‹ Contes moraux de Miss EdgeworthChapitre 37 sur 42 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

Les Burrage du Dor;etshire.

Pendant que cette intéressante conversation avait lieu, lady Diana Chiliingworth était dans la boutique de mistriss Bertrand, occupée avec son flacon d"odeurs et avec toiss Burrage. Clara Hope était aussi dans la bouli({ue, oinsi que mistriss Puffit la modiste, et mistriss Bertrand jui assurait mylady que pas un mot sur la jeune dame et sur la dentelle ne sortirait de sa maison.

— Votre seigneurie n'a pas besoin de s'en inquiéter le moins du monde, disait mistriss Bertrand; car j'ai salisfait le constable et mistriss Puffit. Le constable a consenti a ce que le nom de ujiss Warwick ne fiU pas mentionné dans son acte, et quant à la servante galloise, elle est actuellement devant le magistral qui l'enverra tout naturellement à la maison de correction, mais sans prononcer même le nom de la jeune dame, et rien ne transpirera de

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celle affaire qui puisse être nuisible à la réputation de la jeune dame qui est sous la protection de voire scip^neurie. Je vais dire à ni y lady comment mistriss Puffit f t moi nous sommes convenues d'arranger Tiiistoire: avec l'approbation de raylady, je dirai....

— Rien du tout, s'il vous plaît, interrompit lady Diana d'un ton plus hautain encore que de coutume. Ln jeune di'me dont vous parlez est sous la protection de lady Frances Somerset et non sous la mienne, et quoi que vous disiez ou fassiez, j'entends que le nom de lady Diana Chillingworlh ne coit jamais mêlé à cette affaire.

A ces mots, elle tourna le dos à la confiseuse déconcerice et gagna avec dignité l'extrémité la plus reculée de la boutique, suivie de Tadulatiice constante de ses caprices, miss Barrage.

Pour se consoler de la morlificalion que venait de leur faire subir l'orgueil de lady Diana , et linsoîent oubli de sa compagne, la modiste et mistiiss Bertrand se mirent à les déchirer à voix basse. — Est-elle susceptible . cette grande dame! commença mistriss Bertrand. Est-elle fière I elle est haute comme le temps, et même un peu plus haute.

— Oh! tous les Chillingworth sont de même, a ce qu'on dit, ajouta mi,^tri>s Puffit. Mais au moins ils en ont le droit , si quelqu'un l'a au monde, car ils sont certuinement d'une illustre origine. Mais ce que je ne puis souffrir, c'est devoir des gens, qui ne sont aucunement nés ni titrés, se donner de semblables airs. Tenez, par exemple, celle miss Burrage, qui feint de ne me pas connaître, madame!

— Et moi aussi, madame! a-t-on vu pareille impudence ? moi qui l'ai connue pas plus héiutc que cela !

— Oui, derrière Saint-Augustin, vous savez, dit mis triss Puffit,

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— Derrière Saint-Augustiû, répéta mistriss Bertrand, connu , connu !

— Je le lui ai dit ce matin , madame.

— Et moi ce soir, madame, au moment oh les trois miss Herrings venaient me dire jjonjour en allant au spectacle : des jeunes filles avec lesquelles elle allait sans cesse jouer et se promener, madame, vous vous le rappelez bien?

— Oui, sans doute! et avec lesquelles elle était bien contente d'aller prendre le thé, lorsqu'on Ty invitait, vous savez, madame?

— Eh bien ! madame , n'a-t-elle pas eu l'impudence de dire qu'elle ne les connaissait pas ? Elle a pris son lorgnon, madame — lady Diana elle-même n'y aurait pas mis plus d hauteur — et s"est mise à lorgner ces pauvres petites, en faisant grimacer sa laide figure, comme si elle avait la vue basse, quoiqu'elle y voie, madame, aussi clair que vous et moi.

— Quels aii^s ! elle , la vue basse ! reprit mistriss Piiffit. Ce que c'est que le monde ! Oh I je voudrais que son orgueil reçCit une bonne leçon I continua la modiste irritée, après avoir repris haleine. Je suis sûre qu'elle ne reconnaîtrait pas ses propres parens , si elle les rencontrait : je gage qu'elle refuserait une révérence à ce bon vieux John Barker, l'ami de son père, vous savez , qui a laissé à cette miss Burrage je ne sais combien de centaines de livres Sterling qui lui étaient dues, sans quoi cette belle miss n'aurait pas un farthing au morale. Eh bien ! je parie qu'elle Ta oublié à présent comme Timpasse Saint-Augustin , et qu'elle ne connaîtrait p:is plus John Barker que le père Abraham. Elle aurait aussi le front, je n'en doute pas, de lorgner sa tante Dinah, parce que c'est la veuve d'un marchand de fromages.

— Oh! non ! dit mistriss Bertrand; elle n'aurait pas îa

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bassesse de feindre la vue courte devant la bonne Dinah Plait qui Ta élevée, qui a été tout pour elle.

Juste au nooment où mistriss Bertrand finissait de parler, entrèrent dans la boutique les personnes mêmes dont il était question, Dinah Plait et John B^irker.

— Mistriss Dinah Plait elle-même ! s'écria mislriss Ber trand.

