‹ Contes moraux de Miss EdgeworthChapitre 29 sur 42 · CHAPITRE XIX · texte numérisé non relu

CHAPITRE XIX

Encore le Billet de Banque.

Forester se trompait en croyant que le docteur Campbell l'avait oublié : c'est ce que nous verrons plus tard. Il nous faut auparavant rappeler l'attention du lecteur sur îe billet de banque perdu de l'aimable Archibald Mackenzie.

Lady Catherine Mackenzie avait remarqué un jour que la couleur était changée sur la poche droite du gilet de son fils. — Mon cher Archibald, lui dit-elle, qu'est-il donc arrivé à ton beau gilet? d'où vient cette énorme tache? — E:i vérité, je l'ignore, maman, dit Archibald avec son ton doucereux et son faux sourire.

Henry Campbell fit observer que la tache semblait provenir d'un acide qui aurait altéré la couleur de l'étoffe. — ■ Aviez-vous ce gilet, M. Mackenzie, lui demanda-t-il, la nuit où le grand flacon d'acide sulfurique se trouva brisé, et où le chat du pauvre Francis se tua si malheureusement vous vous le rappelez?

■ — Ah oui ! Je ne m'en souvenais pas d'abord. En vérité, je ne puis me rappeler depuis si long-temps quel est le gilet que je portais ce soir-là. — L'extrême embarras d'Archibald surprit Henry. — Je ne sais où vous en voulez venir, continua Mackenzie; pourquoi m'avez-vous fait cette question d'une manière aussi pressante?

Il fut tiré de cette anxiété pénible parla réponse de Henry qui lui assura que son unique intention était de savoir si le gilet n'avait pas été taché par l'acide sulfurique — parce que, ajoula-t-il, je pense que c'est la poche où vous aviez mis voire billet de banque , et le billet aurait pu aussi être t :ché par l'acide.

— C'est possible , répliqua sèchement Mackenzie.

108 COINTES MORAUX.

— Et si ma conjecture est vraie , continua Henry, vous pourriez reconnaître votre billet. Vous en avez oublié le numéro, mais s'il a été taché par Tacide sulPnrique , il vous sera très-facile dele reconnaître, l'acide aura. dû altérer la couleur de l'encre.

Mackenzie s'empara de cette idée avec avidité, et se rendît en conséquence, à l'instant même, chez les principaux banquiers d'Edimbourg pour les prier, si on leur présentait un billet de banque, taché d'une certaine manière, d'en suspendre le paiement , jusqu'à ce que lui, Mackenzie, eût pu en faire l'examen. Quelque temps se passa sans qu'on entendît parler du billet. Mackenzie perdait déjà Tespoir de le recouvrer, et à mesure que cet espoir s'évanouissait, il sentait s'accroître d'autant son désir de rendre la pauvre blanchisseuse responsable de sa perte. Il jugea convenable de n'avoir aucun égard aux promesses qu'il avait faites à Henry; ces promesses, d'ailleurs, il ne les avait faites que pour sa convenance, et l'idée de mettre dedans un jeune homme tel que Henry Campbell lui sembla un tour excellent. Il résolut donc de garder tranquillement les cinq guinées que Henry lui avait si généreusement prêtées, et d'effrayer en même temps cette pauvre et laborieuse femme, afin d'en arracher ie montant de son billet de banque.

A son retour chez M. Campbell, après sa chute du haut de Sawney dans le tombereau du boueur, la première chose qu'apprit Archibald, ce fut que son billet était enfia retrouvé, qu'il avait été arrêté à la banque d'Ecosse, et qu'un employé de la banque était venu pour le soumettre Il son examen , et avait attendu long-temps son retour de la promenade. Au premier examen, Henry avait vu que deux ou trois mots écrits à la main, le nom de la personne qui avait signé le billet, ainsi que la date, étaient si pâles qu'ils en étaient à peine lisibles , et qu'il y avait même UQ trou rond dans l'un des coins du papier. Ce trou iiitri-

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guait Henry ; mais il n'avait pas douté que dans cet endroit Pencre et le papier avaient été entièrement détruits par l'acide sulfurique. Il jeta quelques gouttes du même acide, étendues d'eau , sur des lignes imprimées , et l'encre prit aussitôt la même couleur pâle que les mots altérés du billet de Mackenzie. La trace du billet fut aisément retrouvée : il avait passé dans peu de mains , et se trouvait alors, nous le disons à regret, en la possession de M. Pasgrave, le maître de danse.

