‹ Contes moraux de Miss EdgeworthChapitre 5 sur 42 · CONTES MOB. T. I. Q · texte numérisé non relu

CONTES MOB. T. I. Q

dune amie en ce moment ! ajouta-t-elle les yeux mouillés de larmes. Vous allez me croire bien vaine, bien orgueilleuse : il ne m'a jamais donné raison de le penser; je m'imaginais pourtant que M. Montague m'aimait.

— Eh bien! ma chère fille, dit mistriss Temple, en lui prenant la main avec affection , sans être orgueilleux , ou même vain , ne peut-on pas se tromper quelquefois? Tu croyais donc avoir gagné le cœur de M. Montague? Mais que pensais-tu du tien? Prends garde de faire une autre méprise ! Tu pensais peutêtre qu'il n'aurait jamais le tien ?

— Je n'ai jamais beaucoup songé à tout cela avant le bal d'hier.

— Et aujourd'hui?

— Mais ne pensez-vous pas , maman , que M. Montague a beaucoup de bonnes qualités?

— Oui, beaucoup de qualités, beaucoup d'avantages personnels, et par-dessus tout le don de te plaire.

— 11 ne le regarderait pas comme un avantage ; c'est pourquoi je serais bien fâchée qu'il l'eût.

— Et moi aussi , je serais fâchée que le bonheur de mes filles ne dépendît plus d'elles-mêmes.

— C'est l'incertitude qui me tourmente, reprit Hélène après un silence. Tantôt je m'imagine que c'est moi qu'il préfère ; tantôt je suis sûre que c'est une autre. Hier, en revenant de la fête de l'arc, j'entendais mistriss Hargrave qui disait à lady Sheffield... Mais pourquoi vous entreiiendrais-je de ces petites circonstances? Je n'y dois plus songer.

— Tu nij dois pas! répéta mistriss Temple; c'est plutôt un objet de prudence que ôc devoir. En parlant à ta mère avec tant de candeur, tu t'es assuré son estime et son affection; et parmi les biens de ce

monde , tu trouveras un jour que l'estime et l'affection d'une mère méritent d'être recherchées , ajouta mistriss Temple avec un doux sourire; et Hélène quitta sa mère avec ce sentiment profond de gratitude que Ton a droit d'attendre d'une filie bien élevée et dirigée avec une telle bonté de cœur.

Personne n'était levé pour recevoir M. Montague, lorsqu'il se présenta au château de lady Sheffield , et il passa une heure seul dans la salle à manger. Le silence fut à la fin interrompu par une voix aiguë de femme qu'il reconnut pour étrangère, aux vains efforts qu'elle faisait pour rendre sa colère intelligible. Il ne pouvait entendre que les moto suivans : — Je sonne, sonne, sonne depuis une heure, et personne ne fait plus d'attention à moi qu'à rien du tout ! — Puis la porte de la salle s'ouvrit violemment , et mademoiselle Panache, qui s'attendait peu à trouver là quelqu'un, ût son entrée en répétant ses reproches. Frappée de surprise à la vue d'un jeune étranger, elle regretta d'avoir fait éclater si haut sa colère*. Après un second regard sur M. Montague, elle ne sut comment se comporter avec lui. Mademoiselle se targuait souvent de posséder un instinct naturel qui lui faisait distinguer à la première vue un homme comme il faut. Malheureusement quelquefois son instinct la trompait. S'étant souvenue que lady Sheffield avait fait demander un apothicaire, elle se fourra dans la tête que c'était M. Montague. — Milady n'est pas visible encore, monsieur, lui dit-elle. Sait-elle que vous êtes ici?

— J'espère que non , madame, car je serais désolé de troubler son repos après la nuit qu'elle a passée au bal.

— Oh! cela ne lui a fait aucun mal; car je lui ai donné une jatte de vin blanc et de peiit-Iait dans soa

lit; j'espère que vous ne blâmerez pas cette potion, monsieur?

— Moi I pas le moins du monde , madame.

— J'en suis charmée! Vous voyez beaucoup de familles dans le pays , monsieur?

— Madame? dit Montague, comme s'il n'eût pas compris la question.

— Vous vîsiiez beaucoup de familles, monsieur? répéta la gouvernante.

— Très-peu , madame; je suis étranger ici à tout le monde, excepté à mistriss Temple.

— Madame Temple, ali! oui, je la connais : elle a deux fil'es fort bien , je veux dire qui seront fort bien lorsqu'elles auront vu le monde. C'est bien dommage qu elles n'aient jamais eu l'avantage d'une gouvernante française pour apprendre la véritable prononciation de notre langue. Madame Temple s'en repentira lorsqu'il sera trop tard, comme je le lui ai toujours dit. Ah! "VOUS êtes allé chez elle ! J'espère, monsieur, qu'aucune personne de sa famille n'est sérieusement indisposée ?

— Tout le monde s'y porte parfaitement , à l'exception de mistriss Temple qui a été prise d'un léger rhume la semaine dernière.

— Mais elle s'est rétablie par vos soins , je le suppose, et c'est elle qui vous a recommandé à milady?

— Non, madame, répliqua Montague un peu embarrassé des sottes qisestions de mademoiselle Panache. Lord George Pulteney m'a fait l'honneur de me présenter à lady Sheffield.

— Ahî c'est lord George! Y a-t-il long-temps que TOUS connaissez milord?

— Oui, madame, il y a plusieurs années.

— Ah! plusieurs années!... Vous êtes le médecin de la famille, apparemment?

MADEMOISELLE PAÎTACHE. 125

— Le médecin de la famille ! oh ! non , madame ! dit Montague en souriant.

