CHAPITRE XX
Catastrophe.
Henry Campbell , la dernière fois que nous en avons eiilcndu parler, s'était rendu à la maison de la prairie. Lorsqu'il entra dans la grande salle pour préparer ses expériences de chimie, la petite fille, toute fière de l'ordre qu'elle y avait déployé, courut au-devant de lui, et lui montra la place où elle avait rangé chaque chose. — L'écriture et les chiffres n'ont pas été effacés de votre ardoise: la voilà, monsieur, lui dit-elle, en lui montrant un rayon élevé.
— A qui est ceci? dit Henry, en prenant un mouchoir qui se trouvait sous l'ardoise.
— Ah! mon Dieu! s'écria la petite Mary; ce doit être le mouchoir du bon monsieur. Il l'a perdu un peu avant de quitter la maison. Il croyait l'avoir oublié chez la blanchisseuse, où je l'ai rencontré , et il est parti pour s'en assurer. Je vais courir le lui porter chez cette femme.
— Mais vous ne m'avez pas dit quel en est le propriétaire? Que voulez-vous dire parle bon monsieur, petite Mary?
— C'est celui que j'ai vu avec vous chez l'horloger, monsieur, le jour où vous m'avez aidée à porter le géraniuin hors de la chambre de ma grand'mère.
— Voulez-vous dire que Francis Forester soit venu ici?
— C'est la première fois que je l'entends nommer ; mais j'appelle celui qui est venu le bon monsieur, parce que c'est lui qui vint avec moi chez la maîtresse d'école, pour lui persuader de ne plus nous traiter si méchamment. Elle me battit cruellement, il est vrai , après sou départ,
pour ce que j'avais dit à son sujet; mais je ne lui en fus pas moins obligée , parce qu'il avait agi pour le mieux. Je m'en vais courir avec son mouchoir chez la blanchisseuse, qui le lui rendra en bon état.
,Henry, se rappelant la promesse qu'il avait faite à son père, eut besoin de tout Tempire quil avait sur iui-mrme pour s'abstenir de qupstionner Mary et d'essayer d'en apprendre davantage sur son ami. Il résolut d'en parler â son père et à Flora , aussitôt après son retour. I! était toujours impatient de communiquer ù sa sœur tout ce qui fintéressail lui-même et ses amis. Car l'enjoueiiient de Flora n'était pas de cette espèce de gaieté égoïste qui ne recherche que son plaisir, et qui , dénuée de sympathie pour les sentimensd'autrui, peut amuser dans le monde , mais j'évolte dans l'intimité.
Pendant que Henry songeait aux moyens les plus prompts de faire ses expériences chimiques, afin d'accé- !ércr son retour auprès de sa sœur, la petite Mary revint le trouver, le désespoir peint sur la figure. Aussitôt qu'elle eut repris lijleine, elle dit à Flenry qu'elle avait appris de tristes nouvelles chez la blanchisseuse , et que M. Forester avait été arrêté et conduit devant M. Wilson, le magistrat. — On ignore ce qu'il a fait ; mais je suis bien siire qu'il ne peut avoir fait rien de mal.
A ces mots, Henry jeta là toiîs ses insirumens de chimie, se précipita vers la porte et revint en courant chez 5on père, où il apprit avec surprise de Flora que le docteur avait été mandé par M. Wilson et s'était rendu auprès de ce mîigistrat. Elle ne savait rien des détails rapportés par Mackenzie; tout ce qu elle put dire à son frère, c'est que M. Campbell paraissait vivement alarmé, et que lorsqu'elle l'avait vu traversant la salle , elle n'avait pu l'arrêter un S(nil insîant pour lui parler.
