LA MAUVAISE GOUVERNANTE
Les résultats d'une mauvaise méthode d'éducation ne s'aperçoivent pas toujours avant qu'il soit trop tard pour changer les habitudes ou le caractère des élèves. Les enfar.s du même âge qui , pour les observateurs superficiels , semblent avoir des manières et des inclinations semblables, offrent, quelques années plus tard, de frappantes disparités sur ces divers points. Nous avons déjà donné à nos lecteurs une idée de la manière dont mistriss Temple élevait ses filles , Emma et Hélène, et de celle dont lady Augusta était dirigée par mademo'selie Panache '. La différence des caractères d'Hélène et d' Augusta, quoique bien sensible , même dès l'âge de douze ou treize ans, à rœil d'une mère intelligente, était à peine remarquée par les personnes habituées à les voir toutes les deux ; eiles en disaient également : — Sur ma parole , lady Au-
* Dans les Contes des familles (Parent's assistant). ^'olJS avons cru devoir séparer, de même que l'auteur, ces deux parties de l'histoire de mademoiselle Panache. Cette seconde partie n'a ]tas besoin de la première pour être facilement comprise ; elle forme d'ailleurs une amusante contre-partie du conle précédent , Li Bonne Got veinante françaiie.
gusta et miss Hélène Temple sont deux julics enfans, pleines de grâces et parfaitement bien élevées. On ne saurait à laquelle des deux donner la préférence. Lady Augusia est bien la plus grande, la mieux iormée, la plus élégante; mais miss Hélène a une simplicité de manières qui est bien engageante ! Quant à moi, je ne saurais me prononcer. Ce sont des enfans après tout, et qui peut dire à douze ans ce qu'elles seront à seize? De douze à seize ans lady Augusta continua de rester confiée aux soins de mademoiselle Panache, pendant que sa mère , fière du développement des charmes extérieurs de sa fille, n'accordait aucune attention à la culture de son intelligence ou à la direction de son caractère. Lady Sheffield vivait beaucoup dans le monde : elle aimait la compagnie et plus encore le jeu. Elle aspirait à la réputation d'une bonne mère, mais elle n'en laissait pas moins sa fille abandonnée tout entière aux soins d'une gouvernante française sur laquelle elle ne s'était pas donné la peine de prendre des informations suffisantes. Lady Sheffield savait bien que mademoiselle Panache , excellente pour enseigner la véritable prononciation française, n'était point une compagne convenable pour sa fille, à mesure que celle-ci croissait en âge : elle avait aussi l'intention de s'en séparer, lorsque sa fille aurait atteint sa quinzième année; mais Texécution de ce projet fut différée de jour en jour , d'année en année. Tantôt lady Sheffield se disait que c'était une pitié de renvoyer ainsi mademoiselle (c'était le nom qu'on lui donnait dans la famille) , la meilleure créature qui fût au monde; tantôt elle se contentait de l'idée que six mois de plus ou de moins ne signifiaient rien , jusqu'à ce que des misons de famille l'obligèrent à remettre encore le départ de mademoiselle : une grande partie
de l'argent destiné au paiement de la {gouvernante avait été perdu au jeu. Lady Augusta continua donc de rester sous la garde de mademoiselle Panache, jusqu'à ce qu'elle eût atteint dix-huit ans , et que son éducation fût entièrement achevée. En attendant mademoiselle Panache s'efforçait , à l'aide des plus basses flatteries, de se mettre dans les bonnes grâces de son élève, afin de se transformer plus tard en demoiselle de compagnie. Les mois d'été semblèrent bien longs à la jeune lady, dont l'imagination jouissait d'avance des triomphes de sa première campagne d'hiver. Vers la fin de juillet cependant un renfort de visiteurs vinrent attirer son attention sur le présent en attendant l'avenir. Parmi eux se trouvait lord George Pulteney, jeune seigneur de vingt-un ans, héritier d'une fortune considérable. Nous mentionnons cet avantage le premier, parce que c'était, à ses yeux mêmes, son premier mérite. Froid, taciturne, égoïste, hautain, rien en lui ne semblait propre à gagner le cœur ou à frapper /imagination d'une jeune fille; mais ce n'était pas sur les manières ni sur les qualités de sa seigneurie que se fixait l'imagination d'Augusta, et par conséquent les défauts qui auraient dû la repousser échappaient à son observation négligente. Sans y avoir réfléchi séj;ieusement, sa mère de son côté trouvait que ce jeune seigneur ne serait pas un mauvais parti pour sa fille , et elle se fiait sur les charmes de lady Augusta pour faire leur impression habituelle sur le cœur de lord George. Quelques semaines se passèrent en indifférence polie d'une part , et en bouderies coquettes de l'autre, pendant lesquelles la sage gouverr.ante était trop occupée de ses propres manœuvres pour surveiller celles de son élève. Lord George avait amené avec lui M. Tony Dashwood , qui devait Tac-