— Ah! \ous êtes trop modeste; beaucoup de vos confrères prennent le titre de médecin, qui le méritent moins que vous, j'en suis sûre. Et je n'aurais pas voulu , ajouta-t-elle avec un sourire gracieiix , vous appeler l'apothicaire de la famille.

A ce moment lord George entra et prit la main de l'apothicaire avec une familiarité qui surprit mademoiselle. — Qu est-ce que cest? dit-elle tout bas à Dashwood qui suivait sa seigneurie. Est-ce que ce n'est pas son apothicaire? — A cette question Dashwood partit d'un éclat de rire : — Avez-vous donc prescrit quelque ordonnance à mademoiselle, monsieur Montague? Elle demande si vous n'êtes pas un apothicaire.

Aussitôt lord George, enchanté de cette plaisanterie qui pouvait jeter du ridicule sur une personne bien supérieure à lui , partagea de bon cœur la gaîié de Dash wood, et répéta l'anecdote comme «une excellente chose )) à tous ceux qui descendaient déjeuner, surtout à lady Augusta, qu'il félicita d'avoir dansé la veille avec un apoihicaire. — Le voici, dit-il, en désignant M. Montague.

— Ma chère amie! mon cœur! excusez ma lourde mépriL^e. Si vous m'aviez seulement dit, monsieur, que vous aviez été le cavalier de lady Augusta la nuit dernière, vous m'auriez épargné la nécessité de vous faire un million d'excuses pour ma stupidité; mais je ne pouvais imaginer cela, moi! Voulez-vous bien m'excuser, ma chère amie !

— Ma chère amie! mon cœur! est-il possible que cette femme soit l'amie intime de lady Augusta , se dit Montague à lui-même. Quelle fut sa surprise? lorsqu'il sut que c'était la gouvernante de sa seigneurie !

Il tomba dans une rêverie profond'!' : — Ainsi elle a été élevée par cette slupide et vulgaire gouvernante! pensait-il. Mais c'est un malheur qui n'est pas de sa faute. Elle est bien jeune, et un homme de sens en fera ce qu'il voudra. — Lorsque Montague sortit de sa rêverie, il s'aperçut que la compagnie parlait du bal delà veille en déjeunant.

— Vous ne vous êtes pas fatigué à danser, milord , disait Dashwood. — Je déteste la danse , répliqua lord George. Je voudrais que les dames dansassent entre elles. — Une tante de sa seigneurie, qui était présente, s'offensa vivement de cette réflexion de son neveu. — En vérité, George, lui dit-elle, vous ne devriez pas parler ainsi. Les jeunes gens se donnent aujourd'hui les airs les plus étranges. Lady Sheffield, je TOUS enMTas juge; vous avez vu M. George hier soir étendu mollement sur une banquette, tandis que trois jeunes et belles demoiselles se tenaient debout en face de lui, et fatiguées à la mort.

— Elles ne pouvaient être plus fatiguées que moi, madame.

— Mais vous n'aviez pas dansé , vous ?

— Avaient -elles dansé? Ce n'est pas ma faute. Ce n'est pas moi qui les en avais priées, et ce n'était pas mon affaire de les faire asseoir. Je ne sais pas seulement qui el'es étaient , ajouta-t-il avec morgue.

— Vous saviez que c'étaient des femmes , monsieur, et à ce titre elles avaient droit à votre respect. — Lord George sourit de pitié en regardant Dashwood. — Autre grief! vous avez passé trois semaines l'été dernier dans la même maison que miss Earl : elle était au bal hier tout près de vous , et vous n'avez pas jugé à propos d'y faire la moindre attention. — Je ne l'ai

pas vue , madame. — Mistriss Earl vous a parlé. — Je ne l'ai pas entendue, madame.

— Et puis, madame, interrompit Dashwood , quant à miss Earl, si elle voulait être saluée de milcrd , il fallait qu'elle le saluât la première. — Le saluer la première ! — C'est la règle. Les dames doivent toujours parler 1 -s premières. — Je n'ai plus rien à ajouter, s'il en est ainsi. Que dites-vous de cela, lady Augusta?

— Oh ! cela est par trop choquant , quand on y pense, répondit lady Augusta : le mieux est donc de n'y pas penser. — Ejccellent bon mot! s'écria Dashwood. C'est la réjlexion qui gâte la conversation et tout dans la vie. — Mais , ajouta lady Augusta en ) s'apercevant que son bon mot n'était pas également l goûté par toute la compagnie, je veux seulement dire qu'il faut bien faire ce que les autres font.

— Assurément , dit mademoiselle; non pas que j'ap» prouve le défaut de galanterie chez les jeunes gens , mais cettemiss Earl est aussi raide que des pincettes , et je n'approuve pas cela non plus. Je n'aime pas les prudes, moi. — Mais, sans pruderie, ne peut-on avoir une certaine dignité de manières? dit la vieille dame gravement. — De la dignité!... Oh! je n'ai rien à dire contre la dignité ;'}& ne trouve pas non plus que la réserve anglaise soit de trop. Je pense qu'une dame d'un certain rang a toujours assez de bons principes , et quant au reste, qu'importe? Telle est mon opinion.

M. Montague s'empressa d'examiner la physionomie de lady Augusta pour voir ce qu'elle pensait de l'opinion de sa gouvernante, mais tout ce qu'il put y lire c*( SI qu'elle ne pensait rien du tout. — Bah ! se dit-il à lui-même, elle a bien le temps d'apprendre à penser. Je suis content toutefois qu'elle n'ait pas approuvé l'opinion de mademoiselle. J'espère qu'elle

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n'aura rcru d'elle que des leçons de langue française.

