‹ Contes moraux de Miss EdgeworthChapitre 27 sur 42 · CHAPITRE XVII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XVII

La îlaison de Mary.

Forester accompagna la petite fille avec une curiosité aussi bienveillante qu'empressée. — C'est lu , dit-elle, lorsqu'ils furent entrés dans la prairie. Voyez-vous cette maison blanche, précédée d'une barrière en bois?

— Mais ce ne peut être là votre demeure ?

— Oh! non, monsieur. Le docteur Campbell et plusieurs messieurs y ont une grande salle où ils viennent deux fois par semaine enseigner quelque chose à un grand nombre d'enfans. Grand'maman vous expliquera tout cela mieux que n)oi. monsieur : tout ce que je sais, c'est que uous sommes chargées de tenir la salle propre et aérée, et de prendre t:oin des instrumens en verre que vous allez

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voir; vous verrez aussi comme la salle est propre; c'est moi qui lai balayée ce matin.

La petite Mary babillait encore, lorsqu'ils atteignirent la porte de la barrière qui entourait la maison. La vieille f mme , proprement vêtue et le visage rayonnant de santé et de bonheur, vint au-devant deux. Elle se ressouvint d'avoir vu Forester avec Henry Campbell chez l'horloger, et ce fut assez pour lui assurer un bon accueil. — Dieu bénisse à jamais, dit-elle, cette digne famille et tous ceux qui lui appartiennent! C'est par ici, monsieur.

— Ohî ne regardez pas nos petites chambres ! s'écria Tenfant. Visitez d'abord la grande salle, s'il vous plaît, monsieur!

Il y avait une grande table au milieu de la salle : plusieurs tubes recourbés et d'autres appareils chimiques étaient rangés sur des rayons; des bancs de bois étaient placés de chaque côté de la table. La grand'mère. à laquelle Mary avait renvoyé Forester pour de plus claires explications, ne put pas cependant lui dire l'usage de ces instrumens; mais elle lui apprit que la plupart des manufacturiers d'Edimbourg envoyaient leurs enfans trois fois par semaine pour recevoir les leçons du docteur Campbell, de son fils et de quelques autres messieurs, qui les instruisaient tour à tour. Forester se souvint alors d'avoir entendu parler à Henry Campbell et à son père d'un projet d'enseigner aux enfans des manufacturiers d'Edimbourg les premières connaissances delà chimie, dont l'application pouvait leur être utile dans la profession qu'ils devaient exercer un jour.

— J'ai iiussi formé des projets, mais quel bien ai-je fait â mes semblables jusqu'à présent ? pensa tristement Forester, en examinant tout ce qui se trouvait dans la salle. Est-ce là le fauteuil où s'assied le docteur Campbell? demanda-t-il. Et Henry, où s'assied-il, lui? La vieille femme

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plaça les fauteuils ainsi (^uils avaient coutume de Tètre. Sur Tun des rayons, il y avait une ardoise, que la petite fille y avait posée avec soin , parce qu elle y avait vu quelque chose d'écrit. C'était des calculs sur la pesanteur des différens gaz, et Forester reconnut les chiffres tracés par la main de Henry. Il voyait avec la plus vive émotion tous ces objets qui lui rappelaient son ami. — J'ai été si rude avec lui dans mes manières, qu'il ne me suppose probablement aucune sensibilité, se dit-il; et sans doute il m'a oub'.ij déjà. Ah! je mérite bien que tout le monde m'oublie! Comment ai-je pu quitter de tels amis! Sur le revers de l'ardoise, le pauvre Forester aperçut son nom écrit plusieurs fois de la main de son ami , et il lut deux vers de sa composition qui! se souvint d'avoir récités à Henry, le jour de leur pro: enade au Siège d'Arthur. Cette preuve de souvenir allégea le cœur de Forester.

— Voulez- vous voir maintenant nos petites chambres? dit Mary, qui avait attendu avec patience que Forester eut terminé son examen pensif de l'ardoise.