compagner dans ses voyages , et qui avait l'honneur d'être le gouverneur de sa seigneurie. A ce nom de gouverneur, n'allez pas vous imaginer un lourd pédant , ni un homme dont l'instruction , les vertus et la bienveillance commandent le respect ou s'attirent l'affection de la jeunesse : M. Tony Dashwood n'était point un pédant, à moins que la faïuilé ne soit une sorte de pédantisme. Dashwood ne prétendait non plus ni à l'affection ni au respect de personne : c'était seulement, comme le disait gravement son élève, «< le meilleur garçon du monde. » C'était en ce personnage que mademoiselle Panache avait mis ses espérances de bonheur ; elle avait réfléchi sagement qu'il lui vaudrait mieux encore être la femme du beau Dashwood , que l'humble demoiselle de compagnie de la capricieuse lady Augusta.
— Vous venez avec nous , milord , à la fête de i'arc, ce soir, n'est-ce pas? dit un matin lady Sheffield après le déjeuner.
Sa seigneurie s'inclina négligemment. — Monsieur Dashwood, s'écria vivement mademoiselle Panache, avez-vous vu l'uniforme de lady Augusta? C'est charmant '! Je m'y suis un peu employée , à dire vrai.
Dashwood se hâta de la complimenter sur son goût : — Oh! non, reprit-elle; vous êtes trop b*n, trop flatteur. Mais vous m'en direz votre avis sans flatterie. Vous^ vous êles un homme de (joiit, quoique Anglais : vous voyez que je n'ai pas de préventions. — Dashwood s'inclina. — Allons! nous n'avons pas de temps à perdre. Il faut que je mette des rubans ta l'arc : je dois accompagner ma Diane.
' Les mots imprimés en italique sont en français H.ins '.'ari;^im1. Celte (il)servation s'appticjue à toutes les conversations dt maficmoiselle rai;ache.
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— Accompagner sa Diane, répéta Dashwood, lorsqu'il fut seul avec son élève ; quelle nymphe séduisante ! Lord George ne i^t aucune attention à l'inconvenance do l'observation. — Qu'alîons-nous devenir ce matin? ditil , avec son bâillement usité. Le soin d'amuser sa seigneurie éîait constamment dévolu à son compagnon ^ — ^"avez-vous pas parlé hier, milord , d'une promenade sur l'eau? La rivière est superbe et je crois que nous aurons beau temps.
— Je l'espère ; mais voyez donc la-bas ces nuages noirs ! Descendons toutefois et allons demander aux dames de se préparer à venir avec nous. J'emmène Tom , mon nègre : c'est un habile garçon.
— Mais si vous emmenez Tom, dit Dashwood en riant, vous n'aurez pas ces dames avec vous ; car, vous le savez, mademoiselle a une insurmontable antipathie pour les nègres.
Lord George déclara que c'était pour cela même qu'il allait ordonner à Tom de se rendre au bord de l'eau, et qu'il s'amuserait de l'affectation ou de la frayeur réelle de la gouvernante. Elle va crier, j'en suis sûr, encore plus fort que lady Augusta , l'autre jour, à la vue d'une grenouille.
— Je gage que non : je parie une guinèe que je fais entrer mademoiselle dans le bateau, sans qu'elle jette le moindre cri.
— Ça va! deux contre un qu'elle crie.
— Convenu ! reprit Dashwood. Il»€spérait que ce pari servirait à distraire son élève au moins durant la matinée. Mais lord George n'était pas si facile à amuser après déjeuner : — La pluie menace diablement, dit-il , en paraissant incertain de ce qu'il ferait. Pensez-vous qu'il pleuve? — Non certainement. — Vous ne gageriez pas deux contre un cependant. Voyez ce
îjios nuage qui vient. — 11 va se dissiper. — Je ne sais pas, reprit lord Georj^e en secouant la tôte avecgraviié.D'où vient le vent? Oui, je crois que le nuage va se dissiper, ajouta-t-il après avoir ouvert la fenêtre. — Certainement. — Eh bien ! je vais chercher Tom... quoique ce soit bien ennuyeux d'aller sur l'eau , murmura-l-il en quittant la chambre. Ne pouviez- vous donc trouver rien de mieux «^
— Non, rien de mieux , pensa Dashwood , si ce n'est d'aller vous pendre , milord , ce que vous ferez , je le garantis, avant d'avoir atteint quarante ans, lorsque vous ne pourrez trouver rien de mieux; mais ce ne sont pas mes affaires.