A peine le déjeuner était-il fini que lord George, se livrant à son bâillement habituel , s'approcha de la fenêtre. — Allons, mademoiselle , dit Dashwood avec gaîié, allons faire une promenade au bord de l'eau; lady Augusta nous accompagnera, je l'espère. — A propos, dit tout bas lord George, songez à notre pari sur mademoiselle et le nègre. J'y tiens toujours au moins! — Et moi donc! Je le double si vous voulez , ajouta-t-il tout haut , en se tournant vers mademoiselle Panache , avec des complimens outrés sur la fraîcheur de son teint et le danger de l'exposer sans voile à l'ardeur du soleil. — Eh bien! monsieur Dash- Tf'ood , quand vous aurez persuadé à mademoiselle de prendre un voile , nous partirons, s'il vous plaît, dit îady Augusta.

Montague, qui épiait avec soin toutes les actions d' Augusta, vit avec plaisir qu'elle attendait la vieille dame qui avait pris si chaudement la défense de la dignité féminine. 11 ne réfléchit pas alors que c'était la tanie de lord George et que les attentions d'Augusta pour la vieille dame procédaient plutôt d'une bonne politique que d'un bon cœur. Les hommes d'un caractère franc et généreux sont aisément trompés par les coquettes, parce qu'ils ne sauraient soupçonner la bassesse de leurs artifices. En se rendant au bord de la rivière, Iady Augusta déploya tant de charme pour séduire M. Montague, que le souvenir d'Hélène Temple ne lui vint pas une seule fois à l'esprit. Quoiqu'il eût assez de raison pour apercevoir le danger, il n'avait pas assez de courage pour l'éviter.

Cet agréable tête-à-tête fut toui-à-coup troublé par mademoiselle Panache , qui , dans un effroi mortel , cherchait à retirer ses mains de celles de M. Dash wood :

— Non , non ! je ne veux pas , je vous dis , je ne veux pas , criait-elle en se déballant. — Mais j'ai juré de vous faire entrer dans le bateau. — Ah! dans le bateau, à la bonne heure; mais non pas avec ce vilain nègre. — Eh bien! persuadez à milord d'emmener son nègre ; et vous reconnaîtrez alors , milord , que le pari est nul. — Du tout , répliqua froidement sa seigneurie , je ne veux rien reconnaître , ni renvoyer Torn : c'est un batelier excellent , et nous ne pouvons nous promener sans lui. — Eh bien ! je ne bougerai pas de là, dit la gouvernante en colère. — Eh bien î je vais vous emporter, reprit Dashwood en riant; et aussitôt commença le débat le plus grotesque entre le '(^récepteur et la gouvernante, qui finit par l'enlèvement de celle-ci dans les bras de Dashwood au milieu des grossiers éclats de rire de deux laquais et du nègre Tom , spectateurs de la scène.

M. Montague frémit à Tidée de recevoir une femme des mains de mademoiselle Panache; mais, en Jetant les yeux sur lady Augusta, il crut la voir rougir, et cette pudeur la sauva dans son esprit et accrut encore son indignation coriire la gouvernante. Celle-ci , effrayée de cette scène et piquée des moqueries bruyantes des domestiques, de l'ironie sarcastique de lord George, de l'air froid de Montague , et des regards baissés de son élève, se tourna vivement vers Dashwood et s'écria, d'un ton de colère, qu'elle n'avait jamais vu pareille insolence : — Qui vous a autorisé , dit-elle toute furieuse , à prendre de ces libertés avec moi? Et cominent avez-vons seulement osé y songer?

— Je confesse que je n'ai pas trop réfléchi à ce que je viens de faire, mademoiselle, repnt Dashwood en jetant à lady Augusta un coup d'œil secret qui implorait son pardon... Mais votre enjeu , milord , s'il vous

plaîr, ajouta-t-il , en essayant de tourner la chose en plaisanterie : il n'y a pas eu de cri, le pari est loyalement gsffîné.

— Je vous assuro , monsieur , que vous ne me donnerez pas le chango, répondit mademoiselle Panache : c'est une très-mauvaise plaisanterie. Ma chère amie, venez , allons-nous-en... Ne touche pas à cela , misérable ! cria-t-elle en fureur au nègre Tom au moment où il voulait enlever la planche qui conduisait du bateau à la rive. Je veux rentrer à l'instant même et parler à milady. Venez , venez , ma chère amie. A ces mots elle s'élança hors du bateau et Dashwood la suivit en cherchant à l'arrêter, mais en vain; elle eut toutefois la prudence de prendre le chemin ^.e plus long à travers le parc afin d'avoir le temps d'entendre raison , comme disait Dashwood. Avant d'être sortie du parc, elle était pleinement convaincue. — Laissez les choses comme elles sont, lui disait l'éloquent Tony : ce n'est qu'une plaisanterie et tout est fini; mais si vous prenez les choses au sérieux , elles pourraient ne pas si bien tourner pour vous , même après votre propre rapport, et vous n'enverriez pas la fin de long-temps. — Ces bonnes raisons , assaisonnées d'une profusion de complimens flatteurs , ratifièrent la paix. Dashwood rit en lui-même de s'être donné tant de peine pour l'obtenir, tandis que mademoiselle se consolait dans la douce idée que le beau Tony était amoureux fou d'elle ; elle avait même si peu de connaissance du cœur humain qu'elle regardait la scène qui venait de se passer comme une preuve de sa passion.

— Où est donc lady Augusta? je croyais qu'elle ne m'avait pas quittée, dit-elle. — La voici qui vient au bout de cette allée avec M. Montague. Nous avons marché très-vite. — Oh 1 elle ne marche jamais aussi vite

que moi : c'est que je suis presque aussi jeune qu'elle.