L'employé de la banque et Mackenzie se rendirent aussitôt chez M. Pasgrave ; ils le trouvèrent chez lui et l'informèrent, sans préambule, de l'objet de leur visite. Le maître de danse frémit de la tête aux pieds , et malgré son innocence, manifesta tous les signes de la culpabilité. Il n'avait pas la moindre connaissance des affaires, et les manières et le langage de l'employé qui accompagnait Mackenzie l'effrayèrent outre mesure, parce qu'il ne comprenait pas un seul des mots de Iwre d'entrée, journal, bordereau, etc. Il fut plus d'un quart d'heure avant de recouvrer assez de présence d'esprit pour se rappeler |la personne dont il avait reçu le billet. A la fin, après avoir énuméré,de la manière la plus inintelligible, tous les comptes embrouillés dans sa tête de l'argent qu'il avait reçu ou payé depuis quelques mois, il déclara qu'il se rappelait parfaitement avoir reçu ce billet du tailleur Macpherson ; qu'il était allé chez lui régler ses comptes de l'année quelques semaines auparavant, et qu'en lui changeant un billet de vingt guinées , le tailleur lui avait remis celui qu'on lui présentait alors.

Il était parfaitement indifférent à Mackenzie qui fût coupable, pourvu qu'il pût recouvrer son argent. — Arrangez-vous tous les deux, dit-il au maître de danse; mais le billet doit m'être rendu ou je vous fais comparaître devant le magistrat.

110 CO-VTES MORAUX.

M. Pasgrave se rendit, dans la pins grande agitation, chez le tailleur, avec Mackenzie et l'employé, lui mo;îii\: !e billet et lui rappela le jour où il était venu régler son compte avec lui. — Si vous avez reçu ce billet de nous, monsieur, lui dit froidement Maepherson , il doit en èire fait mention sur mes livres; car je tiens ma comptabilité parfaitement en règle.

Le garçon du tailleur, qui connaissait cette affaire un peu m.ieux que son maître, s'empressa d'ouvrir le journal avec la plus complète assurance. Il fut constaté que M. Pasgrave avait réglé son compte le 17 octobre; qu'il en avait payé le solde avec un billet de vingt livres sterling , et avait reçu en échange un billet de dix livres sur la banque de sir William Forbes. — Vous voyez, monsieur, que ce ne peut être le billet de M. Mackenzie , puisque le sien est payable à la banque d'Ecosse. Notre journal est parfaitement explicite : je suis prêt à produire mes livres en justice et à m'appuyer sur leur témoignage devant toutes les cours des trois royaumes.

M. Pasgrave était confondu : il ne pouvait que répéter qu'il avait reçu ce billet d'un des garçons tailleurs de M. Maepherson, qui était allé le chercher dans une piLîce du fond. Le garçon tailleur affirmait avec assurance qu'il avait remis à M. Pasgrave le surplus de son billet tel qu'il l'avait reçu de son maître, et qu'il n'en savait pas davantage. 11 en savait un peu plus pourtant, car il avait trouvé le billet de Mackenzie dans la poche de son gilet, que le domestique d'x\rchibald lui avait apporté pour le faire raccommoder après l'avoir porté furtivement au bal, ainsi que nous l'avons vu. Lorsque son maître l'avait appelé dans la pièce du fond , pour lui remettre la somme qui revenait à M. Pasgrave, il avait remarqué qu'il s'y trouvait un billet de dix guinées, dans lequel étaient enveloppées quelques pièces de monnaie pour appoint, et il avait cru

