CHAPITRE I
Le Portrait.
Dans ime des parties les plus belles et les plus recinées de TAngleterre, vivait une dame, niistriss Villars, que son intelligence élevée, sa douceur et sa fermeté de caractère, rendaient paniculièrenient propre à la plus difficile coiiime à la plus importante des occupations — l'éducation de la jeunesse. Elle avait entrepris cette tache, et vingt jeunes personnes avoient été confiées à ses soins avec la plus grande sécuiifé de la part de leurs parens: car mistriss Villars était impartiale et juste. Ses élèves sentaient que ses éloges étaient la récompense du mérite, et que son blâme était le châtiment nécessaire d'une mauvaise conduite; elles subissaient donc celui-ci avee résignation , et se réjouissaient de son approbation, avec la conscience de l'avoir méritée. Elles se levaient gaîment pour se livrer avec ardeur à leurs diverses occupations : le soir elles revenaient, avec un nouveau plaisir, à leurs amusemens favoris, et se retiraient pour prendre enfin du repos, satisfaites d'elles-mêmes et contentes Tune de Tautre.
Rien ne contiibuait plus à entretenir l'esprit d'émulation, dans cette petite société , que les distinctions honorifiques accordées , tous les ans, comme prix de l'application et du succès. Une année surtout, le prix proposé devint
l'objet de l'émulation la plus vive; car c'était le portrait d'une amie tendrement aimée — celui de mistriss Villars elle-même, renfermé dans un petit bracelet.
Ce portrait n'avait besoin d'or ni de perles précieuses pour qu'on y attachât la plus haute valeur. Celles qui paraissaient avoir le plus de chances pour l'obtenir étaient Cécile et Léonore. Cécile était l'amie intime de Léonore, mais Léonore n'était que la compagne favorite de Cécile.
La première était d'un caractère actif, ambitieux , entreprenant; plus ardente à la poursuite de ses désirs qu'heureuse de leur accomplissement. Léonore, au contraire, était douce, tranquille, difficile à mettre en action, mais infatigable une fois qu'elle était excitée. Léonore était fière : Cécile, vaine. Sa vanité la rendait dépendante de l'approbation des autres, et par conséquent plus empressée de plaire que Léonore ; mais cette vanité même la rendait en même temps plus prompte à blesser les sentimens d'autrui. En un mot, Léonore s'appliquait plus à éviter ce qui était mal, tandis que Cécile était plutôt ambitieuse de faire ce qui était bien. Peu de ses compagnes aimaient Cécile, mais beaucoup se laissaient mener par elle , car elle était souvent heureuse dans ses efforts : beaucoup au contraire aimaient Léonore, mais aucune ne se laissait gouverner par elle, car elle était trop indolente pour gouverner.
Le premier jour du mois de mai, à l'heure de midi, les sons de la éloche rassemblèrent la petite société dans une grande salle où le prix devait être décerné. Un grand nombre de petites tables étaient placées en cercle au milieu de la salle : des bancs pour les jeunes rivales s'élevaient les uns au-dessus des autres, en amphithéâtre demi-circulaire, à quelques pieds de la table; les fauteuils des juges, surmontés de dais de lilas et de troènes, fermaient le cercle vis-à-vis. Chacune des pensionnaires vint déposer ses pages d'écriture, ses dessins, ses ouvrages de toutes sor-
tes, sur la table qui lui était destinée. Comme on trem» bîait , en traversant la courte dislance qui ?é{)arait les tables des banquettes ! Comme les petites mains frémissaient en y laissant tomber les œuvres sur lesquelles s'appuyaient leurs timides prétentions! Jusqu'à ce moment, toutes se croyaient assurées du triomphe; mais alors chacune avait la certitude d'être surpassée par une rivale plus heureuse; et le cœur, qui peu de minutes auparavant s'en- Puiit de l'espoir du succès, palpitait de crainte et d'incertitude.