— Où est mademoiselle ? dit lady Augusta en entrant , un arc et des flèches à la main. Je ne sais pas où est mon carquois. Où est mademoiselle?
— Sur ma parole, je n'en sais rien, dit Dashwood d'un air aimable.
— Vous l'ignorez , M. Dashwood ,' c'est vraiment extraordinaire. Je me suis fait une règle, toutes les fois que j'ai besoin de mademoiselle, de m'informer où vous êtes, et, jusqu'à présent, je n'avais jamais éié désappointée.
— Je regrette que vous le soyez aujourd'hui, milady, dit Dashwood en riant. Est-ce du goût de votre seigneurie? ajouta-t-il en prenant l'arc qu'elle tenait à la main. Il est charmant!
— Charmantr ou non , lord George ne Va pas jugé digne d'un regard hier soir. Sa seigneurie a le bonheur de tout considérer dans la vie avec la plus parfaite indifférence : n'est-ce pas , M, Dashwood? — Celui-ci essaya d'excuser son élève pour la forme seulement ; puis , en rendant l'arc à la jeune lady, il se tut un instant , poussa un profond soupir, et fit observer
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que tout le monde n'avait pas le bonheur de passer la vie dans cette paisible indifférence. Ces mots furent prononcés d'un ton si différent de la gaîté habituelle de Dashwood , que lady Augusta ne put s'empêcher d'en être frappée , et sa vanité leur donna précisément le sens que l'adroit Tony désirait. Elle visait bien sérieusement au rang et à la fortune , mais cela ne l'empêchait point de s'amuser au sentiment. L'idée de voir le spirituel et joyeux Dashwood transformé par l'effet de ses charmes en amant langoureux et désespéré souriait à son imagination , et le premier soupir du jeune fat fut accueilii d'un regard qui signifiait qu'il avait été compris.
— Vit-on jamais rien de pliis contrariant? dit lord George en entrant dans la chambre.
— Qu'y a-t-il, milord? dit Dashwood.
— Eh ! ne le voyez-vous pas ? Il pleut à verse ! répliqua sa seigneurie avec la douleur d'un homme dont le bonheur dépend d'un changement d'atmosphère. La promenade sur l'eau était impraticable ; il lui fallut flâner toute la matinée dans le salon, et supporter celte sorte d'existence misérable que les lords oisifs et les riches sont obligés de subir , sans savoir comment, un jour de pluie. Lady Augusta, comme sa mère, en calculant les avantages d'une alliance avec sa seigneurie , n'avait pas même songé aux inconvéniens de cette inamusable oisiveté chez un homme qui devait être le compagnon de sa vie entière.
Après le dîner, le temps s'éclaircit. Les dames revêtirent leurs uniformes d'archer ; les équipages furent amenés devant la porte, et lord George se dérida à l'idée de mener son nouveau phaéton. Dashwood donna la main aux dames , car sa seigneurie était trop absorbée par sa conversation avec son groom sur
les mérites de son cheval favori, pour songera toute autre chose. Le phaéton fut bientôt hors de vue : lord George était glorieux dele mener aussi rapidement que possible. Aussi recueillit-il en route une récompense digne de ses efforts en entendant deux étrangers s'écrier : — Ma fui , voilà des chevaux qui vont bien î Un peu plus loin , un posti!lon dit à un fermier qui restait bouche béante : — C'est lord George ! il mène aussi Lien que le meilleur cocher des trois royaumes ! Tels étaient les éloges dont sa seigneurie se montrait avide et fière.
— Je suis venu en trois quarts d'heure, dit-il d'un air de triomphe à lady Sheffield qui descendait de voiture.
— On n'a pas commencé encore , j'espère? dit lady Augusta.