Dashwood fit un signe d'assentiment tout en réfléchissant en lui-même aux conséquences de l'amour naissant de M. Montague pour lady Augusta. — Si un homme sensé comme lui parvient à se faire écouter d'elle, c'en est fait de mes espérances, se dit Dashwood ; et il résolut d'user de tout son pouvoir sur mademoiselle pour la prévenir contre son rival , afin qu'elle pût elle-même influencer l'esprii de son élève. La méprise de mademoiselle Panache le servait heureusement dans cette circonstance ; après avoir pris M. Montague pour un apothicaire , mademoiselle Panache devait naturellement persister dans l'idée qu'il n'avait pas l'air d'un homme comme il faut.

Pendant ce temps , M. Montague se promenait lentement avec lady Augusta qui se plaignait de la chaleur, 11 avait profondément réfléchi sur la rougeur précédente de sa seigneurie, rougeur qui, suivant son interprétation, exprimait tout ce que le sentiment le plus exquis et le plus délicat pouvait inspirer. Telle est cependant, quelquefois, l'inconséquence de l'esprit humain, qu'il n'était pas certain qu elle eût même rougi du tour. Cette rougeur venait peut-être de l'ardeur de la température, et puis elle avait marché un peu vite. Ce doute injurieux finit cependant par se dissiper, et la réalité de la rougeur une fois constatée forma la base de quelques ingénieuses théories du sens moral et de maintes déductions tout-à-fait logiques. Admirateur enthousiaste des grâces et de la beauté d' Augusta, il ne pouvait s'empêcher de souhaiter que son caractère et son intelligence ne lui parussent à l'unisson de ses avantages personnels. Or, lorsque l'on est vivement désireux de découvrir des perfections dans

robjetaimé, on y réussit généralement, ou du moins on s'imagine qu*on y réussit. M. Montagne aperçut bientôt nombre d'aimables et attrayantes qualités dans Va belle lady, malgré la présence de quelques défauts, qu'il s'excusa à lui-même avec l'ingénuité la plus philosophique.

(.( L'affectation, dit le judicieux et profond Locke, a toujours le but louable de plaire. » D'après ce prin- <:ipe , M. Montague ne pouvait pas se montrer trop sévère pour ce défaut. — C'est du désir de plaire, se disait-il, que procède non-seulement ce qu'il y a de plus aimable , mais une grande partie de ce qu'il y a de plus estimable dans le sexe féminin. C'est seulement quand il s'adresse à d'indignes objets que ce désir conduit de l'arfectaiion à la coquetterie, dé la folie au Tice. Mais du moment que ce désir de plaire chez une femme est guidé par le jugement, du moment qu'elle ressent de l'attachement pour un homme supérieur au vulgaire, non-seulement elle cesse d'être coquette, mais elle parvient à exceller dans tout ce qu'il approuve, et c'est sa mobilité même d'idées et de manières qui lui donne Iheureuse faculté de se plier aux goûts de l'homme de son choix , et d'acquérir en perfection tout ce que ses plus ardentes espérances pouvaient à peine entrevoir. Les preuves de ce jugement éclairé, les premiers symptômes de cet attachement à un homme supérieur au vulgaire , M. Montague croyait les distinguer alors dans lady Augusta. Il n'oubliait pas non plus qu'elle n'avait que dix-huit ans : — Elle est si jeune, se disait-il à lui-même, que je dois songer à ce qu'elle deviendra plutôt qu'à ce qu'elle est. Pour rendre justice à notre subtil philosophe, nous ferons observer que lady Augusta, avec toute l'adresse ^4om une femme si jeune pouvait être capable, fai-

sait tout ce qui était en son pouvoir pour confirmer M. Montague dans ses favorables sentimens pour elle.

Comme il attendait une circonstance décisive, il fut à la fin entraîné par le généreux enthousiasme, l'aimable candeur et le bon sens dont lady Augusta fit preuve en parlant d'une de ses amies qu'il ne semblait pas approuver. Lady Diana, cette amie, était une des dames qui s'étaient moquées si méchamment de la cl aussure dépareillée de miss Hélène. C'était une veuve jeune , riche , à la mode, extravaga/ile, affectant des manières viriles et cavalières. Son regard était effronté comme un jurement ; son langage , à l'unisson de son regard. Elle jurait et s'habillait à la dernière mode. Elle menait quatre chevaux à la fois : c'était en outre une chasseresse déterminée, qui déclamait l'éloge de ses chiens ou de ses chevaux d'un ton à faire trembler les piqueurs et les laquais. Elle parlait Si souvent de son cheval favori Spanker, qu'on lui avait donné le nom de lady Diana Spanker.

Lady Augusta s'était aperçue que ses grâces toutes féminines formaient un contraste agréable avec les charmes de cette mâle beauté ; elle cultiva donc sa connaissance, et lady Sheffield ne mit point d'objection à recevoir une jeune dame qui était bien reçue partout. En conséquence lady Diana Spanker se rendait fréquemment de Cheltenham qu'elle habitait au château de Sheffield, tlistans l'un de l'autre de quelques milles seulement. Un matin elle vint voir lady Augusta, et insista pour lui faire essayer son cheval favori. Les jeunes gens descendirent aussitôt pour aider la jeune lady à monter sur Spanker ; peine inutile , car lady Diana s'en chargea elle-même. Augusta était toute timide, et son amie avait beau jeu pour lui adresser 3es rudes railleries. A la fio elle triompha de ses