Les œuvres furent examinées, la préférence décidée, et îe prix décerné à i'iieureuse Cécile. Mistriss Viliars s'avança en souriant, !e bracelet à la main : Cécile était placée derrière ses compa^^nes, sur la plus haute banquette; on se hâta de lui ouvrir un passage, et dans un instant elle fut descendue. Mistriss Viliars lui mit elle-même le bracelet; le bruit sec et métallique de l'agrafe retentit dans-toute îa salle, et un sourire général félicita la victorieuse Cécile. Mistriss Viliars baisa sa petite main : — A présent , lui dit-elle, allez vous réjouir avec vos compagnes; le reste du jour est à vous.
O vous dont le cœur est enflé par le succès , et dont le sein palpite de joie, au milieu de votre triomphe , sachez vous commander à vous-même : que ce triomphe soit modéré, afin qu'il soit durable. Réfléchissez que, quelque bonne que vous soyez , vous pouvez être meilleure encore, et que, quoique sage, vous pouvez être faible.
Aussitôt que mistriss Viliars eut remis le bracelet à Cé- <?ile, ses petites compagnes l'entourèrent, et toutes quittèrent ensemble la salle , théâtre de son triomphe. Cécile 5'élança la première, dans l'ivresse du succès et de la vanité •. en descendant l'escalier qui conduisait au jardin , dans sa hâte, elle j' la violemment à terre h petite Louise. Celle-ci tenait à la main un mandarin en porcelaine que sa
mtre lui avait donné le malin même : dans sa ehute le mandarin fut mis en pit'ces.
— Oh! mon mandarin! s'écria Louise en fondant en larmes. La foule (^n suivait Cécile s'arrêta tout-à-coup. Louise s'assit sur le dernier degré, en fixant un regard de désespoir sur les fragmens dispersés; puis se retournant . elle cacha sa figure dans ses mains sur le degré qui était au-dessus de sa tête. En se retournant, la pauvre Louise renversa les restes de son mandarin, et la tête, qu'elle avait placée, intacte encore, sur le piédestal, roula en bondissant sur l'allée sablée du jardin. Cécile éclata de rire en désignant du doigt la tête et le piédestal séparés . et !a foule imita cette gaieté cruelle. Dans toute autre circonstance, les jeunes pensionnaires auraient plutôt pleuré avec Louise; mais Cécile venait d'être couronnée, et la sympathie que Ton ressent pour le succès nous fait souvent oublier la justice.
Léonore seule ne prit aucune part à cette gaieté : — Pauvre Louise! dit-elle en jetant un regard de reproche sur Cécile.
Celle-ci tourna vivement le dos en rougissant de honte et de dépit. — Je n'ai pu m'en empêcher, Léonore, dit-elle.
— Mais tu aurais pu l'empêcher de rire, Cécile.
— Ce n'est pas de Louise que j'ai ri ; et d'ailleurs cela ne fait de mal à personne.
— Quant à moi , ce qu'il y a de sur, je n'aurais pas ri , si j'avais....
— Oh ! certainement non , parce que Louise est ta favorite. Mais je puis bien lui acheter un autre mandarin, la première fois que le vieux colporteur viendra nous visiter, et puis tout sera réparé. Je ne puis faire plus , n'est-ce pas? dit-elle en se tournant vers ses compagnes.
— Non, certainement, répondirent-elles, il n'y aura rieu à redire.
Cécile jeta un regard de triomphe sur Léonore et poursuivit sa course, suivie de la troupe joyeuse des pensionnaires. Lorsqu'elle fut arrivée à l'extrémité du jardin, elle se retourna pour voir si Léonore l'avait suivie ; mais elle vit avec dépit qu'elle était encore assise sur l'escalier, à côté de Louise. — Je ne puis pourtant mieux faire que de lui en acheter un autre, n'est-ce pas? dit-elle en faisant un second appel à l'approbation de ses camarades.
— Non , certainement , dirent celles-ci , qui étaient pressées de commencer leurs jeux.