— Non , milady, répliqua Dashwood , mais les dames sont toutes sur la pelouse; il y a toute une foule de belles prétendantes , mais je gagerais mille livres sterling pour la flèche de votre seigneurie. Place, place donci ajouta-t-il d'un ton dur en s'adressant à quelques pauvres gens qui se pressaient autour de l'équipage. Puis , en parlant et en riant très-haut, il poussa en avant et fit asseoir les dames en faisant autant de bruit et de tumulte qu'elles en pouvaient désirer pour être vues. Après s'être assises, les dames se mirent à adresser des saluts ou des signes de tête aux personnes de leur connaissance. — Ah ! voilà mistriss Temple et ses filles, dit lady Sheffield.
— Où donc, madame? demanda lady Augusta. Je ne m'attendais pas à les voir ici : où sont-elles donc?
— Juste en face de nous. M. Dashwood , quel est , je vous prie , ce jeune homme en habit brun qui parle à miss Hélène Temple?
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— Sur ma parole, je l'ignore, madame; il vient do saluer lord George.
— Vraiment? dii lady Augusta. Je voudrais bien savoir qui il est.
Lord George satisfit bientôt leur curiosité ; car il (lit négligemment à Dashwood en venant auprès d'eux : — Tony, le jeune Montague est là-bas.
— Ah ! c'est le jeune Montague. £t son père vit-il toujours? que fait-il de ce vieil original?
— Adressez-lui la question vous-même , dit lord George avec gravité: car je viens de la lui faire, et il est devenu sombre comme novembre.
— Il aime si tendrement son père! J'imagine qu'avec le lemps il fera un fier original aussi.
— Point du tout; il n'a pas déjà si mauvais goût sur certains points : il est venu sur un magnifique cheval , et voici une jeune fille charmante qu'il va épouser.
— Il va épouser miss Hélène Temple? dit lady Sheffield. Qui est-il donc? c'est un parti convenable, je pense.
— C'est ce que je ne puis dire, car je ne connais pas la demoiselle; quant à lui, il a ce qu'il faut pour plaire : de la fortune et de la naissance.
— N'est-il pas bien jeune pour s'établir ? reprit îady Sheffield.
— Jeune? oui, il n'a qu'un an de plus que moi. Mais j'ai toujours dit qu'il n'aurait pas de paix qu'il ne se fût enchaîné.
— J'imagine qu'il viendra au bal ce soir, dit lady Augusta, et sans doute nous le verrons de plus près. 11 y a un siècle que nous n'avions vu la famille Temple. Je serais étonnée, milord, qu'il y eût autre chose qu'un bruit vague dans la nouvelle de cette conquête de miss Hélène. La tenez-vous de bonne part?
Ii4^ CONTES MORAUX.
— De bonne part î ma foi , je ne me le rappelle plus. Quelqu'un me l'a dit, voilà tout. Du reste, cela m'est parfaitement égal. — Mais la curiosité de lady Augusta était plus difficile à satisfaire que celle de sa seigneurie ; elle résolut d'observer M. Montague au bal, et sa coquetterie naturelle jointe à la haine ([u'elle ressentait depuis l'enfance contre la pauvre Hélène lui inspira un violent désir de la supplanter dans le cœur de ce jeune liommie a qui avait de la fortune.» La belle lady était plongée dans ces rêveries , lorsqu'elle fut appelée pour se réunir aux tireuses d'arc.
Le prix était une fiècho d'argent. Les spectacteurs prirent place sous des arbres , et il ne resta plus sur la pelouse que les prétendantes impatientes de con>mencer et quelques jeunes gens qui restaient près d'elles pour leur présenter les flèches. Les trois premiers coups frappèrent loin du but; une quatrième essaya son habileté sans succès ; une cinquième enfin s'avança : c'était une belle et gracieuse jeune fille, élégammeni habillée. Après quelques gestes de modeste défiance , elle tendit son arc et visa le but dans l'attitude la plus séduisante.
— Quelle est cette ravissante créature? s'écria le jeune Montague avec enthousiasme. Et il suivit des yeux la flèche qui volait, en faisant tout bas des vœux pour qu'elle atteignît le but.
— C'est la plus près de six pouces î s'écria Dashwood. Tenez , monsieur, c'est ici, dit-il à Montague qui s'était levé pour examiner le coup. Voici la flèche de lady Augusta Sheffield, dans le second cercle, tout près de l'œil de bœuf.