craintes et parvint à se mettre en selle. Sa maîtresse d'équiiaiion rassembla les rênes de la bride et les remit dans ses timides mains; puis, l'armant du fouet : — Au nom du ciel , ne soyez pas si peureuse ! — A peine ce dernier mot était-il prononcé, que lady Augusta, par un mouvement involontaire de son fouet, irrita l'impatience de son fougueux coursier qui partit à l'instant. Heureusement, M. Montague saisitla bride, et lady Augusta fut désarçonnée sans le moindre accident!— Eli bien! Spanker, s'écrialady Diana d'une voix capable de terrifier un cheval ; et, s'élançant sur son dos avec une hardiesse toute masculine : — Je vais te faire voir que je suis ta maîtresse, et tu vas me payer tes fredaines. Spanker repartit au galop , et lady Diana lui donna ce qu'elle appelait (f une leçon complète. » Malgré les cris aigus de lady Augusta et les supplication des spectateurs d'épargner les coups.de fouet, elle persista et battit Spanker jusqu'à ce qu'elle l'eût tout-à-fait dompté. Puis elle mit pied à terre avec la même aisance, et, remettant Spanker à son groom, elle ôta son chapeau pour recueillir les applaudissemens de la société. Lord George exprima son admiration en termes qu'il n'avait jamais employés à l'égard d'aucune autre femme, et jura que de sa vie il n'avait vu monter ainsi à cheval. Lady Diana reçut ces éloges avec un sourire satisfait accompagné d'une cordiale poignée de main : — Promène-le, Jack, ajouta-t-elle en se tournant vers le groom qui tenait le cheval ; promènele, car il est tout en nage; et lorsqu'il sera moins trempé, tu le ramèneras; et puis, ma chère enfant, dit-elle à lady Augusta, vous lui donnerez une bonne leçon.

— Moi! oh non, jamais! s'écria lady Augusta avec UD faible cri. Ne mettez point mon amitié à celte

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épreuve, j'insiste pour abandonner entièrement Spanker à sa maîtresse. Je ne voudrais point remonter sur son dos pour tout l'univers. — Vous parlez bien comme un enfant , comme une femme ! s'écria son amie. — Je le confesse, je suis femme dansl'ame, reprit Augusta avec un soupir, et je crains bien de n'être jamais autre chose.

— Y ous craignez! répéta Montague, auquel cette affectation même de timidité feminine paraissait charmante à cet instant en contraste avec l'intrépidité masculine et les manières hardies et repoussantes de lady Diana Spanker. Le ton dont il prononça ce seul mot fut suffisant pour trahir ses sentimcns auprès des deux dames. Lady Diana lui jeta un regard de souverain mépris : — Tout ce que je sais et puis dire, s'écria-t-elle, c'est que cette crainte ne vous fera jamais monter à cheval. — Lord George partit d'un gros éclat de rire. — Quoi qu'il en soit , la crainte peut être une excellente chose en temps et lieu; mais on dit que cela se gagne î c'est pourquoi je m'empresse de vous fuir, mon enfant, dit-elle à lady Augusta. Jack, amène-moi Spanker. J'ai vingt milles à faire avant dîner : je n'ai pas de temps à perdre. J*ai perdu une heure entière ici, ajouta-t-?llQ en tirant sa montre; Spanker va me la regagner. Dieu vous bénisse tousl adieu ! — A ces mots elle monta son cheval et partit ventre à terre. — Dieu vous bénisse aussi! adieu, adieu, lady Diana Spanker! lui criaDashwood. Qu ;nd elle fut assez loin pour ne plus l'entendre : Dieu nous préserve des amazones ! — Lord George ne dit pas amen. Il déclara au contraire que c'était une charmante cavalière, et parut tout-à-fait épris de ses charmes. M. Montague étudia en silence la physionomie de lady Augusta et observa avec plaisir qu'elle ne partageait pas les

sentiraens de sa seigneurie. — Elle a trop de bon sens pour ne pas voir les défauts de sa nouvelle amie ; et maintenant que ses yeux sont ouverts , elle ne se fera pas plus long-temps, j'espère, une compagne favorite de cette odieuse femme, se dit-il. — Je crains bien que vous ayez raison , dit en entrant lady Augusta à la vieille dame qui avait vu tout ce qui s'était passé d'une fenêtre du salon. Lady Diana vient de se montrer à moi sous un bien désagréable aspect , ainsi que TOUS me l'aviez annoncé l'autre jour, ajouta-t-elle avec le douloureux soupir d'une amitié expirante.

— Savez-vous , dit Dashwood , que cette diable de femme nous a tous horriblement effi ayés? Dieu me pardonne, je n'ai jamais eu plus de peur dans ma vie que lorsque je vous ai vue sur ce vicieux animal !

— A dire vrai, répondit lady Augusta, j'étais bien folle aussi déjouer un jeu à me casser le cou par pure amitié,

— Vous en êtes quitte à peu de frais, dit la vieille dame; et si une chute de cheval eût été le pire mal à craindre de l'amitié d'une telle femme, cela n'eût pas encore été si effrayant.

— Il est si difficile , répliqua lady Augusta avec un nouveau soupir et d-un air plein de candeur, il est si difficile de trouver des défauts à ceux qu'on aime! Pardonnez-moi , madame , si j'ai défendu mon amie avec tant de chaleur l'autre jour. Je conviens que j'aurais dû me rendre à votre jugement et à votre connaissance du monde si supérieure à la mienne. Mais j'avoue que Tinconvenance de ses manières d'amazone, comme les appelle M. Dashwood, ne m'avait pas frappée jusqu'à ce matin. Je ne pouvais , ni ne voulais croire la moitié de ce qu'on disait d'elle; aujourd'hui même, je suis encore persuadée qu'elle est, du reste ,

tout-à-fait irréprochable. Mais je reconnais la justesse de ce que vous me disiez , madame : les jeunes femmes ne sauraient mettre trop de scrupule dans le choix de leurs amies: on nous juge par nos compagnes, et combien ne sommes-nous pas quelquefois injustement jugées ?