Henry se diri-^ica aussitôt vers la demeure de M. W'il-
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son ; n y arrivait au moment où les a{^ons de la justice revenaient rendre compte des perquisitions qu'ils avaient faites chez le tailleur. Sa conviction de linnocence de Forester était telle, qu'en entrant dans la s;ille il courut droit à son ami et Tembrassa avec un air de franchise et d'affection qui parla plus é'.oquemment au cœur de Forester que tout ce qu'il aurait pu lui dire. L'aff.ire lui fut promptement cxp!i(|uée; les agens chargés des perquisitions chez Macpherîon le suivirent de près, et présentèrent au magistrat un billet de dix guinéc s qui avait été trouvé dans la malle du garçon tailleur. Après examen, ce billet fut reconnu pour cell i-là même que le tailleur lui avait remis avec un appoint pour M. Pasgrave. Il portait le n° 21.777 , et appartenait à la b:n;ue de sir Wil.iara Forbes, ainsi que riîîdiquuit l'article détaillé du journal de M. Macpherson.
La jcie du pauvre maître de danse, à celte preuve complète de son inr.o.ence, fut au si bruyante que passionnée. Assuré de la part qu'y prenaient Forester, Henry et le docteur, i.i les regardait tour à tour avec ravissement, en se féhcita/it lui-même de l'iicuieuse issue de cet éclaircissement, et en jurant à l'employé de la Banque qu'à l'avenir il tien • drait des corptes réguliers. Nous sommes impatiens de nous débarrasser du ciiu.iiiel garçon tailleur, dont la [)hysicnomie était limage du plus sombre désespoir. 11 fut emmené en prison par les constables sans que son sort excitât la piié dei)er£onne.
Mackenzie rompit le MÎence qui suivit celte scène à (a fois pénible et douce. — Je puis sans doute à présent rentrer en possession de mon billet de banque? dit-il ù M. Wilson, et, sans allrnclre une réponse, il prit tous les billets qui étaient sur la table pour y chercher le sien, en ajoutant : — Le mien est taché, vous savez.
-^ Voilà une chose singulière, dit Henry Campbell, qui
regarchtit par-dessus son épaule. Il y a deux billrts de tachés. Celui qui a été trouvé dans la mal!e du garçon tailleur est taché dans un coin, exactement comme le vôtre, M. Mackenzie.
— Oui, dit M. Mar)herson en s'avançant pour l'examiner-.c'est le numéro 21,777, celui-là même que j'avais remis à mon garçon pour M. Pasgrave. J'affirmerais par serment qu'il n'était pas taché de cette manière lorsque je le tirii de mon porlefeuille. C'était un billet tout neuf et parfaitement propre. C'est depuis qu'il a dû être taché.
— Et il a dû être taché par de l'acide sulfurique , continua Henry.
— C'est une ruse du garçon tailleur! s'écria Archibald. Le coquin l'aura taché pour qu'on ne pût le reconnaître plus tard.
— -Avez- vous du vitriol chez vous? poursuivit Henry , en s'adressant au maître tailleur.
— Certainement nan, monsieur, nous n'en faisons jamais usage : ce serait trop dangereux dans notre état.
— M. Wilson, reprit Henry, voulez-vous me permettre d'adresser quelques questions aux personnes qui ont fait des perquisitions dans la malle du garçon tailleur.
— Certa-nement, monsieur, quoique je ne sache nullement où vous en voulez venir.
Henry dem mda ce que Ton avait trouvé dans la malle avec le billet de banque. L'agent qui avait fait la recherche cnuméra une foule de choses. — Aucun de ces objets, dit Henry, n'a pu tacher le billet. Êtes- vous sûr qu'il n'y eût pas autre chose?
— Je n'ai vu rien de plus, mondcur, si ce n'est un vieux bouchon de cristal, je crois.
— Je voudrais voir ce bouchon , reprit Henry.
— Il était enveloppé dans le billet de bamiue et je Tai
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remis dans la malle. J'irai le chercher, monsieur, si vous êles curieux de le voir.
— Curieux de voir un vieux bouchon ! interrompit Archibald avec un rire affecté. Que voulez-vous que nous en fassions? Il y a bien assez long-temps que nous sommes retenus ici, j'imagine. Je fais la motion d'aller dîner.
Mais le docteur Campbell voyait bien que Henry avait quelque raison particulière de désirer Texamen de ce bouchon , et il seconda son fils de tout son pouvoir. L'agent partit donc et rapporta bientôt le bouchon. Henry Campbell le prit , l'examina avec soin et dit d'un ton ferme, en fixant les yeux sur Archibald, qui s'efforçait en vain de garder une contenance assurée: — Ce bouchon de cristal, M. Mackenzie, est celui du flacon d'acide sulfurique qui fut brisé dans la nuit où le pauvre chat de mon ami Francis fut tué si cruellement. C'est ce bouchon qui a taché les deux billets de banque, et il a dû séjourner dans la poche de votre gilet.