Plusieurs autres flèches furent tirées , mais aucune n'approcha même de celle de lady Augusta, qui fut reconnue unanimement digne du prix. La flèche d'ar-
î^ent avait été fichée assez haut sur le poteau qui servait de but, et plusieurs jeunes gens avaient en vain essayé de l'atteindre : M. Montague s'élança d'un bond vigoureux, prit la flèche, et la présenta d'un air gracieux à la belle triomphante.
— Ma chère Hélène, dit Emma à sa sœur, tu n'es pas bien. — Moi ! répliqua vivement Hélène ; me croit tu donc assez basse pour... — Chut! tu ne l'aperçois pas que tu parles tout haut. — Vraiment? reprit Hélène tout alarmée et en baissant la voix; mais pourquoi me disais-tu que je n'étais pas bien? — Parce que tu étais toute pâle. — Pâle! Je suis bien sûre de n'être plus pâle à présent , n'est-ce pas ? — Xon certes pas à présent, dit Emma en souriant.
— N'était-ce pas un coup merveilleux? dit M. Montague en revenant auprès d'elles. Mais vous étiez trop loin pour le voir 5 venez donc l'examiner. Mistriss Temple se leva et suivit le jeune homme, — Je ne puis pas dire , continua-t-ii , que j'aim.e à voir tirer de l'arc aux jeunes demoiselles; mais je n'en trouve pas moins ce coup très-surprenant.
— Oui, c'est un coup vraiment surprenant, dit Hélène tout-à-fait remise. Mais , un moment après , elle observa que les regards de M. Montague , au lieu de se fixer sur le coup surprenant, se dirigeaient vers un autre côté de la pelouse où se tenait une belle personne qui jouait avec une fièche , et dont la figure, éclairée par les rayons du soleil couchant , semblait ignorer totalement le pouvoir de ses charmes et l'admiration qu'elle excitait: — Connaissez-vous lady Augusta? dit M. Montague.
— Oui, répondit mistriss Temple, et vous?
— Pas encore: mais je connais beaucoup sa mère. Je l'ai rencontrée souvent dans le monde ; c'est une
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joueuse déterminée. J'espère que sa fille ne lui ressemble pas plus pour l'esprit que pour la figure. M. Montague se tut, car il approchait de la beauté rêveuse : — Oh! misiriss Temple , dit-elle avec un innocent sourire, est-ce bien ■vous? Je vous demande mille excuses. Puis, offrant la main à Emma et à Hélène, elle parut enchantée de les voir. Hélène retira sa main froidement, sans affectation impolie cependant.
il était déjà tard; et, comme le bal commençait à dix. heures, les dames firent approcher leurs voitures pour aller changer de toilette dans leurs logemens à la ville voisine. Au milieu de la foule, Hélène se trouva si près de lady Sheffield qu'elle ne put s'empêcher d'entendre sa convr-^sation : — Je puis vous assurer que vous êtes mal ir.lormée, lui disait une vieille dame en deuil. C'est un parent de la famille. Et, si son séjour dans ce pays s'est prolongé si long-temps, c'est qu'il s'agissait d'une visite d'adieu à son oncle : il va partir pour l'Italie, m'a-t-on dit. Je vous assure que votre seigneurie est mal informée ; son oncle et lui vont souvent chez mistriss Temple; mais soyez sûre qu'il ne pense pas du tout à miss Hélène.
Ces mots frappèrent Hélène au cœur; elle s'appuyait en marchant sur le bras de sa sœur, qui , heureusement pour toutes les deux , savait où il fallait se diriger» La voiture les conduisit rapidement à leur auberge, et on les mena dans l'appartement qui leur était destiné. Hélène s'assit en y entrant, sans songer à sa toilette , et sa mère était à moitié coiffée lorsqu'elle se retourna vers sa fille.