Sa seigneurie prononça ces derniers mots d'un air pensif : elle n'avait jamais paru si séduisante à Montague que dans ce moment : — Comme le sentiment embellit la beauté ! se dit-il, et quel sentiment est plus aimable que la candeur ! L'irréflexion était le seul défaut de son caractère ; mais peut-on attendre beaucoup de réflexion d'une jeune fille de dix-huit ans, élevée par une demoiselle Panache?

Notre amoureux raisonnait comme un fou, mais non comme un idiot ; il lirait d'admirables déductions des apparence; seulement ces apparences étaient fausses. Il n'avait pas observé que les yeux de lady Augusta s'étaient ouverts sur les défauts de son amie l'amazone, dans le moment même où cette belle excitait l'admiration de lord George. Il n'avait pas vu enfin que ces candides réflexions adressées à la tante de sa seigneurie procédaient directement d'une jalousie de femme.

Le lendemain , lord George , qui s'était fait attendre au déjeuner, fit une apparition bruyante, et annonça que lady Diana Spanker, en courant au galop, la veille, avait été désarçonnée par une vieille femme. — Ma foi ! je ne le croirais pas , ajouta lord George en riant, car elle monte à cheval mieux qu'aucune femme d'Angleterre, si mon groom ne tenait Phistoire de la petite fille même de !a vieille femme qui a é'.é renversée.

— Renversée ! s'écria lady Augusta. La pauvre femme a été renversée! Est-elle blessée?

— Blessée? mais, oui , je pense, reprit lord George. Je ne sache pas qu'on {)uisse être renversé sans avoir de mal. La petite fille tient une pétition qu'elle veut nous présenter sans doute ; je viens de la voir dans la cour.

— Oh! voyons cette pauvre enfant, dit lady Augusta: faisons-la venir à la fenêire. A ces mots elle ouvrit la fenêtre et reçut la pétition des timides mains de l'enfant qui s'était approchée, avec un sourire qui parut exprimer à M. Montague la plus douce et la plus gracieuse bienveillance. Lady Augusta lut la pétition avec sentiment : sa voix n'avait jamais paru si mélodieuse à l'amoureux jeune homme. Elle s'empressa d'inscrire son nom en tête d'une liste de souscription, en donnant beaucoup plus qu'il ne fallait; mais l'indulgent Montague mit celte prodigalité sur le compte d'un excès de générosité.

C'est par cette série de petits moyens que lady Augusta s'efforçait de paraître plus aimable et plus séduisante aux yeux de ce jeune homme sans artifice : mais le moment du succès fut pour elle le moment même du danger. Elle ne réfléchissait pas que si un homme de sens songeait sérieusement à elle pour en faire sa femme , cette situation exigerait d'elle des qualités tout autres que celles qui réussissent dans un salon. Elle tomba ainsi dans une méprise assez commune à son sexe : elle croyait que l'amour aveugle ceux qu'il blesse. Les coquettes ont toujours assez de pénétration pour voir ce qui doit plaire à leurs divers admirateurs; mais celles-là même qui possèdent le mieux cette mobilité de manières qui se fait toute à tous, oublient qu'il n'est pas possible déjouer toujours le même rôle. Dès que les motifs qui ont provoqué la dissimulation disparaissent, l'habitude ressaisit son pouvoir, et le naturel l'emporte.

Lady Augusta se croyait assurée de son triomphe, lorsqu'un jour elle se promenait dans le jardin avec sa victime : mademoiselle Panache et son partenaire habituel, M. Dashwood, les accompagnaient. La gouvernante se baissa pour cueillir des œillets et des roses, et M. Montague , en remarquant trois roses dont l'une était en pleine fleur, la seconde à demi épanouie , et la troisième en simple bouton, se rappela un passage du roman de Berkeley , Gaudeniio di Lucca. — Avez-Yous jamais vu Gaudentio di Lucca, et vous rappelez-vous l'histoire de Berilla, lady Augusta? ditil. — Non, je ne connais pas l'histoire de Berilla; quelle est-elle? — Je voudrais avoir le livre ici ; mais je l'ai prêté , il y a déjà quelque temps , à miss Hélène Temple; je le lui demanderai pour vous; j'espère qu'elle aura fini de le lire.

A ces derniers mots, le désir de connaître Gaudentio di Lucca s'accrut encore dans l'esprit de lady Augusta, qui voulut savoir absolument l'histoire de Berillar — Et qui vous a rappelé ce livre? lui dit-elle. — • Ces roses m'ont fait souvenir de l'utopie de Berkeley, qu'il appelle Mezzoranie... Chaque philosophe, a son utopie qu'il baptise d'un nom de fantaisie; vous savez, monsieur Dashwood.... En Mezzoranie donc, lady Augusta, les jeunes gens ne faisaient point leurs déclarations d'amour à l'aide de paroles éloquentes , mais par le moyen de fleurs naturelles. L'amant déclarai* d'abord ses seniimens en offrant un bouton de rose à sa maîtresse; si elle se sentait du penchant pour lui , elle acceptait et portait le bouton à son côté. Lorsque son affection s'était accrue avec le temps (car en Mezzoranie on supposait que le temps ne fait qu'accroître raffociion pour ceux qui en sont dignes), l'amant offrait à sa belle une rose à demi ouverte; puis, si ia

fleur avait élé gracieusement acceptée , il revenait peu de temps après avec une rose épanouie, image d'une affection en pleine maturité. Les dames qui acceptaient ces fleurs, et qui les portaient, étaient considérées, parmi les simples Mezzoraniens , comme engagées pour la vie; et les jeunes gens, quoiqu'ils ne fissent , en présentant les fleurs, ni protestations, ni sermens d'un amour éternel, n'en étaient pas moins crus sincères, et méritaient, dit-on, cette confiance.