Mais bien des jeux furent commencés et abandonnés presque aussitôt, avant que Cécile pût être satisfaite. Ses idées étaient toutes troublées, et son esprit songeait à tout autre chose; il n'est donc pas étonnant qu'elle ne jouât plus avec son ardeur habituelle. Son impatience ne fit que s'accroître : elle abaliit les quilles avec son pied. — Jouons à autre chose : à la main chaude! dit-elle en levant le bras. Toutes ses compagnes s'empressèrent d'obéir à la main qui portait le bracelet. Mais Cécile, mécontente d'elle-même, fut bientôt mécontente des autres, et ses ma-, nières devinrent de plus en plus sèches et imperatives. A son gré, l'une frappait trop fort, l'autre trop doucement; celle-ci trop vite , celle-là trop lentement : bref, tout allait mal , et chacune était excédée de sa mauvaise humeur.
Le triomphe du succès est enivrant, mais court. Les compagnes de Cécile réfléchirent , à la fin, que quoiqu'elle eût brodé une tulipe et peint une pêche mieux qu'elles toutes , elles pouvaient néanmoins jouer tout aussi bien qu'elle et conserver mieux leur égalité d'humeur : elle fut donc évincée de leurs jeux.
En regagnant la maison d'un air chagrin, elle rencontra Léonore et poursuivit sa roule.
— Cécile! lui dit son amie.
— Eh bien! que me veux-tu?
— Sommes-nous toujours amies?
— Tu le sais mieux que moi.
— Eh bien ! alors , nous sommes amies : permets-moi de dire à Louise que tu es fâchée de....
— Oh ! je t'en prie , ne me parle plus de Louise ! interrompit Cécile.
— Quoi! tu n'avoues pas que tu avais tort ! Oh! Cécile, j'avais meilleure opinion de toi.
— Ton opinion n'est d'aucune importance pour moi à présent ; car tu ne m'aimes pas.
— Non, lorsque tu es injuste , Cécile.
— Injuste! je ne le suis pas ; et si je l'étais d'ailleurs, es-tu donc ma gouvernante?
— Non, mais ne suis-je pas ton amie ?
— Je ne veux point d'une amie qui me cherche querelle pour avoir fait tomber par mégarde la petite Louise. Comment pouvais je savoir qu'elle avait un mandarin à la main? Et puis, après avoir brisé ce mandarin, pouvais-je mieux faire que de lui en promettre un autre? Est-ce donc injuste?
— Mais tu sais, Cécile...
— Je sais, reprit-elle avec ironie, je sais , Léonore, que tu aimes mieux Louise que moi, et voilà qui est injuste.
— Quand ce serait, répliqua Léonore d\m ton grave, ce ne serait pas injuste, si elle le mérite mieux que toi.
— Ah! CO : ment peux-tu me comparer à Louise? s'écria Cécile avec indignation.
Léonore ne répondit rien : elle était blessée de la conduite de son amie; elle alla rejoindre le reste de ses compagnes qui dansaient une ronde sur le gazon. Léonore ne voulut pas danser, mais on obtint d'elle qu'elle chantât une ronde : sa voix ne fut pas aussi brillante, mais elle parut encore plus douce que de coutume. Nulle ne chantait avec autant de charme que Léonore et ne dansait avec autant de légèreté que Louise.
^*28 COi^TES MOR\l'X.
F*endant que la petite fille faisait voler ses jolis pieds sur le gazon et s'abandonnait tout entière à sa naïve fjaieié, ses regjards rencontrèrent tout-à-coup les yeux de Léonore tout pleins de larmes. Louise laissa tomber en silence la main de ses compagnes , et quittant la danse, elle courut s'informer du chagrin de son amie.
— Ce n'est rien , répliqua celle - ci , rien qui doive interrompre tes jeux; va, mon enfant, retourne A la danse.