— Mais , ma chère Hélène , tu ne seras pas prête, lui dit-elle. — Pourquoi, maman? Faut-il donc faire plus detoilette qu'à l'ordinaire? — Non, ma chère, dit mistriss Temple en riant; mais vois un peu tes cheveux
dans la glace : le vent les a tout dispersés sur ion visage. — C'est se donner beaucoup de mal ponr rien , dit Hélène en se mettant à sa toilette. — As-tu donc un accès subit de paresse , ma fille ? — Non , en vérité , maman: mais je ne sais réellement pas à quoi sert dû s'habiller. Personne ne s'occupera de ma toiîette, ccrtainemeiu. — C'est un accès subit d'humilité qui te prend? — ?son, maman; mais vous nous avez dit souvent vous-même combien c'était insignifiant : lorsque le bal est fini, tout est oublié dans l'espace de quelques heures. — Allons ! voici un accès subit de philosophie, maintenant! — Non, en vérité, maman, dit Hélène avec un soupir ; je n'ai aucune prétention à la philosophie. — Eh bien! c'est donc un accès subit de caprice , Hélène ? — Non , en vérité , maman.— Non, en vérité, maman,repritmistriss Temple en la contrefaisant. Pourquoi me réponds-tu toujours ainsi depuis une demi-heure, Hélène? — Je vous assure, maman , répondit la jeune fille d'un air embarrassé , que si vous vouliez me permettre de m' expliquer — Ma chère enfant, nous n'avons pas de temps
à perdre en explications. Hâte-toi d'achever ta toilette, el de me suivre en bas pour prendre le thé.
M. Montague avait été invité à prendre le thé avec mistriss Temple. Que de réflexions se succèdent quelquefois dans l'esprit dans l'espace de quelques minutes ! — Je suis faible, ridicule, injuste! se dit Hélène à i^^iie-même. Quoi ! parce que lady Augusta a gagné la {[èche d'argent, je serais contrariée! Et pourquoi l'enthousiasme de M. Montague pour elle me déplairait-il? Je ne veux point passer pour ridicule, et Dieu me préserve de jamais devenir envieuse !
En faisant cette réflexion, elle achevait sa toilette : elle descendit avec Emma pour prendre le thé. Mais
la dignité composée avec laquelle elle fit son entrée dans la salle fut tout-à-fait peine perdue, car en face de sa mère il n'y avait , à la place de M. Moniague , qu'une tasse et une coupe vides avec une cuillère dedans. Il était parti pour le bal ; et lorsque mistriss Temple et ses filles y entrèrent, elles le trouvèrent au milieu d'une contredanse, ayant à côiédelui, pour danseuse, lady Augusta, avec laquelle il était en conversation animée, et qui lança un regard de triomphe sur la pauvre Hélène. Mais celle-ci , fidèle à sa résolution courageuse, sut commander à ses sentimens et conserva l'aisance de manières que donne toujours la conscience d'un caractère supérieur. Vers la fin du bal elle dansa avec M. Montague , qui la reconduisait à sa place , lorsque lady Augusta et deux ou trois de ses compagnes vinrent au-devant d'elle en paraissant étouffer de rire. — Qu'est-ce donc? dit Hélène. — Mais, ma chère amie, répondit lady Augusta en paraissant contenir une envie de rire excessive, et en lui parlant à l'oreille assez distinctement pour être entendue de tous les voisins, certainement vous êtes amoureuse?
— Mademoiselle ! dit Hélène en rougissant d'indignation.
— Oui, certes, vous devez l'être, poursuivitlady Augusta , en insistant avec impolitesse ; car les dames de qualité sont aussi grossières et quelquefois plus grossières que d'autres. N'est-ce pas , lady Diana ? ajouta-t-elle en riant avec affectation. N'est-elle pas amoureuse ou folle? Je vous en prie, miss Temple, montrez^ moi votre pied. Bien ! il est noir , celui-là; à l'autre , maintenant. —L'autre était blanc! x\ cet aspect les grossières plaisanteries recommencèrent de plus belle. Quoiqu'un peu étourdie de sa distraction, Hélène sourit avec bonne humeur et regagna sa place.
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— Qu'est-ce donc, ma chère? dit misirissToaiplc.
— Rien, madame, répondit M. Moiuague, si ce n'est que la chaussure de miss Ilélène Temple est dépareillée, et son caractère.... éfyal. Ce jeu de mots, qui pouvait passer dans un bal , fut accompagné d'un regard d'approbation qui dédommagea amplement Hélène de la contrariété qu'elle venait d'éprouver. Le jeune homme s'assit ensuite auprès de mislriss Temple, et, sans s'adresser à personne, il parla avec indignation de la coquetterie et se plaignit que tant do jeunes et belles demoiselles fussent gâtées par l'affectation.
— Est-ce donc leur faute à elles seules? répondit mistriss Temple. Si l'on ne trompait pas les jeunes personnes en leur faisant croire qu'elles plaisent ainsi, croyez-vous qu'elles se donnassent tant de peine pour être afieciées ?