— Dans ma pocheîinterrompit Archibald. Eh! comment aurait-il pu s'y trouver? Il n'a jamais été dans ma poche , monsieur!
Mackenzie portait justement alors le gilet en question : Henry désigna du doigt la tache dont il parlait.
— Monsieur, reprit Archibald , je ne sais ce que vous voulez dire en désignant ainsi mon gilet. Il est taché, c'est vrai, et c'est probablement une tache d'acide sulfurique; mais, comme je suis allé plus d'une fois dans le laboratoire du docteur, au moment où vous faisiez vos expériences de chimie, il est tout naturel de supposer qu'une goutte d'acide a pu tomber ou jaillir sur mes vctemens. J'ai vu vos habits, à vous-même, tachés plus d'une fois. En vérité, M. Campbell, vos observations sont désobligeantes et peu charitables; votre partialité pour M. Forester ne devrait pas vous aveugler ainsi sur son compte.
132 CONTES MORitX.
Vous voulez, je le vois bien, le disculper entièrement d'avoir pris part à la mort du chat ; mais cela ne devrait pas au moins vous faire oublier (out sentiment de justice, mon cher monsi-ur. Vous ne déviiez pas enfin, permeltez-moi de le dire, vous efforcer de ncircir une personne innocente, afin de blanchir votre rmi.
— Tout cela est irès-bien , dit Henry, et vous pouvez facilement démontrer votre innocence, si vous le jugez à propos, en me faisant voir si lextérieurde votre gilet a été en effet taché par la chute d'une goutte d'acide. Voulezvous bien nous mouti er l'intérieur de votre poche de gilet.
^Lickenzie, à qui son exlrème confusion ne permettait pas de pénétrer Tintention secrl'le de îlenry, retourna la doublure de sa poche et dit : — Ce bouchon n'est jamais entré dans ma poche , je le jure !
— Ne jurez de rien , pour votre honneur, reprit Henry. Réfléchissez à ce que vous dites. Vous voyez que la brûlure a fait un trou dans l'étoffe : or, si une goutte d'acide €tait tombée, comme vous l'avez dit, sur le gilet même, elle aurait plutôt brûlé l'extérieur que l'intérieur de la j)oc]ie.
— Je ne sais pas.... je ne prétends rien affirmer, balbutia Arcliibald. Mais que signifie tout ce bruit à propos û\m bouchon de verre ?
— Cela signifie beaucoup, monsieur, dit alors le docteur Campbell en tournant le dos à Mackenzie, avec un regard de mépris; et s'adressant à son pupille, qui rencontra le regard de son tuteur avec une émotion de plaisir et de fierté: — Pardonnez-moi, M. Forester, d'avoir pu douter de votre parole un seul instant, lui dit-il.
Forester pressa la main que son tuteur lui tendait avec une émotion qui lui ravit la parole pendant quelques minutes.
— Vous venez avec nous. Forester, n'est-ce pas? dit Henry.
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— Non . dit le docteur Campbell en souriant ; nous ne pouvons espérer qu'il vienne chez nous ce soir; nous donnons un petit bal à l'occasion du départ de lady Catherine, qui prend congé de ses amis demain. Nous ne devons pas nous attendre à voir Forester à notre bal, mais demain matin....