Louise courut aussitôt à son petit jardin, et détachant son chapeau de paille, elle y fit un lit de feuilles de fraisier, pour y déposer les fraises qu'elle se mit à cueillir. Elle était à genoux, tout entière à cette occupation, lorsque Cécile s'approcha d'elle. A ce moment Cécile était mécontente de Louise pour deux raisons: d'abord elle était jalouse d'elle, puis elle avait eu des torts envers cette enfant. Ces torts, la bonne Louise les avait oubliés déjà : peutêtre, pour dire toute la vérité, ne se sentait-elle pas aussi tien disposée à embrasser Cécile qu'elle ne Teùt été avant la chute de son mandarin ; mais sa rancune n'allait pas plus loin, si l'on peut appeler cela de la rancune.
— Que fais-tu là, peiite? lui dit Cécile d'un ton bref. E<il-ce que tu mangerais toute seule tes fraises de primeur?
— Non , dit Louise d'un air mystérieux , je ne les mange pas.
— Que veux-tu donc en faire? Ne peux-tu donc répondre? Je ne joue pas avec toi, petite.
— Pour ce qui est de te répondre, Cécile, je puis m'en dispenser, si cela me plaît ; non que je ne le fisse volontiers, si tu m'avais questionnée poliment... et si tu ne m'avais pas appelée /^e//Y^.
— Et pourquoi ne t'appellerais-je pas petite?
— Parce que. .. Parce que.... je ne sais pas ; mais je voit-
drais bien, Cécile, que tu te reculasses un pas, car tu écrases mes pauvres fraises sous tes pieds.
— Je n'en ai pas touché une seule , petite ég;oîsie qu* tues!
— En vérité, Cécile, je ne suis pas une égoïste, je n'en ai pas mangé une : elles sont toutes pour ton amie Léonore. Vois comme tu es injuste !
— Injuste! C'est une expression que tu as apprise de mon amie Léonore, comme tu l'appelles; mais elle nest plus mon amie à présent.
— Elle n'est pas ton amie à présent ! dit Louise ; alors tu lui auras fait de bien grandes méchancetés!
— Que veux -tu dire? s'écria Cécile en lui serrant le bras avec force.
— Laisse-moi ! laisse-moi I cria Louise en se débattant. Je ne veux pas te donner une seule de mes fraises, car je ne t'aime pas du tout!
— Ah ! tu ne m'aimes pas î dit Cécile rouge de colère; et, saisissant le chapeau de Louise, elle renversa les fraises et les écrasa sous ses pieds.
— Au secours! au secours! cria Louise en reprenant son chapeau et en courant de loutes ses forces.
— Qu'ai-je fait! se dit Cécile en revenant à elle-même. Louise! Louise!
Mais elle eut beau l'appeler, Louise ne retourna pas la tète et rejoignit ses camarades, qui dansaient encore en se tenant par la main , tandis que Léonore chantait assise au milieu d'elles.
— Arrêtez, arrêtez! Écoutez-moi! leur cria Louise ea se précipitant au milieu de la ronde ; et. courant auprès de Léonore, elle jeta son chapeau à ses pieds . et d'une voix haletante : — • Il était plein... presque tout plein... de mes fraises, dit-elle, les premières que... j'aie cueillies cette année. Elles étaient toutes pour toi, Léonore... Mais à pré-
230 CONTES mORAt'î.
sent, il ne m'en reste pas une seule. Elles sont toutes perdues! ajouta-t-elle en fondant en larmes et en se cachant la figure dans le sein de Léonore.
— -Perdues! perdues! Et comment? s'écrièrent toutes les jeunes filles à la fois en se pressant autour d'elle.
— Cécile!... Cécile!... dit-elle en sanglottant.
— Cécile! répéta Léonore, eh bien I qu'a-t-elle fait?
— C'est elle qui...
— Viens avec moi, lui dit Léonore, et je te donnerai bien plus de fraises.
— Oh ! je me soucie peu des fraises , mais je voulais avoir le plaisir de te donner les miennes.
Léonore prit l'enfiint dans ses bras pour l'emporter à l'écart et la consoler, mais il était trop tord.