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qu'il ferait une bonne affaire d'y substituer le billet de Mackenzie, dont il n'avait pas encore osé faire usage. II avait donc remis au maître de danse le billet d' Archibald, et jeté celui quil avait reçu de son maître dans un coin de sa maile, oCi il avait l'habitude de cacher les aubaines qui lui provenaient de la néfjlig-nce des pratiques, telles que : portefeuilles, boîtes de cure-dents, monnaie égarée, paires de gants, etc., dont il savait fort bien tirer parti. Mais le billet de banque était une aube i ie extraordinaire , et il avait craint de le passer jusqu'à ce que le possesseur eût renoncé à toutes recherches. Il connaissait la régularité de son maître, et il avait pensé que si le bi'let était reconnu à quelqu'une des banques publiques, les traces ne remonteraient pas au-delà de M. Pasgrave. Il fut enchanté de voir que la frayeur de ce pauvre homn-e allait jusqu'à le priver de son intelligence, et il vit avec non moins de satisfaction que son maître, qui était un homme posiîif et fier de l'exactitude de sa comptabilité, se passionnât ainsi pour la défense de ses livres.

Cependant, Mackenzie qui, durant tout ce débat, frappait ses bottes de sa cravache, avec tous les signes dç l'impatience la plus vive, intervint à la fin et s"écria : — Allons, messieurs, nous ne pouvons rester ici tout le jour à entendre les démentis mutuels que vous échangez. L'un de vousdeux. c'est évident, doit payer les pots cassés; mais comme nous ne pouvons savoir lecjuel des deux, nous serons obligés de vous déférer le serment, je le vois.

— M. Wil: on ne dem.eure pas loin d'ici , et je suis prêt à me rendre devant lui mes livres à la main, dit le fier tailleur. Depuis que je suis dans le commerce , personne n'a contesté la véracité de mes écritures , et il n'appartenait qu'à un misérable professeur de gambades qui n'eniend pas plus le doit et avoir que mon oie, de contredire le témoignage dun journal tel que celui-ci»

11^ COMES MORÀtX.

Le tailleur, son garçon, le maître de danse, remployé

de la banque et Mackenzie se rendirent chez M. Wilson. Le vistige de Pasgrave devint plus pâle que jamais lorsqu'il parut devant le magistrat, et il crut à jamais perdus sa réputation, sa femme, ses enfans et lui-même, lorsqu'il apprit qu'il lui fallait affirmer son dire par serment. 11 recula devant M. Wilson qui lui présentait TÉvangile et lui demandait s'il pouvait affirmer par serment quelle était la personne dont il avait reçu le billet, il dit en balbutiant qu'il ne pouvait le jurer, mais que dans sa conviction, en conscience, en honneur, foi d'honnête homme, il croyait le tenir du garçon de M. Macpherson. Le garçon tailleur, qu'un premier pas dans le crime entraînait à un autre, ne se fit aucun scrupule de déclarer qu'il était prêt à jurer qu'il avait remis à M. Pasgrave le billet etTappoint, comme il les avait reçus de son maître.

Le magistrat se tourna vers le pâle et tremblant maître de danse et lui dit d'un ton sévère : — Les apparences sont étrangement contre vous, M. Pasgrave. Voici un jeune homme qui a perdu un billet de banque; ce billet a été arrêté à la banque dÉcosse. On en a suivi les traces jusqu'à vous. Vous dites l'avoir reçu du garçon de M. Macpherson. Le tailleur produit .ses livres, et i'aj'ticle y relatif de son journal contredit positivement votre a.ssertion. Cet article établit que le billet à vous remis par le tailleur était un billet de la banque de sir William Forbes, et celui que je tiens dans la main est un billet de la banque d'Ecosse. Veuillez nous dire comment ce dernier billet, qui est la propriété de M. Mackenzie, est venu entre vos mains? De qui lavez-vous reçu ? ou comment vous Tètes-vous procuré.^ Je ne suis nullement surpris que vous décliniez le sermeiU dans cette occasion.

— Ah! monsieur, ayez pitié de moi! s'écria l'inriocent Pasgrave en se jetant à genoux, dans une attitude oui eût

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produit le plus grand effet sur un théâtre. Ah! monsieur, ayez pitié de moi! je n'entends pas plus les affdires quun enfant.

Mackenzie interrompit celte touchante prière par un grossier éclat de rire. L'employé de la banque, plus humain, fut touché de pitié à la simplicité de cet aveu d'ignorance.

