réfléchir sérieusement sïl ne ferait pas bien de prendre quelques leçons de danse. Il avait appris à danser autrefois, et il ne s'était montré alors ni lourd ni maladroit, mais son mépris pour la danse l'avait détourné depuis plusieurs années de la pratique de cet art, et il avait totalement oublié l'agilité 'qu'il y avait acquise autrefois. Henry Campbell lui avait dit une fois, au moment où il déclamait contre la danse, que, s'il avait appris à danser", et qu'il eût réussi à exceller dans cet art, son mépris pour ce talent frivole produirait plus d'effet sur l'esprit des autres, parce qu'on ne pourrait au moins l'attribuer à l'envie. Cette juste remarque avait fait une profonde impression sur notre héros, qui ne pouvait s'empêcher de reconnaître que son ami ne tirait aucune vanité de ses grâces personnelles, et qu'il avait cultivé son intelligence avec succès, tout en apprenant à danser une ronde écossaise. L'idée des rondes écossaises s'unissait étroitement à celle de Flora Campbell
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dans l'imagination de Forester ; et, en pesant les argumens pour et contre la danse, le souvenir de l'air triomphant d' Archibald Mackenzie, lorsqu'il lui avait enlevé cette aimable danseuse au fameux bal de charité, eut peut-être plus d'influence sur son esprit que son amour-propre et sa philosophie ne l'appréhendaient. Il se sentit dès-lors un désir confus de revenir, à une époque éloignée, auprès de ses amis, et il eut l'espoir d'y paraître un peu plus aimable à Flora, après avoir acquis un taicnt qu'elle devait, suivant lui, admirer prodigieusement. Cette idée diminuait bien un peu son estime pour la jeune fille; m.ais il lui en restait encore assez pour exciter chez lui un vif désir de lui paraître aimable. Les souffrances qu'il avait éprouvées dans la nuit de ce bal funeste avaient été si affreuses, qu'il ne pouvait même s'en rappeler les circonstances sans confusion et sans un cruel serrement de cœur. Ses mains étaient alors en état de se montrer sans gants, et il résolut de songer à l'éducation de ses pieds.
M. Pasgrave se rendit à Tinviiation-du billet que Forester avait laissé chez le magistrat. L'intention du jeune prote était de lui offrir quelque marque de sa reconnaissance pour l'obhgeante conduite qu'il avait tenue à son égard. — M. Pasgrave, lui dit-il, vous avez agi avec moi comme un homme d'honneur ; vous avez gardé mon secret ; je suis convaincu que vous continuerez à le garder iuviolablement. En parlant ainsi, il lui remit un billet de banque de dix livres sterling; car il s'était enfin décidé à recourir à son portefeuille, qu'il n'avait pas ouvert jusqu'alors. Pasgrave fixa un œil étonné sur le billet de banque, et repoussa d'abord la main qui le lui offrait ; il consentit à le recevoir cependant, lorsque Forester lui eut assuré qu'il n'était nullement dans le besoin, et qu'il avait le moyen de céder à ses sentimens de gratitude. — D'ailleurs, continua Forester, qui, s'il n'avait pas toujours suivi les prescriptions
delà civilité, possédait cependant celle noblesse de cœur ei ce bon sens qui sont le fondement réel de la politesse, d'ailleurs, vous ne m'aurez aucune obligation, M. Pasgrave ; j'ai une faveur à vous demander. Voulez-vous m'apprendra à danser? — Avec le plus grand plaisir! s'écria le professeur enchanté; et Theure des leçons fut aussitôt arrêtée. Tout ce que Forester entreprenait, il le poursuivait avec énergie. Après lui avoir donné quelques leçons, M. Pasgrave lui prédit qu'il lai ferait le plus grand honne-.ir, et Forester sentit son orgueil secrètement flatté à l'idce de surprendre un jour ses amis par ce nouveau talent.
Il continua de remplir ses fonctions de pro'e, h la satisfaction de M. Prior, qui se plut aussi à remarquer la réforme de sa toilette, en conséquence de ses observations amicales. Le jeune prote exerçait de temps à autre son talent cVécrivain, et, comme il insérait ses compositions sous une signature pseudonyme, dans le journal public par son maître , il avait ainsi l'occasion deniendre émettre à ce sujet les opinions les plus impartiales d'une foule de critiques éclairés, qui venaient lire les journaux chez M. Prior. Il prit pour sujet de plusieurs articles quelquesunes des questions sur le luxe, la politesse, l'amour de la société, la misanthropie, qu'il avait discutées si souvent avec son ami Campbell, et il recueillit avidement toutes les remarques faites sur les deux faces de ces questions si controversées.
Comment cela se fait-il? Nous n'en savons rien; mais il arriva qu'après cinq ou six semaines de leçons de danse, Forester devint extrêmement désireux d'obtenir enfin la solution de tous ses doutes philosophiques et de recueillir les argumens les plus forts en faveur de la société civilisée. 11 ne pouvait supporter Tidée de faire céder ses opinions à autre chose qu'une démonstration rigoureuse. W posa,danslejournaldeM. Prior, une série de questions
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qu il termina par celle-ci : « Quels devraient être les caractères distinctifs des hautes classes de la société? » La réponse à cette question parut dans un autre journal quelques jours après; Tarticle était signé : Un ami de la société, H. C.
Forester n'avait pas besoin de ces initiales pour deviner que c'était l'œuvre de son ami Henry Campbell; et plusieurs passages semblaient si bien s'adresser à lui-même, qu'il ne put s'empêcher de croire que son ami avait aussi deviné l'auteur de la question. L'impression des argumens sur noire esprit change avec le temps et la situation. Ces mêmes argumens qui soutenaient la subordination des rangs dans la société, l'amabiUté des manières et les égards que l'on doit aux sentimens des autres dans les petites comme dans les grandes affaires de la vie , ces argumens que Forester avait eritendus avec indifférence de la bouche du docteur Campbell et de son fJs, le frappèrent, dès qu'il les lut imprimés , avec toute la force de la conviction, et il s'étonna même d'avoir été si iong-lemps sans s'apercevoir de l'évidence de ces raisonnemens.
Il mit dans sa poche le journal qui contenait cet article, et le soir, après avoir fini son travail et pris sa leçon de danse, il sortit dans l'intention de se rendre au Siège d'Arthur, sa promenade favorite, pour y faire une seconde et paisible lecture de la composition de son ami\ Il fut arrêté, au coin d'une rue, par un tombereau de boueur. Le boueur venait d'enlever les ordures de la rue, et il achevait d'y balayer les restes de la boue, lorsqu'arrivèrent au grand galop deux jeunes cavaliers élégans: sir Philip Gosling et Archibald Mackenzie. Forester leur tournait le dos et il ne prit pas garde à eux, absorbé qu'il était dans ses réflexions mélancoliques.
Archibald montait Sawney, le cheval qu'il avait si loyalement gagné à son ami sir Philip. La demi-guinée, qu'il