— Quoi ! Cécile ! Cécile qui a gagné le prix î Ce ne peut être elle! murmuraient les pensionnaires indignées.
Au même instant, la cloche sonna pour le souper.
— La voilà ! la voilà! se disaient-elles l'une à l'autre en désignant un berceau où Cécile se tenait confuse et solitaire. En passant auprès d'elle, les unes levèrent les mains et les yeux au ciel en signe d'étonnement , les autres se parlaient tout bas et baissaient la tète comme pour l'éviter. Léonore marchait la dernitre la téie un peu plus haute que de coutume.
— Léonore! lui dit Cécile avec timidité, au moment oii elle passa devant elle.
— Oh! Cécile ! répliqua-t-clle, je ne vous croyais pas un mauvais cœur!
Cécile tourna la tête et fondit en larmes.
— Oh non! elle n'a pas un mauvais' cœur! s'écria Louise en courart à elle et en lui jetant les bras autour du cou. Elle en est bien fâchée ! n'est-ce pas, Cécile? Mais ne pleure donc plus, je te pardonne de tout mon cœur, va! et je
lES BRACELETS. 231
t'aime bien aussi, quoique je t'^fie dit le contraire tout â Theure dans un moment de colère.
— Oh! bonne petite créature, que je t'aime! répondit Cécile en l'embrassant.
— Eh bien ! si tu m'aimes , viens avec moi et essuie tes yeux, car ils sont tout rouges.
— Ya devant , bonne Louise, je te suis à l'instant. ^Je le garderai une place à côté de moi : mais hâte-toi,
sans quoi tu entrerais au réfectoire lorsque nous serions toutes assises, et tous les regards se fixeraient sur toi. Ne sois donc pas long-temps.
Cécile suivit Louise des yeux, jusqu'à ce qu'elle leût perdue de vue. — Et c'est Louise, se dit-elle, qui seule s'est arrêtée et a pris pitié de moi! Mistriss Yillars me disait ce matin que ce jour était à moi ; elle était loin de se douter combien il finirait tristement pour Cécile.
A ces mots la jeune fille désolée s'étendit sur le gazon, le bras appuyé sur un tertre qu'elle avait elle-même élevé dans la matinée et que dans l'orgueil et la joie de son cœur elle avait appelé son trône.
En ce moment mistriss Yillars était descendue au jardin pour respirer la fraîcheur d'une belle soirée : en passant devant le berceau où Cécile était étendue, elle s'arrêta tout étonnée : Cécile se leva vivement.
— Qui est là? dit mistriss Yillars.
— C'est moi , madame.
— Et qui, vous ?
— Cécile.
— Eh! mais que faites-vous là, ma chère amie? où sont vos compagnes? Ce jour est un des plus heureux jours de votre vie.
— Oh non , madame ! dit Cécile qui pouvait à peine retenir ses larmes.
232 CONTES MORALX.
— Pourquoi donc, ma chère enfant? qu*avez-YOU« donc ?
Cécile hésitait.
— Allons, parlez, mon enfant! vous savez bien que lorsque je vous demande de me parler comme à une amie , j.' ne vous punis jamais comme une maîtresse : vous n'avez donc rien A craindre en me disant de quoi il s'agit.
— Je n'ai pas peur, madame; mais j'ai honte. Vous me demandiez pourquoi je n'étais pas avec mes compagnes : c'est parce qu'elles m'ont toutes quittée, madame, et...
— Et pourquoi, mon enfant?
— Je vois qu'elles me détestent toutes, et je ne sais pourquoi , car je fais tout ce que je peux pour leur plaire : tous mes maîtres paraissent contens de moi, et vous-même, madame, vous avez été assez satisfaite de moi pour me donner ce bracelet, et je suis bien sûre que vous ne l'auriez pas donné à quelqu'un qui ne le méritât pas.
— Certainement non : vous l'aviez mérité par votre application et vos succès. Le prix était destiné A la plus assidue, mais non à la plus aimable.