— Tromper! dit M. Montague; mais pout-on être accusé de les tromper lorsqu'on se borne à leur dire : J'ai l'honneur d'être , mademoiselle , votre humble et obéissant serviteur? Quant à ce qu'elles plaisent, que voulez-vous dire? Est-ce plaire pour un instant , pour un jour, ou pour la vie?
— Plaire pour un instant, dit Hélène , c'est peu de chose.
— Oui plaire pour im instant, c'est bien différent de plaire à chaque instant, n'est-ce pas? reprit M. Montague.
Les dames furent alors interrompues tout-à-coup par trois ou quatre couples qui s'agitaient dans une extrême confusion. Les jeunes gens se baissaient comme pour chercher quelque chose sur le parquet. — Oh ! je vou; en prie ! ne vous dérangez pas ; vous ne sauriez croire combien cela me contrarie ! disait une voix semblable
à celle de lady Augustn. M. Montar[ne courut voir ce dont il s'agissait. — C'est mon bracelet, dit-elle, en se tournant vers lui. Mais ne vous donnez pas !a peine... ajouia-t-elle en le voyant se baisser et ramasser les perles semées qu'elle recevait avec grâce dans une blanche et jolie main. J'insiste là-dessus, monsieur, reprit-elle , je ne veux pas que vous vous fatiguiez davantage. Et , dans la crainte de le voir se fatiguer encore, elle posa sur son bras la blanche main qu'il avait [jnt admirée tout-à-l'heure. Qu'était devenu le sage mépris de M. Montague pour les manœuvres de la coquetterie ? Nous l'ignorons. Nous dirons seulement que le reste de la soirée fut consacré à lady Augusta, il s'assit auprès d'elle à souper et lui adressa une foule de complimens qui, malgré les efforts d'Hélène pour se le persuader, lui semblaient signifier un peu plus que: cr Je suis, mademoiselle, voire humble et obéissant serviteur. »
— Il est deux heures et demie , dit misiriss Temple, en se levant pour s'en aller.
— Deux heures et demie ! reprit M. Montague en conduisant misiriss Temple à sa voiture. J'étais loin de croire qu'il fût si tard.
Pendant tout le trajet, Emma et misiriss Temple furent obligées d'entretenir la conversation; car Hélène était si occupée à regarder les nuages passer sur la lune qu'aucune autre chose ne put attirer son attention.
Les renseignemens fournis à lady Sheffield par la vieille dame bavarde étaient exacts comme tous ceux que les bavards ont coutume de donner. Malgré son dire et sa pénétration, M. Montague pensait à miss Hélcne Teniple.DuT^m le séjour de quelques mois qu'il avait fait chez son oncle, il avait eu de fréquentes occasions'
d'étudier le caractère d'Hélène, qu'il trouvait parfaitement approprié au sien. Les choses étaient dans cei état indécis lorsqu'il aperçut pour la première fois la beauté de lady Augusta, qui fit sur lui la plus vive impression. Lord George le présenta à lady Sheffield y. qui l'invita d'une manière pressante à venir passer quelques jours à son château.
— }>L Montague va donc passer une semaine chez lady Sheffield? dit mistriss Temple à ses filles qui travaillaient à côté d'elle, le lendemain du bal. A celte simple observation de mistriss Temple, il ne fut répondu que par un silence qui semblait devoir être éternel. — Hélène , ma chère fille ! dit enfin mistriss Temple dune voix douce.
— Maman! répondit Hélène en tressaillant.
— Tu n'as pas besoin de tressaillir ainsi, ma fille. Je n'ai rien d'effrayant à te dire. Lorsque ta sœur et tOî = vous étiez petites, j'avais coutume de vous dire, tu t'en souviens , que je verrais avec plaisir le temps où vous seriez mes amies et mes égales. Ce temps est arrivé ; et j'espère qu'à pFésent que votre raison est suffisamment mûrie pour vous guider, vous ne songerez pas à être dirigées par la mienne. Je vous considèrecomme mes égales sous tous les rapports , excepté sous celui de l'âge, et je veux vous rendre cette inégalité utile en vous faisant profiter de l'avantage que l'âge seul peut donner... l'expérience.
— Que vous êtes bonne , chère maman ! dit Hélène.
— Mais vous devez sentir , reprit mistriss Temple d'un ton plus grave, qu'il dépendra de vous en grande panic que je sois votre amie autant que je le désire.
— 0 maman î s'écria Hélène, soyez mon amie ; je n'en aurai jamais de meilleure, et j'ai bien besoin