Il s'approcha du maîlre de danse abattu et lui dit d'un ton de bonté : — On n'exige pas que tout le monde entende les affaires aussi bien que nous , dont c'est le métier, monsieur: si vous êtes innocent, prenez le temps de vous remettre, de vous souvenir, et quoique vous ayez le malheur de ne pas tenir de comptes réguliers, peut-être parviendrez-vous à expliquer cet article du journal de M. Macpherson. Si M. Wilson veut me permettre de prendre une plume et de l'encre, et si vous voulez tâcher de vous rappeler toutes les personnes dont vous avez reçu de l'argent depuis peu....

— Ah î mon Dieu! c'est impossible! répliqua Pasgrave d'une voix tremblante; et il se mit à énumérer tous les paiemens trimestriels et semestriels qu'il avait reçus de ses divers élèves.

— Mais quelqu'un d'eux vous a-t-il remis un billet de dix gui nées?

■ — Ah! oui! je me rappelle.... un jeune monsieur.... qui ne veut pas que.... qui est là incognito, que je ne voudrais pas trahir pour tout au monde, car il s'est conduit envers moi avec une générosité parfaite.

— Mais vous a-t-il donné un billet de dix guinées ? C'est là tout ce que nous avons besoin de savoir, dit le magistrat.

— Mais.... oui.

— Vers quelle époque? demanda l'employé de la Banque.

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— Vers le commencement d'octobre. — C'était si près de Tépoque où il avait réglé son compte avec le tailleur , quil commença de croire qu'il pouvait bien avoir pris un billet pour l'autre.

— Lorsque ce monsieur vous a donné ce billet, sans doute vous l'avez examiné? demanda l'employé de la Banque. Vous devez avoir observé ces taches qui sont assez remarquables?

Pasgrave réplitjua que sans doute il avait examiné le billet; qu'il avait bien vu que c'était un billet de dix guinées; que ce billet pouvait être ou netre pas taché, mais qu'à cet égard il ne pouvait rien affirmer de positif. II termina en répétant qu'il était complètement ignorant en affaires et ne savait rien au nionde que la danse. — Pour la danse, je m'y connais, mais je n'entends rien aux affaires, mci, dit-il avec son habituelle simplicité.. iMais si M. Wilson veut me le permcitre, je me rendrai chez le jeune monsieur, mon ami, et je saurai de lui exactement le numéro du billet qu'il m'a donné.

^lackenzie prit cette offre naïve pour un prétexte de s'échapper, et déclara qu'il ne le laisserait pas sortir sur sa parole. — Mais , dit M. Wilson , apprenez-nous le nom de ce jeune homme qui a tant de générosité et qui vit incognito? Je n'aime pas les messieurs qui vivent incognito. M'est avis que j'r;i vu paraître devant mon tribunal, il y a deux mois environ , un jeune homme accusé d'avoir brisé les fenêtres d'un conf^.seur, dans une émeute, le soir des grandes illuminations. Eh! mes souvenirs me tromperaient-ils? Vous-même, monsieur Pasgrave, si je m'en souviens bien, vous vous intéressiez vivement à ce monsieur, et vous avez dit à moi et à mes filles que c'était un jeune homme de bonne famille qui voulait garder l'incognito. Je commence à voir clair dans cette affaire. Peutêtre est-ce le même jeune homme dont vous avez reçu le

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Aillet. Et à propos , quelle valeur lui avez-vous donnée en échange ?

Pas^^rave, dont la crainte de trahir Forester augmentait encore la confusion, bégaya une explication peu claire; il dit d'abord que le billet était un cadeau, puis il ajouta : — J'ai do:.né des leçons à ce jeune homme depuis plus de six semaines.

— Très-bien! Notre devoir alors est de mander à notre barre ce jeune inconnu, dit M. Wilson.

— Son nom ? demanda Mackenzie. J'ai quelque soupçon de connaître ce n.onsieur si mystérieux.

— Il est inutile de le presser davantage, reprit le magistrat. Je vois déjà de qui il s'agit et je saurai bien dénicher l'oiseau : son nom , s'il n'en a pas changé depuis qu'il est venu dans cette salle , son nom est Forester.

— ■ Forester! s'écria Mackenzie. Je m'en doutais! J'ai toujours dit qu'il tournerait mal. Je voudrais bien savoir ce que diront ses amis les Campbell pour sa justification.