— S'il avait été pour la plus aimable, je ne l'aurais donc pas mérité?
Mistriss Villars sourit.
— Mais qu'en pensez-vous vous-même, Cécile ? lui ditelle. Vous êtes meilleur juge que moi sur ce point. Je puis bien décider si vous vous appliquez ou non A ce que je vous fais apprendre, si vous faites ce que je désire que vous fassiez, et si vous vous abstenez de ce que je désire que vous ne fassiez pas. Je sais que je vous aime comme mon élève mais je ne puis savoir si je vous aimerais comme compagne, à moins d'être en même temps votre compagne. Je suis donc obligée de juger ce que je ferais en voyant ce que les autres font en de semblables circonstances.
— Oh! ne me jugez pas ainsi, madame, car vous îk:
m'aimeriez pas non plus; et pourtant je pense que vous m'aimeriez, car je suis aussi prompte à obliger et d'un aussi bon naturel que
— Je ne doute pas, Cécile, que vous ne fissiez preuve de bon naturel avec moi; mais je craindrais de ne vous pas aimer , à moins que vous ne fissiez aussi preuve d'un bon caractère.
— Mais , madame, par bon naturel, j'entends bon caractère : c'est tout-à-fait la même chose.
— Non, ma chère Cécile, ce sont, à mon avis, deux choses toutes différentes. Vous êtes douée d'un bon naturel; car vous avez le désir d'obliger vos compagnes et de leur être utile ; de vous attirer Wv.r éloge, et de vous éviter leur blâme ; de leur faire plaisir et de les consoler de leurs peines. MaisLéonore est douée d'uu bon caractère, parce qu'elle sait supporter leurs défauts et reconnaître les siens , et que, sans discuter son bon droit, elle cède quelquefois à celles qui ont tort. En un mot, son caractère est parfaitement bon, car elle sait souffrir et s'abstenir.
— Je voudrais que le mien fût ainsi , dit Cécile en soupirant.
— ■ Vous le pouvez aussi , mais ce ne sont pas nos désirs seuls qui nous font réussir en quoi que ce soit. Appliquez à cet objet les efforts et la persévérance qui vous ont mérité le prix aujourd'hui, et vous obtiendrez le même succès. Peut-être ne sera-ce pas à la première, ou à la seconde , ni même à la troisième tentative; mais comptez qu'à la fin vous réussirez. Chaque nouvel effort affaiblira vos mauvaises habitudes en fortifiant vos bonnes qualités. Mais vous ne devez pas espérer de réussir du premier coup : je vous le répète, parce que c'est par l'habitude seule que l'habitude peut être combattue. Il serait aussi insensé à nous d'espérer que tous nos défauts seront détruits par un seul châtiment, quelque sévère qu'il fût, qu'il était extra-
Yagant à cet empereur romain, dont nous avons lu l'histoire il y a quelques jours, de désirer que toutes les têtes de ses ennemis n'eussent qu'un seul col, afin qu'il pût le trancher d'un seul coup de glaive.
Mistriss Villars prit alors Cécile par la main, et (outes les deux s'ncheminèrent vers la miiison. Telle était la nature d'esprit de Cécile, que, lorsqu'un objet quelconque faisait une vive impression sur son imagination, il en résultait chez elle une suspension momentanée des facultés du raisonnement. L'espoir était un mobile trop puissant pour son activité, et lorsque son esprit était envahi par la crainte, il était aussitôt frappé d'un abattement complet. Sa vanité était alors aussi mortifiée qu'elle avait été exaltée et tiMomphante dans la matinée. Elle marcha en silence à côté de mistriss Villars, jusqu'à ce quelles eussent atteint une allée de tilleuls; et là, fixant ses yeux sur ceux de la sage institutrice: — Pensez-vous, lui dit-elle avec hésitation, et s'arrêtant court, pensez-vous, madame, que j'aie un mauvais cœur?