— Je vois, dit Forester en riant, que vous ne croyez pas à ma réfoime. Aussi bien j'ai mes affaires à régler avec nîon maître Timpriiieur. Je vais prendre congé de lui : M. Prior a été rempli de bontés pour moi, et je veux aller chez lui achever la correction de mes épreuves. Adieu î
A ces mois, Forester quitta brusquement ses amiseï se rendit chez M. Prier pour l'informer de tout ce qui s'était pasFé et le remercier des bontés qu'il avait eues pour lui. — Il vous nianquera demain un correcteur d'épreuves, lui dit-il : je ne veux pas que vous souffriez aucun tort de mes folies. Envoyez-moi vos épreuves demain chez le docteur Campbell, et je vous les rapporterai exactement corrigées. Usez de moi lil)rement, jusqu'à ce que vous ayez trouvé, je ne dirai pas un plus zélé, m.ais enfin un autre prote. Je ne me croirai jamais dégagé des ob'igations que je vous dois par des présens, continu;:-t-i ; je sais que vous êtes dans une position au-dessus des co:isidérations d'argent; mois j'espère que vous voudrez bien accepter, coniiLe une faible marque de ma gratitude, une fonte complète de caractères neufs.
Pendant que le cœur généreux de Forester se dilatait à ridée de retourner au milieu de ses amis, et de revoir Flora, la bonne Flora, pour laquelle il se sentait une affection toujours croissante, Archibald Mackenzie revenait tristement au logis, avec le docteur et son fils, dont il comprenait trop bien le silencieux mépris. M. Campbell raconta tout ce qui s'était passé à lady Catherine, qui té-
moi^na plus de crainte de voir la honte de son fils rendue publique, que d'indignation et de chagrin réel de sa conduite. De son côté celui-ci, en s'habillant pour le bal, se mit à repasser dans sa tête certains mots que sa mère lai avait dits : «sur ce qu'il avait reçu un démenti en face de Henry Campbell, sans ressentir cet affront comme ua gentilhomii.e. » — Elle a voulu dire sans doute que je devrais lui en demander raison, pensa-t-il. C'est la seule manière de m'en tirer noblement , après le retentissement de son démenti devant M. Wilson et tant d'autres témoins. L'employé de la Banque était là aussi : on en parlera, comme dit ma mère. Je vais prier sir Philip Gosling d'être po:t('ur de mon cartel. J'ai entendu le docteur Campbell désapprouver hautement les duels : son fils ne voudra pas se battre, peut-être. Sir Philip Gosling G-t-il fait dire s'il viendrc.it au bal ce soir? dematida-t-il à son domestique, qui le coiPfail alors,
— Non, monsieur, répondit le valet de chambre; mais le major OShannon est venu deux fois en votre absence pour vous voir. 11 .dit qu'il a un cartel à vous remettre de la part de sir Philip.
— A moi! un cartel à moi! répéta Archibald, la pâleur sur le visage.
Mackenzie savait que le major O'Shannon, qui s'était insinué depuis peu dans les bonnes grâces de sir Philip, avait une aversion particulière contre lui, et lui avait déjà cherché plusieurs fois querelle. Archibald avait cette lâcheté polie, qui s'effraie surtout de lopinion du monde; et le major O'Shannon, qui était joueur de profession et jaloux de son influence sur son opulente dupe, sir Philip, résolut de lui susciter une affaire sérieuse. Le major vint frapper à sa porte une troisième fois, avant qu'il eût achevé sa toilette , et lorsqu'il reçut po r réponse que monsieur s'habillait et ne pouvait recevoir
personne en ce moment, il lui fit parvenir le cartel qui suit
€ Monsieur,
> La dernière fois que je vous ai rencontré aux écuries , en compagnie de mon ami sir Philip Gosling, j'ai eu l'honneur de vous dire ma façon de penser, en termes assez clairs , sur une affaire qui ne peut être encore effacée de votre mémoire. Mon ami, su- Philip, déclare que vous ne lui avez jamais dit que votre poney eût les êparvins. Je n'ai pas la prétention d'être un maquignon aussi habile que vous , mais vous voudrez bien m'excuser si je vous répète que Yotre conduite, à mes yeux, n'a pas été celle d'un galant homme. Sir Philip partage mon sentiment , et si mon intervention vous déplaît, je suis prêt à vous en donner satisfaction en homme de coeur. Dans le cas où vous déclineriez cette proposition , vous voudrez bieil quitter Edimbourg dès demain , avec votre mère ; car Edimbourg ne sera jamais un séjour de lâches tant qu'aura l'honneur d'y résider celui qui se dit , par politesse seulement ,
» Votre humble serviteur,
» Cor.NELirs O'Shannon. »
« P. S. Sir Philip sera à vos ordres lorsque vous aurez terminé avec moi. »
Archibald, accablé du sentiment de sa propre bassesse, et quelque peu alarmé de la nécessité de subir trois duels à la fois pour relever son honneur', décida qu'il valait mieux se soumettre sans bruit à cette humiliation publique qu'il avait méritée. îl écrivit de courtes excuses au major O'Shannon et à sir Philip, qu'il terminait en disant que plutôt que de perdre un ami aussi précieux, il préférait oublier tout ce qui s*était passé et rendre Sawney à sir Philip , si Tafraire pouvait se terminer ainsi à sa satisfaction.