— Quesi-ce que c'est ? Qu'csi-ce que c'est ? répéta plusieurs fois mademoiselle, pendant que M. Montague parlait. Elle ne savait pas assez l'anglais pour bien comprendre cette langue , et Dashwood fut obligé de lui servir d'.nterprète. Pendant qu'il était occupé à sa traduction, M. Montague cueillit trois roses , un bouton , une rose à demi ouverte et une fleur épanouie , et les présenta gaîment au choix de lady Augusta. — Je meurs d'envie d'avoir ce livre ; vous irez le demander demain à miss Hélène Temple, n'est-ce pas? dit laîly Augusta, en prenant avec un sourire coquet le boulon de rose qu'elle mit dans son sein.

— Bon! dit mademoiselle en se baissant pour ramasser la rose épanouie que M. Montague avait jetée nonchalamment. Bo7i ! mais n'est-ce pas dommage de jeter ainsi celte belie fleur?

— Elle n'a pas été jetée pour mademoiselle Pana- •che! dit Dashwood.

— C'est possible, mais je vous ferai observer, avec votre beau compliment, que vous m'avez laissé ramasser cette fleur... à l'avglahe.

— Eh bien ! alors pcrmettez-.-^oi de la mettre dans votre bouquet à la française.

— C'est plus que vous ne méritez... Mais non, non, jo la mettrai mieux que vous à mon goût. Elle mit et

MADE3T0ISELLE PANACHE. I4l

remit la fleur; puis s'arrêta soudain, poussa un cri perçant, arraclia la rose de son sein et la jeta loin d'elle avec un geste d'horreur tout-à-fait théâtral. \^n noir perce-oreille s'échappa de la rose : l'insecte prit la fuite , mais mademoiselle Panache le poursuivit et l'p'^rasa sous son pied. — Oh! M. Montague, j'espère qu'il n'y a aucune de ces affreuses créatures dans le bouton que vous m'avez donné! s'écria lady Augusta. A ces mots, elle examina le bouton et découvrit sur une des feuilles une petite chenille verte ; d'un geste non moins théâtral que celui de la gouvernante, elle arracha la feuille et la jeta loin d'elle, puis elle mit son pied sur l'innocente chenille et l'écrasa sans pitié. Au même instant toute la personne de lady Augusta parut transformée aux yeux de son amant. Elle cessa d'être belle : sa physionomie parut altérée par la malveillance; il vit dans ses gestes une expression de cruauté repoussante. Tous ses charmes avaient disparu.

Mademoiselle Panache avait inspiré à son élève, dès l'âge de douze ans, sa folle terreur des insectes, et lui avait appris cette sorte de cruauté, qui, à dixhuit ans, dégoûtait un homme de mœurs douces de l'amour qu'il ressentait pour elle. M. Montague ne dit rien dans cette occasion : on continua de marcher. Quelques minutes après l'exécution de la chenille : — Eh bien ! mademoiselle, qu'avez-vous donc fait de Fanfan? s'écria tout-à-coup lady Augusta. Je croyais que mon chien était avec vous : au nom du ciel, où est-d? — Il court devant nous, milady — Oh! il va se perdre! le voilà déjà au bout de l'avenue , près de la grande route ! Fanfan ! Fanfan ! — Ne vous alarmez pas ainsi , dit Dashwood ; si votre Seigneurie me le permet, je vais courir après Fanfan et je vous le ramène à l'in-

Slant. — Mon Dieu, monsieur, ne vous donnez pas cette peine; je parlais seulement pour mailemoiselle, qui perd régulièrement Fanfan toutes les fois qu'elle sort avec lui.

Dashwood courut à la recherche du petit chien, et iady Augusta, affectant l'abattement le plus profond, protesta qu'elle ne pouvait faire un pas de plus et s'assit sous un arbre dans une graci^se et languissante attitude. M. Montague se tint en silence auprès d'elle, pendant que mademoiselle Panache cherchait à se justifier de sa négligence au sujet de Fanfan. A la fin Dashwood se montra de loin , tenant le petit chien dans ses bras : — Ah î le voilà ! cher Fanfan ! s'écria mademoiselle. — Je suis réellement très-obligée à M. Dashwood , dit lady Augusta en jetant un regard de reproche sur Montague. M. Montague est sans doute trop éclairé pour croire aux proverbes vulgaires, ajouta-t-elle en baissant les yeux sur son boulon de rose et en tirant une feuille , et il s'attend sans doute que je n'y ajouterai pas plus de foi que lui. Qui m'aime, aime mon chien, vous savez; c'est un sot et ridicule proverbe, n'est-ce pas?

L'arrivée de Dashwood épargna l'embarras de répondre à M. Montague. Dashwood venait tout haletant annoncer un terrible malheur : Fanfan avait enfoncé une épine dans sa patte de derrière. Lady Augusta reçut son chien sur ses genoux avec les plus tendres expressions de condoléance, tandis que Dashwood s'agenouillait près d'elle pour sympathiser avec sa douleur, et pour examiner la patte du bichon. Mademoiselle prêta une aiguille pour extraire l'épine. — Que je voudrais avoir un verre grossissant! dit Dashwood avec une sollicitude outrée,

— Monstre d insensibilité, vous ne toucherez pas à

MADEMOISELLE PANACHE. ikS

Fanfan ! s'écria lady Augusta en étendant les mains pour protéger Fanfan contre M. Montague, qui se baissait alors pour la première fois, afin d'examiner aussi la blessure. N'y touchez pas ! je ne voudrais pas TOUS le confier pour tout l'univers. Vous détestez les chiens : vous le tueriez !