— Un mauvais cœur, mon enfant ? Eh ! qui vous a mis cela dans la tète?
— C'est Léonore , qui me l'a dit , et j'en ai été bien honteuse.
— Mais, ma chère Cécile , comment Léonore peut-elle dire que votre cœur soit bon ou mauvais? Et d'abord, dites-moi vous-même ce que vous entendez par un mauvais cœur?
— En vérité , je ne le sais pas trop , madame, mais c'est toujours quelque chose que tout le monde hait.
— Et pourquoi le hait-on?
— Parce que l'on pense qu'il nous fera du mal, j'imagine, et que ceux qui ont un mauvais cœur prennent plaisir à faire le mal et ne font jamais le bien que dans leur intérêt.
LES BRACKLETS. 235
— Ainsi la meilleure définition que vous puissiez donner d'un mauvais cœur, c'est que c'est une propension constante à blesser les autres et à faire le mal pour le seul plaisir de le faire.
— Oui , madame , mais ce n'est pas tout : cela veut dire encore quelque chose.... quelque chose que je ne puis pas bien exprimer et que je n'ai jamais bien distinctement compris, mais c'est ce qui m'effraie encore plus.
— Eh bien ! commençons par ce que vous comprenez : dites-moi, Cécile, croyez-vous réellement qu'il soit possible d'être méchant par pur amour de la méchanceté. Aucun être humain ne devient méchant du premier coup. Un homme commence à faire le mal, parce qu'il croit de son intérêt de le faire; s'il continue dans celte voie , il aura bientôt étouffé le sentiment de la honte et perdu l'amour de la vertu. Mais vous, Cécile, q*ui avez un sentiment si vif de la honte et un désir si ardent de bien faire , comment pouvez-vous croire que vous ayez un mauvais cœur*
— En vérité, madame, je ne le croyais pas avant que tout le monde me l'eût dit, et alors j'ai commencé d'en avoir peur. Ce matin même, madame, dans un moment de colère, j'ai jeté par terre les fraises de la petite Louise : j'en ai été bien fâchée aussitôt après; mais Léonore et toutes mes compagnes se sont écriées que j'avais un mauvais cœur, et pourtant ce n'était qu'un moment de colère.
— C'est probable. Ainsi, lorsque vous êtes en colère, comme vous dites, Cécile, vous voyez que vous êtes tentée de faire du mal aux autres. Si celles-ci ne sont pas ellesmêmes en colère, du moins elles ne se sentent aucune sympathie pour vous, et n'apercevant pas les motifs qui vous font agir alors, elles disent que vous avez un mauvais cœur. Et cependant lor que votre colère est passée, et que vous êtes revenue à vous-même, vous êtes fâchée de tout ce que vous avez fait et dit , n'est-ce pas?
236 COINTES MORAUX.
— Oh î oui, madame , bien fâchée !
— Eh bien ! que ce regret vous soit au moins utile , Cécile: ayez toujours présent à votre pensée, puisque vous avez le désir d'être bonne et heureuse, que si vous cédez à votre emportement pour des objets de peu d'importance, la colère et toutes ses conséquences deviendront bientôt familières à votre esprit, et dans la même proportion le sentiment de la honte s'affaiblira dans votre ame, jusqu'à ce que, ce que vous avez commencé de faire sans réflexion, vous finissiez parle faire par habitude et par choix , et c'est alors que, suivant votre propre définiiion, vous auriez un mauvais cœur.
— Oh! madame, j'espère bien que cela ne m'arrivera jamais.
— Je l'espère aussi, Cécile; je pense au contraire que ?ous avez les meilleures inclinations, et, ce qui est plus important pour vous encore , un désir actif de perfectionnement. Prouvez-moi que vous êtes capable d'autant de persévérance que vous avez de candeur, et je ne désespérerai pas de vous voir devenir tout ce que vous pourriez désirer être.
La physionomie de Cécile brilla de joie : elle monta les degrés de l'escalier avec presque autant de légèreté qu'elle les avait descendus le malin.