Les petites chambres étaient propres et bien rangées , et leur propreté ne fut pas perdue pour notre philosophe, comme elle l'eût été sans aucun doute quelques ii.ois auparavant. La vieille femme et sa petite fille lui firent voir, avec tout l'orgueil de la reconnaissance , chacun des petits cadeaux qu'elles tenaient de la famille Campbell. — C'est M. Henry qui nous a donné cela î — Ceci vient de miss Flora! disaient-elles fréquemment. La petite Mary ouvrit la porte de sa propre chambre. Sur un piédestal en bois de sapin éclatant de blancheur , « que M. Henry avait construit lui-même,)) était posé le fameux géranium, dans son vase enveloppé de carton peint. Forester ne vit plus autre chose dans la chambre; ce fut en vain que la vieille femmcetsaprlite-fillc lui parlèrent encore, il n'entendait pr.s rn mot de ce qu'elles lui disaient. Les fleurs du géra-

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nium étaient toutes tombées, et leurs calices desséchés lui rappelèrent le temps qui s^était écoLilé depuis qu'il les avait vues pour la première fois. — Je suis fâchée de n'avoir pas de fleurs à vous offrir, dit Mary, en remarquant Tair triste et pensif de Forester ; mais je croyais, que vous n'aimiez pas beaucoup les j^éraniums; car je me souviens que, lorsque je vous en donnai une belle fleur chez Thorloger, vous la mites en pièces et la jetâtes sur le plancher.

— Je ne ferais plus de même à présent, di: Forester.

Les traces noires de ses doigts avaient été entièrement effacées. !1 se retourna pour cacher 1 emoiion qu'il ne pou» vait plus maîtriser et quitta la chambre aussitôt. L'idée qu'il avait perdu son temps, qu'il n'avait rendu aucun service à ses semblables, et qu'il avait laissé échrpper bien des occasions de faire son bonheur et celui des autre?, lui oppressait la poitrine. Mais son orgueil indomptable repoussait encore la pensée de retourner chez le docteur Campbell. — Il croirait que j'abandonne mes opinions par faiblesse d'esprit! se dit-il, et d'ailleurs le docteur n'a plus pour ;i;oi d'estime ni de considération. îirnry lui-même ne s'inquiète pkis de ce que je suis devenu! Ils s'occupent à faire du bien à des êtres plus dignes de leurs bienfaits : ils poursuivent le cours de leurs études littéraires, et n'ont point le temps de m'accorder un souvenir. Et Flora? ajouta-t-il avec un profond soupir, elle est sans doute toujours aussi aimable que bonne. Moi seul, je suis malheureux , errant , exilé, inutile sur la terre !

Pendant qu'il regardait le géranium , ou quelques instans auparavant, le triste Forester avait perdu son mouchoir; la petite fille et sa grand'mère le cherchèrent ea vain par toute la maison. 11 crut alors l'avoir laissé chez la blanchisseuse où il s'était rencontré avec Mary, et il passa s'en informer en revenant à Edimbourg. Lorsqu'il entra chez la pauvre femme, il la trouva assise sur un escabeau

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dans sa buanderie, et versant des lorrens de larmes. Elb dit à Forester, qui lui demanda la cause de son chagrin, que, peu de minutes après son départ, le jeune homme qui avait été jeté par son cheval dans le tombereau du boueur, avait été amené chez elle, pendant que son domestique était allé lui chercher d'autres vètemens. — Je ne m'aperçus pas d'abord que j'avais déjà vu ce monsieur, conlinua-t-elle, mais lorsqu'il eut ôté la boue qui lui couvrait la figure, je reconnus M. Archibald Mackenzie. J'aurais voulu alors ne l'avoir jamais vu de ma vie. Sa chute l'avait mis de mauvaise humeur, et il s'est mis à me faire des menaces au sujet d'un billet de banque de dix guinées que son domestique et lui déclarent avoir laissé dans un de ses gilets envoyé au blanchissage. Je suis bien sûre de ne l'avoir jamais vu, ce billet! M. Henry Campbell l'avait apaisé pendant quelque temps, mais le voilà qui recommence ses menaces : il dit qu'il a consulté un avocat, et qu'il me fera payer le billet entier; il m'a traité comme la dernière des créatures, et pourtant, vous le savez, mon Dieu, je travaille sans relâche pour mes enfans, et jamais je n'ai fait le moindre tort à personne !

Forester eut bientôt oublié ses tristes réflexions à l'aspect du désespoir de cette pauvre femme : il lui dit de sécher ses larmes et lui assura qu'elle n'avait rien à redouter. Il ajouta qu'il allait se rendre tout de suite chez le docteur Campbell, et obtenir de lui qu'il parlât à Mackenzie. — S'il est nécessaire, dit-il, je le paierai moi-même. — A ces mots la pauvre femme battit des mains de surprise et de bonheur, et tous ses enfans s'unirent à ses exclamations de joie. -;- Je vais à l'instant chez M. Campbell, dit notre héros, dont l'orgueil cédait au désir je. faire rendre justice à la pauvre blanchisseuse. Je vais A l'instant chez le docteur et je par* krai à M. Mackenzie.

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