Après avoir écrit ce courageux billet, il se rendit iiuprès de sa mère et Tenlretint , en termes décidés, de ses inien-
136 COUTES MORVIX.
tions belliqueuses à Tégard de Hrnry Campbell : — L*un de nous deux doit rester sur le terrain ! dit-il avec emphase, bien certain qu'il était d'éveiller, par ces paroles, l'anxicté maternelle de lady Catherine. Mais d'autres idées étaient aussi éveillées d;m^ l'esprit de cette s;ige mère. Le docteur Campbell était proche parent d'un ofncier-^^éncral auprès duquel elle sollicitait pour son fils une commission dcfricier. Elle se repentit alors d'avoir lâché les mots de démenti en face et ^^ affront fait à un gentilhomme. Elle apaisLi facilement i'or^jucil irrité de son fils et lui parla du déplaisir que lui causerait la rupture de celte vieille an i;.ié de famille. Elle partit de là pour insiuier l'avantage qu'il y aurait à mériter la boraie opinion du docteur Campbell ; elle reconnut que Henry avait des préventions étranges en faveur de son ami ; mais elle fit observer qu'après tout M. Francis Forester, malgré ses bizarreries, était un jeune homme de mérite et possesseur d'une fortune considérable. — Allons, Archibald, continua-t-elle, il vous faut faire des concessions et ne plus songer à celle afTuire. Si vous ne vous faites un ami de ce jeune homme, vous ne pouvezespérer d'etre jamais bien dans l'opinion de son tuteur. Le docteur, vous le voyez, est enchanté de le voir revenir chez lui , et , je puis le dire, il a ses raisons pour cela. Je ne l'ai jamais vu si animé, si heureux, et je le connais bien , que lorsqu'il est venu nous annoncer la probabilité du retour de son pupille. Le docteur a de bonnes raisons pour être si joyeux, je vous le répète; et j'ai compris que son pupille était réconcilié avec l'idée de vivre dans le monde et de se faire honneur de sa grande fortune. J'espère que lui et vous, et conséquemment vous et le docteur, ainsi que Henry, vous vivrez tous bons amis. Je vais vous laisser à Edimbourg pour quelques mois, jusqu'à ce que vous ayez obtenu votre commission ; je demanderai au docteur de vous présenter à son parent, le gé-
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néral Dickson. S'il ne peut rien faire pour vous-, il faudra vous tourner vers letat ecclésiastique. Je me fie à votre prudence pour ne point songer à Flora Campbell, quoique vous habitiez sous le même toit qu'elle : ce serait folie, Archibald, que d'épouser une jeune fille si peu fortunée; d'ailleurs, soyez en certain, ses parens ont d'autres vues sur elle. Ne me parlez plus, je vous prie , de duels ni de (juerelles, et descendons à la salle de bal , car il y a bien une demi-heure que miss Campbell a fini sa toilette et est en bas, et je ne voudrais pas que vous Fussiez impoli avec elle, autre extrême qui déplairait à ses parens auiant que le premier. En un mot , je vous abandonne à votre propre prudence.