La plume de M. Wilson s'arrêta court. — Les Campbell ses aiiis? Hum ! ainsi les Campbell sont ses amis? répéta-t-il.

— C'est-à-dire ils étaient ses amis, répondit Archibald ; mais M. Forester a jugé convenable, personne ne sait pourquoi, de s'enfuir de chez eux, il y a quelques m.ois. Le seul prétexte que j'aie pu connaître de cette fuite, c'est qu'il ne voulait plus vivre avec les gens comme il faut ; et depuis ce temps il a vécu , on ne sait où, avec les vagabonds : vous en voyez les résultats.

Mackenzie s'empressa de passer à un constable le mandat d'amener que venait de signer le magistrat , et celui-d dirigea les recherches du constable chez le libraire Prior, en ajoutant : — Les imprimeurs et les libraires sont des personnes dangereuses. Le constable, qui avait déjà vu Foresier, la nuit où il avait été arrêté en compagnie de

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Tom Random , connaissait très-bien sa figure , ainsi que sa personne. Nous avons vu comment il mit son mandat à exécution, dans George's Square, au moment où Foresier se rendait chez son tuteur pour venger l'innocence de la blanchisseuse.

Le garçon tailleur était loin d'être à son aise, lorsqu'il vit lancer le mandat contre notre ami Forester; il trembla que la vérité ne parvînt à se faire jour au milieu de ce dédale de difficultés, et il se blottit dans un coin derrière les autres assistans. Quel fut l'étonnement de Forester, lorsqu'il aperçut en entrant dans la salle le groupe animé qui entourait le bureau du magistrat, Archibald, avec un rire insultant sur les lèvres ; Pasgrave, les yeux fixés sur le parquet dans l'attitude du dés«spoir; Macpherson le tailleur, l'index fièrement posé sur son journal; le garçon, qui cherchait à échappera tousles regards; l'employé de la Banque, dont l'attitude exprimait une incertitude bienveillante pour M. Pasgrave; le magistrat enfin dont le front avait revêtu la plus solennelle sévérité.

— Avancez, monsieur Forester, dit M. Wilson au Jeune prote que la surprise semblait avoir cloué sur le parquet. Approchez, monsieur ! Forester obéit avec une calme fermeté. Vous êtes un peu mieux vêtu que lorsque j'ai eu l'honneur de vous voir il y a deux mois, monsieur! Êtesvous encore ouvrier imprimeur, ou bien êtes-vous redevenu un homme comme il faut ? Vos habits attestent certainement un changement dans votre position.

— J'aurais eu peine à reconnaître iM. Forester, dit Mackenzie; c'est presque un dandy, comparativement, bien entendu. Certainement, monsieur Pasgrave, vous aurez fiiit quelque méprise. Je n'en puis croire mes sens ! Est-ce lu le jeune homme dont vous nous avez parlé ? Monsieur Fo« rester, savez-vous?...

— Permettez, monsieur Mackenzie , interrompit le ma-

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gistrat. Je saurai bien interroger moi-même ce jeune inconnu. Je saurai bien, j'imagine, arriver à la découverte ie la vérité. Voulez-vous bien me dire, monsieur, si vous avez conservé quelque souvenir d'un biliet de banque de tlix guinées que vous avez donné ou payé en octobre dernier à ce monsieur?

— Je me souviens très-bien, répliqua Forester d'une voix claire et sans aucun cmbarr:?. d'avoir donné à M. Pasgrave un billet de dix guinées,

— Ah ! monsieur! je ne suis pas un ingrat !... Ne pensez pas que,...

— Monsieur Pasgrave , interrompit Mackenzie , ce uest pas le moment des complimens ni des beaux discours; pour Tamour de Dieu , laissez-nous voir le fond de celte affaire sans plus de cérémonie.

— Monsieur I dit l'employé delà Banque, tout ce que nous voulons savoir, c'est le numéro de ce Ijillet et à quelle banque il était payable. Était-ce à la banque de sir William Forbes, ou à celle d'Ecosse?

— Je ne m'en souviens pas. monsieur, dit Forester après un moment de silence.

— Vous ne vous en souvenez pas, monsieur î répéta le magistrat. Ceci m'a quelque peu l'air d'une réponse evasive. Vous avez donc alors un bien grand nombre de billets, puisque vous ne pouvez vous rappeler à quelle baa- |ue votre billet de dix guinées appartenait ?