— Bonne nuit, Cécile! dit mistriss Villars,en traversant le vestibule.
— Bonne nuit, madame! dit Cécile, en montant l'escalier qui conduisait au dortoir.
Cécile ne put dormir ; elle passa la nuit à réfléchir sur les événeiiîens de la journée précédente et à former des projets de conduite pour l'avenir. En attendant , elle considéra qu'elle avait déjà pris bien des résolutions semblables sans effet, et elle voulut donner ù son esprit un mobile plus puissant — l'ambition.
TXS BRACELETS. ^3*
— N'ai-je pas déjà , se dit-elle, remporté le prix d'application , et la même application ne peut-elle pas me rendre di^ne d'un prix plus précieux encore? Mistriss Villars m'a dit que si le prix eût été destiné à la plus aimable, ce n'est pas moi qui l'aurais mérité : hier, c'est possible ; demain aussi peut-être; mais ce n'est pas une raison pour que je désespère de le mériter toujours.
En conséquence de ce raisonnement , Cécile forma le projet de proposer à ses compagnes qu'un prix fût décerné le premier jour du mois suivant à la plus aimable. Misiriss Villars approuva ce projet, qui fut adopté avec enthousiasme par toutes les pensionnaire.^.
— Que le prix soit un bracelet fait de nos propres cheveux, dirent-elles; et à rinstant l'acier brillant de leurs ciseaux fit tomber une mèche soyeuse de chacune de ces jeunes et jolies têtes. Ces mèches réunies formaient la plus charmante gradation de couleurs depuis le blond pâle jusqu'au noir le plus brillant.
Qui devait avoir Ihonneur d'en former une tresse élégante? Telle était alors la question.
Caroline demanda la préférence, parce qu'elle savait parfaitement faire les tresses, disait-elle.
Cécile toutefois était également certaine que personne ne s'en acquitterait aussi bien quelle-même, et une dispute s'en serait inévitablement suivie, si Cécile n'avait eu la force de se contenir au mcmaent où le rouge lui montait au visage et n'avait abandonné ses prétentions — non pas de très-bonne grâce ^ il faut en convenir, mais pourtant aussi bien qu'on pouvait le désirer pour une première fois. Car c'est l'habitude qui donne de Taisance aux manières Cl sans l'aisance , même dans les actions morales, il ne saurait y avoir de bonne grâce.
Le bracelet fut confectionné de la manière la plus gracieuse par les jolies mains de Caroline. Il était orné sur les
238 coiNTES Mor,\ux.
bords d'un filigrane d'argent, et au milieu on lisait la devise suivante brodée en petites lettres du même métal : A LA. PLUS AIMABLE. Dès qu'il fut aclievé. chaque pensionnaire voulut l'essayer. Il se fermait au moyen d'une agrafe de vermeil, et, comme il était assez grand pour les élèves les plus âgées, il se trouvait trop large pour les plus jeunes, qui s'en plaignirent amèrement et demandèrent d'une voix unanime que le bracelet fût rogné.
— • Que vous êtes simples! s'écria Cécile. Ne voyezvous pas que si vous méritez le bracelet , vous n'aurez qu'à éloigner un peu l'agrafe; tandis que si c'est nous qui le gagnons, nous ne pourrions pas l'agrandir comme vous le rapetisser?
— C'est vrai, dirent-elles; mais ce n'est pas une raison pour nous traiter de simples, Cécile.
C'était ainsi que par des expressions irréfléchies Cécile blessait souvent ses compagnes: une légère différence dans les manières en produit souvent de bien plus graves dans les résultats. Cécile se faisait plus de tort par sa pétulance et sa vivacité qu'elle ne se faisait d'amies par les plus grands efforts d'application et par toutes ses bonnes qualités.
Réussit-elle à se guérir de ce défaut et à mériter le prix ? A qui enfin le bienheureux bracelet fut-il décerné? C'est ce que nous verrons dans l'histoire suivante du 1^ juia.
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