Après cette sage harangue, lady Catherine fit son entrée dans la salle de bal où tout le monde était déjà réuni. Rangées en gracieuse ligne de bataille, les jeunes filles, en toilettes élégantes, paraissaient impatientes de voir le bal s'ouvrir. Lady Cntherine se tint debout auprès du docteur. Dès que la première contredanse fut en train, au milieu du bruit de la musique et de la préoccupation des assistans, elle entretint son parent du sujet qui lui tenait au cœur ou plutôt à l'imagination. — Le général doit être ici bientôt, je crois? dit-elle. —M. Campbell répondit affirmativement d'un ton froid. — Avons parler franchement, docteur, si vous voulez vousasseoir, je vous demanderai un mot d'entretien au sujet de mon Archibald. Il n'est pas tout ce que je voudrais qu'il fut, et je vois qu'il a encouru votre déplaisir, au sujet de la sotte affaire qui vient d'avoir lieu. Quant à moi, je le trouve extrêmement blâmable; mais nous devons un peu fermer les yeux sur les erreurs de la jeunesse, et je n'ai pas besoin de faire observer à un homme aussi bienveillant que vous ce qu'il y aurait de cruel à prévenir le monde contre un jeune homme, en publiant les peccadilles qui pourraient
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lui nuire. Entre parens, il faut un peu se soutenir, et je suis convaincue que vous parlerez d'Arctiibald avec franchise et amitié.
— Avec franchise et vérité, répliqua le docteur Camp-, bell ; je ne prétends pas ressentir de l'amitié uniquement par raison de famille,
La rougeur de l'orgueil monta au visage de lady Catherine.— Mais on peut avoir quelque égard pour des relations de parenté, répliqua-t-elle. Archibald, j'inugine, a des droits aussi puissans à l'amitié du docteur Campbell que le fils d'une famille étrangère. Le vieux M. Forester a laissé une fortune immense, c'est vrai; mais c'est sa femme, qui n'était pas grand' chose, m'a-l-on dit, la fille d'un marchand, je crois, qui lui en a apporté la plus grande partie; et, sans qu'il y ait de liens de parenté entre les deux familles, ou tout autre motif déterminant, à part la question de fortune, vous acceptez la tutelle de ce jeune homme, et vous le préférez, je le vois clairement, à mon Archibald. Je pose la question avec franchise, répondezmoi franchement.
— Je vais vous répondre, mylady, aussi franchement que vous m'avez interrogé. Oui, je préfère mon pupille à votre fils. J'ai évité d'établir une comparaison entre votre fils et Forester, et maintenant je désire ne parler d'Archibald à personne, parce que j'ai peu d'espoir de lui être de quelque utilité.
— Cependant, reprit lady Catherine en baissant le ton, vous savez qu'il est en votre pouvoir de lui rendre le plus grand service.
— J'ai fait tout ce que j'ai pu, répliqua le docteur Campbell; mais ses habitudes de
— Oh! ne parlons pas de ses habitudes, je lui en ferai changer. Nous le ferons bientôt devenir ce que nous voudrons. Il a rintelligence prompte, eiç d'ailleurs, vous oe
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devez pas espérer que lous les jeunes gens soient taillés sur le patron de votre Henry. Je ne vous demande pas de vous donner la peine de lui faire changer ses habitudes, ni de lui apprendre la chimie ou toute autre science; mais vous pouvez, sans tout cela, vous le savez, lui rendre un service essentiel.
— Comment cela?
— Ah ! docteur , je ne vous reconnais pas ce soir; vouj êtes d'une sécheresse! Ne savez-vous pas ce que je veux dire? Dites deux mots pour lui à votre ami le général.
— Vous voudrez bien m'excuser, mylady.
Lady Catherine fut confondue de ce refus clair et net. Elle pressa le docteur Campbell de lui expliquer les motifs de son aversion pour son fils.
— Il y a en bas une pauvre blanchisseuse, mylady , répliqua le docteur, qui vous l'expliquera mieux que je ne puis le faire. On m'a conté aussi l'autre jour une histoire relative à un cheval de sir Philip ; je serais charmé que M. Archibald Mackenzie put se justifier pleinement à ce sujet.
— Archibald, venez ici! dit lady Catherine à son fils; je désire vous parler avant la contredanse. Qu'est-ce que cette histoire d'un cheval de sir Philip Gosling?
— Madame! répondit Archibald avec le plus grand étonnement. Au même instant un domestique du docteur Campbell entra dans la salle, et donna deux billets à Archibald, que deux messieurs venaient de lui remettre, dit-il, en le priant de les faire parvenir à M. Mackenzie, dans la salle de bal, si c'était possible.