Forester ne comprit pas cette logique : il répéta simplement son assertion.

-—Veuillez, monsieur.... dit le tailleur qui ne pouvait plus contenir son impatience.

— - Veuillez, monsieur, garder le silence, interrompit le magistrat d'un air solennel. Je saurai découvrir la vérité. Ainsi, monsieur Forester, continua-t-il . il vous est impossible de vous rappeler la banque à laquelle votre

billet étaii payable? Vous allez nous dire, je le gage, que vous ne savez pas comment il est venu en votre possession?

— Monsieur, dit Forester, si c'est nécessaire , je vous dirai tout de suite d'où me vient ce billet.

— C'est très-nécessaire pour votre honneur, monsieur

— Eh bien! je l'ai reçu du docteur Campbell.

— Du docteur Campbell ! répéta le magistrat en changeant de ton.

— ■ J'ai même quelque idée que le docteur me remit en même temps une liste des numéros de ce billet et de quatre autres que je possède encore fort heureusement.

— Quelque idée ne veut rien dire devant la justice, monsieur : si vous avez le papier dont vous parlez, faitesnous la faveur de nous le montrer.

Cette note était enfermée dans la malle dont la clef était tombée au fond de la grande cuve du brasseur. Richardson, son ancien camarade, la lui avait rendue; mais telle est la force d'une mauvaise habitude, qu'il n'avait pu se guérir de la manie de faire tournoyer sa clef sur son doigt, et qu'il l'avait perdue tout-à-fait quelques semaines auparavant dans une de ses excursions au Siège d'Arthur. Il l'avait long-temps cherchée dans les anfractuosités du rocher, mais il s'était vu forcé de renoncer à ses infi'uctueuses recherches. Il songeait peu de quelle importance cette perte était pour lui. Le docteur Campbell avait déjà refusé de briser la serrure de sa malle, et il se sentait une répugnance invincible à s'adresser à lui dans cette fâcheuse circonstance. Il écrivit cependant quelques mots à Henry Campbell; mais à peine eut-il terminé son billet, que son orgueil se révolta à l'idée de réclamer l'assistance de son ami dans une aussi désagréable situation.

— Si vous aimez mieux ne pas écrire, dit Archibald avec une officieuse malveillance, je pourrai parler pour vous. Je prierai le docteur d'ouvrir votre malle et d'y

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chercher la noie dont vous avez besoin. A ces nots, il «îortit de la salle, avant que Forester eut le temps de s'y opposer.

— J'ai répondu, j'ose le croire, dit Forester en s'adressant à M. Wilson, avec autant de clarté que de respect à toutes les questions que vous m'avez faites. J'espère que TOUS ne me tiendrez pas plus long-temps dans Tignorance. De quoi me soupçonne-t-on ?

— Je vais vous le dire, répliqua le brutal magistrat. Vous êtes suspecté d'avoir, je ne dirai pas role, mais au moins de vous être approprié, par des moyens coupables, nn certain billet de dix guinées que le jeune gentilhomme qui vient de quitter cette salle a perdu il y a quelques mois.

A ces mots prononcés d'une voix lente et solennelle, Forester tomba sur son séant, croisa ses bras, et parut entièrement insensible, comme s'il eût oublié quïl fût devant un magistrat et que tous les regards fussent fixés sur lui. — Ah! mon cher monsieur, pardonnez! s'écria le bon Pasgrave qui fondait en larmes. S'en parlons plus, ajoutat-il en se tournant vers M. Wilson. Je paierai tout ce qu'il faudra; je rembourserai les dix guinées; je satisferai tout le monde. Je ne me le pardonnerais jamais, si j'étais cause de votre déshonneur î

— De mon déshonneur! s'écria Forester en se levant. De mon déshonneur ! répéta-t-il d'une voix tonnante qui fit tressaillir tous lesassistans, sans en excepter le flegmatique magistrat, et leur inspira tout-à-coup le sentiment de leur infériorité vis-à-vis de ce jeune homme. Ses yeux enflammés exprimaient tout ce qui se passait dans son ame indignée. Aucune parole ne saurait peindre sonémofion. Le maître tailleur en laissa tomber son registre.