— Moi , le tuer ! oh ! non , dit M. Montague ; je ne voudrais pas même tuer une chenille.

Lady Augusta rougit à ces mots. Heureusement Dashwood vint à son secours en demandant à M. Montague depuis quand il était devenu bramine, et professait tant d'affection pour les chenilles ou les perceoreilles. — Je ne me rappelle pas avoir jamais professé d'affection pour les insectes , reprit froidement M. Montague. — Non, mais vous en avez pitié ^ et la pitié est proche parente de l'affection. Votre seigneurie connaît-elle l'histoire de cet homm.e qui avait apprivoisé un crapaud ? — 0 le misérable ! s'écria lady Augusta avec affectation. Comment pouvait-il en être venu à aimer un crapaud? — Il commença par en avoir pitié, je suppose ! Quant à moi , je ne puis qu'envier le sort de ceux dont le cœur peut sympathiser si facilement avec la classe des insectes. — Ou la classe des brutes, n'est-ce pas? dit M. Montague en souriant et en regardant Fanfan, dont la patte était alors tendrement caressée par Dashwood.

— Oh! messieurs, brisons là-dessus, pour l'amour de Dieu, dit lady Augusta avec une terreur affectée, comme si elle eût craint une querelle imminente. Pauvre Fanfan, tu ne voudrais pas être cause d'une querelle , n'est-ce pas ? — A ces mots elle se leva , et , remettant le petit chien aux soins de Dashwood , elle se dirigea vers le château avec un air marqué de mèconteniement contre M. Montague.

Ikh CONTES MORAUX.

Le déplaisir de sa seigneurie ne l'affecla pas autant qu elle s'y attendait. Le souvenir de sa physionomie et de ses (gestes , lorsqu'elle avait mis le pied sur la chenille, lui revint à l'esprit plus d'une fois dans la soirée; et dans le silence de la nuit il ne put s'empêcher d'y songer encore , ni effacer de son souvenir l'image de celte cruauté révoltante.

— Votre seigneurie a-t-elle quelques commissions à me donner pour mistriss Temple? dit le lendemain M. Montague en s'adressant à lady Sheffield. Je vais lui faire une visite ce matin.

Lady Shcfàeld le pria de vouloir bien lui remettre un billet d'invitation pour la semaine suivante. — Faites mes amitiés à ces dames, dit lady Augusta, surtout à miss Hélène. Si elle a fini le Hmc dont vous m'avez parlé, je serais charmée de le voir.

Lorsque M. Montague arriva chez mistriss Temple, il fut introduit dans la pièce où les dames se tenaient habituellement. Le domestique lui dit qu'elles étaient toutes à la promenade, d'où elles reviendraient bientôt sans doute : elles s'étaient dirigées vers une chaumière distante d'un demi-mille. La vue du salon dans lequel il avait passé tant d'heures agréables réveilla chez lui une foule de souvenirs assoupis. Ouvrages, livres , dessins, écriture , tout était là disposé comme avant son aljsence. — Toutes ces petites occupations, qui fonlle bonheur de la vie domestique, sont là, disaitil. Je ne vois rien de semblable au château de lady Sheffield ! — Sur la table, auprès d'une jolie boîie à ouvrage, quM reconnut pour celle d'Hélène, gisait un livre ouvert: c'était Gaudentio di Lucca. Montague se souvint alors du bouton de rose qu'il avait donné à lady Augusia , et il se mit à siffler une fanfare. Un livre de musique était étendu sur le piano : il était ouvert à

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on air qu'il aimait et qu'il se rappela avoir entendu jouer par Hélène dans la dernière soirée qu'il avait passée auprès d'elle. Hélène n'éiait pas une profonde musicienne, mais elle jouait assez agréablement pour plaire à ses amis, et ne cherchait pas à faire parade desesialens. Lady Augusta, au contraire, ne semblait considérer ses talons que comme des moyens d'excitor l'admiration. Pour mettre fin à la comparaison quii faisait malgré lui entre les deux jeunes filles , il imagina que ce qu'il avait de mieux à faire était d'aller audevant de mistriss Temple : il réfléchissait sagement que l'activité du corps suspend quelquefois celle do l'esprit. Il avait du moins observé que son ami George employait souvent ce spécifique avec succès , et pour la première fois il voulut imiter l'exemple de sa seigneurie en s'agitant d'un lieu à un autre sans motif. 11 sonna, s'informa vivement du chemin que les dames avaient pris , et courut au-devant d'elles avec l'air empressé d'un homme qui aurait eu toCiies les affaires de la nation sur les bras. Il ralentit le pas pourtant en approchant de la chaumière où il savait trouver mistriss Temple et ses filles. Le premier objet qu'il vit en entrant fut Hélène , assise à côté d'une vieille femme décrépite, qui avait la tête appuyée sur une béquille, et qui semblait beaucoup souffrir. C'était la pauvre femme qui avait été renversée par le cheval de lady Diana Spanker. Un fermier de mistriss Temple, qui passait au moment où l'accident était arrivé, avait eu l'humanité de transporter chez lui la pauvre vieille. Aussitôt qu'elle en avait appris la nouvelle, mistriss Temple avait envoyé quérir un chirurgien , et était accourue avec ses filles pour donner à la malade celte sorte de consolation que le riche peut si facilement donner au pauvre et au malheureux , la consolation

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