— Je n'ai jamais eu tant de plaisir â vous voir de ma vie, mistriss Plait, ainsi que vous, monsieur Barker, dit la modiste.

— Qui te 'rend donc si contente à mon aspect, mistriss Puffit? Je rignore en vérité, dit le vieux quaker en riant. Mais je ne suis nullement surpris que Dinah Plait soit bien accueillie partout où elle se présente — surtout avec une bourse pleine de guinées à la main.

— Amie Bertrand , dit mistriss Plait en faisant voir une bourse qu'elle tenait sous son manteau , je viens rendre celte bourse à sa légitime propriétaire; après s'être donné beaucoup de peine, Jotin Barker, qui ne craint jamais sa peine quand il s'agit de faire le bien, est parvenu à découvrir qu'elle était dans ta maison.

— Cette jeune dame est ici en effet , répondit mistriss Bertrand, mais vous ne pouvez la voir à présent ; elle est occupée en haut à régler une petite affaire avec lady Frances Somerset.

— C'est bien, reprit Dinah Plait; je remettrai voloiK tiers cette bourse, non à la jeune personne elle-même, mais à quelqu'un de ses amis ; car je crains qu'elle n'ait pas la tète bien saine. Si je pouvais voir quelqu'un des amis de cette jeune fille....

— Miss Burrage I cria mistriss Bertrand , en élevant la voix assez haut pour que celle-ci ne pût feindre de ne pas l'entendre. IN'èies-vous pas liée avec la jeune démolie?

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— De qui parlez -vous? répliqua miss Burrage, sans bouger de sa place.

— Miss Burrage, voici une bourse pour une jeune dame, dit mistriss Puffit.

— Une bourse pour qui? où ? dit miss Burrage , en daignant enfin se lever et sortir du fond de sa retraite.

— Ici, miss, dit la modiste. Au lorgnon niaintenantî ajouta-t-elle tout bns à mistriss Bertrand.

Exactement ainsi qu'il avait été prévu, miss Burrage dirigea son lorgnon sur sa tante Dinah et feignit de ne la pas connaître. — Celte bourse n'est pas à moi , dit-elle froidement. Je ne connais rien de cette affaire, absolument rien.

— Betty î s'écria la bonne tante. Mais comme miss Burrage continuait de braquer sur elle son lorgnon avec une impertui^bable assurance, Dinah crut qu'une ressemblance frappante l'avait fait tomber dans une méprise. Non , ce ne peut être Betty! Je te demande pardon, jeune dame, mais je te prenais pour... Ne t'ai-je pas entendue prononcer le nom de Burrage, amie Puffit?

— Oui, Burrage; une Burrage du Dorsetshire, dit la modiste avec un sourire malin.

— Une Burrage du Dorsetshire I ah I pardon ! Mais as-tu jamais vu pareille ressemWance avec ma pauvre nièce Betty Burrage, ami Barker?

Miss Burrage, à ces mots, tourna le dos à sa tante : — Quelle grotesque statue! c'est un de vos quakers, j'imagine, comme ils s'appellent eux-mêmes. Bristol est plein de ces figures primitives, dit miss Burrage A Clara Hope, en revenant se réfugier auprès d'elle et de lady Diana.

— Ah! mon Dieu! c'est la taille, c'est la voix de ma pauvre Betty I murmura Dinah Plait en essuyant les larmes qui baignaient ses yeux. Quoiqu'elle m'ait bien né-

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gligée depuis long-temps, jai toujours de la tendresse pour elle : on ne saurait oublier tout-à-fait ses parens, malgré îeur ingratitude.

— Grotesque ou non , c'est une statue qui semble avoir un cœur, dit Clara Hope.

— Je voudrais bien pouvoir en dire autant de tout le monde, dit mistriss Bertrand.

Pendant ce dialogue, le vieux Barker était resté silencieux en s'appuyant sur sa canne.

— ■ Je saurai bientôt si c'est elle ou non , dit-il enfin , car Betty a sur la joue un signe que je n'ai pas oublié, quoiqu'elle paraisse avoir peu de mémoire , elle.

M. Barker, qui était d'un caractère franc et résolu, suivit à ces mots la compagne de lady Diana au fond de la boutique, et après l'avoir attentivement regardée eu face :

— Voici la tache I s'écria - 1 - il à haute voix ; c'est Betty!

— Monsieur! Une tache! Lady Diana! s'écria miss Burrage avec l'accent de la terreur et de l'innocence outragée.

Sans s'inquiéter de ses cris ni de ses grimaces, M. Barker ne lâcha point la main qu'il tenait , et conduisant on plutôt tirant après lui miss Burrage avec une fermeté barbare :

— Dinah, dit-il, c'est ta propre nièce. Betty, c'est ta propre tante, celle qui t'a élevée. Qu'est-ce que cela signifie! Burrage du Dorsetshire!

— Il y a certainement ici ce soir, dit lady Diana Chilliiîgworth d'un ton de voix solennel, une conspiration contre mes pauvres nerfs. Ces gens-là ont juré de me causer des émotions mortelles. De quoi s'agit-il donc maintenant? Pourquoi traînez-vous donc ainsi celte jeune personne, monsieur? Elle est venue ici avec moi, monsieur!

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