— Un constable I appelez un constable ! s'écria le magistrat tout en émoi. Monsieur, vous oubliez en présence de qui vous êtes! Tous vous imaginez, sans doute, que le

120 CONTES MXRAIX.

irédit de vos amis les Campbell vous tirera facilement d'embarras. Apprenez, monsieur, que tous les Campbell d'Ecosse ne sauraient vous faire relâcher sous caution dan, une accusation de félonie. Des philosophes devraient savoii cela , monsieur! Si vous ne pouvez vous justifier à mon entière satisfaction, M. Forester, en un mot je vous enverrai coucher en prison! Oui, monsieur, regardez-moi comme il vous plaira, en prison! et le docteur et son fils, la famille Campbell tout entière, viendraient m'offrir leur caution pour vous, que je ne Taccepterais pas, monsieur, meo periciilo, à mes risques et périls, monsieur! La loi ne fait acception de personne, monsieur! Ainsi, point de rodomontades en ma présence, jeune homme. Vous allez entrer dans ce cabinet, s'il vous plaît; et, si vous voulez suivre mon conseil, vous y modérerez un peu la fougue de votre tempérament, pendant que je m'en vais dîner. Quanta vous, messieurs, continua l'irritable magistrat, en s'adressant à Macpherson et à Pasgrave, vous voudrez bien attendre dans celte salie. Constable, veillez sur votre prisonnier, dit-il en désignant la porte du cabinet. John, vous me ferez savoir l'arrivée du docteur Campbell. Qu'on serve le dîner, dit-il au sommelier en terminant enfin son magnifique discours.

Pendant que le judicieux magistrat "est occupé à son repas, nous devons abandonner le tailleur qui se plaint de perdre un temps précieux; son garçon, qui ressenties angoisses du crime; et le bon et simple maître de danse, a moitié hébété par ses craintes et son ignorance. Il jetait de temps en t nips un œil inquiet à travers la serrure de la pièce où Forester était enfermé : — Grand Dieu! comme il a 1 air noble à cet instant! disait-il. Ah! lui coupable! lui aller eu prison! c'est impossible. — Nous allons voir ce que tout cela va devenir, disait le garçon tailleur qui avait gardé jusque-là le silence le plus absolu.— -Je m'en réfère

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âmes livres, répétait le maître lailleur. Mais je voiidrc-ns bicoque le docteur Campbell se hâtât un peu plus. J'ai perdu ma journée!

En dépit de son impériale exclamation, le Titus aux jambes croisées fut obligé d'attendre encore quelque temps. Lorsque Mackenzie arriva chez le docteur Campbell, Henry était absent. Il était allé à la petite maison de la prairie, préparer quelques expériences chimiques pour la leçon du lendemain. Mackenzie trouva cependant le docteur dans son cabinet ; et, de sa voix douce et hypocrite, il déplora l'obligation où il se trouvait de lui apprendre des nouvelles désagréables, au sujet du jeune Forester. — Vous êtes loin de vous douter , je présume, dit-il , où est à présent ce malheureux et imprudent jeune homme, je veux dire dans ce moment même.

— J'ignore où il se trouve en ce moment, répliqua iè docteur d'un ton calme; mais je sais où il était hier encore, chez M. Prior, riaiprimeur-libraire. J'ai eu constamment l'œil sur lui, depuis qu'il a quitté celte maison. Je l'ai suivi de résidence en résidence. Quoique j'en parle rarement^ M. Mackenzie, j'ai le plus grand attachement pour moa malheureux pupille.

— J'en suis fâché, monsieur, dit Mackenzie; car ce billet va cruellement blesser vos affections.

— De quoi s'agit-il ? Parlez donc enfin, monsieur ! s'écria le docteur qui oubliait alors son sang-froid habituel. Où est Forester?

— II est en ce moment devant la justice, monsieur, accusé de...... mais, jel'avoue, j'ai peine à le croire coupable.

— Accusé de quoi? Pour l'amour de Dieu! expliquezvous clairement, M. Mackenzie!

— Eh bien! en deux mots, monsieur, mon billet de banque a été retrouvé, et on en a suivi la trace jusqu'i .

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