— Qu'est-ce cela? Que disent ces billets? s'écria lady Catherine; je veux les voir. A ces mots, elle lui prit les billets des mains; et, lorsqu'elle y vit que son fils était traité de lâche, pour avoir refusé les cartels de deux hommes d'honneur , tels que sir Philip Gosling et le major
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O* Shannon, elle désespéra de son fils. — Notre famille est à jamais déshonorée! s'écria-t-elle. Mais elle s'aperçut que ces mots impriidens avaient dû frapper l'oreille de plusieurs des assistans: elle s'efforça de rire, et tomba bientôt dans une violente attaque de nerfs. On l'emporta hors du bal. Un murmure général se répandit dans la salle : — Qu'a donc h;dy Catherine? se disait-on, pend mt que les danses s'interrompaient et que tous les yeux étaient fixés sur elle avec curiosité. Un jeune homme, ami du major 0' Shannon, dit le secret à l'oreille de sa danseuse, et celle-ci le confia naturellement à sa voisine. Archibald ne tarda pas à s'apercevoir que le contenu des billets était le secret de la comédie, et il quitta la salle de bal « pour aller s'informer de sa mère.»
Le tumulte qui suivit celte scène de scandale fut général pendant quelques minutes; n^ais un nouvel objet vint bientôt attirer l'attention de l'assemblée. — Quel est, je vous prie, ce jeune homme qui vient d'entrer? dit â miss Campbell une de ses compagnes, en lui rattachant sa robe drgrafée. Flora leva les yeux et vit un jeune étranger vêtu avec recherche, et qui paraissait avoir les manières élégantes d'un homme comme il faut. Il ressemblait étonnamment à quelqu'un qui lui était bien cher; mais elle n'en pouvait croire le témoignage de ses yeux. — Je ne sais
pas, dit-elle enfin avec hésitation. Je ne suis pas sûre
Mais, quelques instans après, elle vit son frère et son père s'avancer avec tant d'empressement au-devant de l'étranger', que tous ses doutes s'évanouirent; et, comme celui-ci dirigeait ses pas vers la partie de la salle oiî elle se trouvait, elle se reprit aussitôt. — Oui c'est bien lui! c'est
M. Francis Forester! dit -elle avec la plus charmante émoi ion.
Forester s'avança vers elle avec un visage ouvert et franc, qu'embellissait encore une légère teinte de rougeur
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et d'embarras, comme sil eût craint que Flora neùt pas oublié des choses qu'il aurait voulu effacer de son souvenir, et cependant avec Tassurance d'un homme qui ne se croyait pas tout-à-faii indigne de son estime. — PariDi les préventions ridicules dont je me suis guéri depuis notre séparation, dit-il à ri.eureux docteur qui contemplait cette scène naïve , je dois vous mentionner mon antipathie pour les rondes écossaises.
— C'est ce que je ne saurais croire, dit M. Campbell avec un sourire d'incrédulité.
— Je vous en convaincrai à l'instant m.ème. repartit vivement Forester, si vous me promettez de me pardonner toutes mes autres fo'ies.
^-Toutes, dit le bon docteur avec gaieté. Convainquez-moi d'abord ; il sera toujours temps ensuite de vous faire une promesse aussi téméraire.
Flora fut bien agréablement surprise, lorsque notre héros vint lui présenter la main avec une grâce pleine d'élégance, et l'inviter à danser ime ronde avec lui. M. Pasgrave serait tombé en extase, s'il eût pu être témoin de la manière gracieuse et charmante dont son élève mit ses leçons en pratique dans celte mémorable circonstance.
— A présent, mon cher Francis, dit le docteur Campbell à son pupille, lorsqu'il revint auprès de lui pour réclamer sa promesse d'une complète amnistie, si vous ne donnez pas dans l'excès contraire, et si vous ne devenez pas un fat, vous serez certainement un jour un homme distingué. Donnez-moi un pu| ille qui sache se coriiger lui-même de quelques travers, et j'en aurai bon espoir. Quelles espérances ne dois-je donc pas fonder sur celui qui a su CD corriger un si grand nombre!
142 COKTES MORAUT.
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