‹ Contes moraux de Miss EdgeworthChapitre 6 sur 42 · CORTES MOB. T. I · texte numérisé non relu

CORTES MOB. T. I

non de l'or, mais de la sympathie pour ses souffrances.

11 n'y avait ni affectation , ni osientation de sensibilité dans cette scène louchante, et la simplicité charmante a'Hèlène ne parut jamais si aimable à M. Montague. 11 se rappela l'attitude affectée de lady Augusta en parlant à la petite fille de la malade ; mais il y avait dans cette chaumière quelque chose qui respirait bieo autrement la franchise et la bonté naturelle : les deux jeunes filles s'étaient empressées , chacune de son côté, de soulifjer le malheur-, mais là il n'y avait point de speciaicurs pour applaudir ou pour admirer.

En retournant chez mistriss Temple avec les dames, M. Mon;ague s'aperçut qu'Hélène conservait près de lui sa liberie d'esprit habituelle; il y avait pourtant dans ses mrn'ères plus de délicatesse et de dignité et mo ns ù'ei jouement qu'autrefois. Cette attitude mêm ' avait du charme pour lui et formait un contraste piquant avec les perpétuels efforts de plaire et l'éclat artificiel des manières de lady Augusta. II ressentait celte sorte de bien-être que l'on éprouve lorsque la vue, surexcitée ou fatiguée par une lumière éblouissante ou par de vives couleurs, vient à se reposer sur un pa siUe tapis de verdure. Les tables de jeu , la compagnie nombreuse, le bruit et le tumulte du château de lady Sheffield, lui rappelaient la vie bruyante de la ville plu'ôt que celle de la campagne , et il avait observé plus d'une fois que dans les iniervalles que laissaient la toileite , les visites et la coquetterie, la belle Augusta était fréquemment sujette à l'ennui. Jamais il n'avait même entrevu , au milieu des longues heures qu'il avait passées dans l'iniérieur de misiriss Temple, ce mal contagieux qui choisit ses victimes parmi ceux qui se livrent à la dissipation et à l'oisiveté. Quel admirable point de vue pour

MADEMOISELLE PAXACHE. 1V7

un hommp qui veut juger le caractère d'une femme, lorsqu'il peut la voir au milieu de sa famille, qu'il peut lire son histoire dans les yeux de ceux qui la connaissent le plus intimement , qu'il peut épier sa conduite comme fille et comme sœur, et prononcer un jugement certain , d'après ces relations les plus importantes de la vie , sur ce qu'elle a été et sur ce qu'elle doit être un jour! Et comment un homme ; poiirrait-il prévoir quelle sorte de femme doit être ^ un jour la jeune fille qu'il ne rencontre que dans les salons, ou qu'il ne voit jamais, même chez elle, sans les avaniag?s ou les désavantages d'une attitude de convention? Un homme qui épouse une vive et sémillante coquette et qui croit trouver en elle une agréable compagne de sa vie , commet une aussi lourde bévue que ce fameux gentilhomme qui, enchanté de l'esprit et de la verve comique d'un polichinelle, se le fit transporter chez lui pour son plaisir particulier.

Ces réflexions s'offrirent-elles toutes à M. Montague, durant sa visite chez mistriss Temple? C'eet ce que nous ne pouvons diro : son silence et sa distraction indiquèrent toutefois qu'il était fortement préoccupé. Hélène ne lui avait paru jamais si séduisante que dans cette matinée, où la dignité, la délicatesse et la simplicité de ses manières contrastaient dans son esprit avec les caprices et la coquetterie de sa nouvelle maîtresse. Il se sentit secrètement aimé, et il acquit la conviction qu'Hélène possédait un cœur capable d'une affection sincère et durable, avec une intelligence cultivée et des principes de raison, qui devaient procurer et garantir le bonheur d'un époux avec bien plus de certitude que tout le prestige de la passion.

Ce fut avec quelque peine qu'il se décida à demander

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Gaudeniio di Lucca à Hélène, et avec plus de peine ^ encore qu'il termina sa visite. Il retournait à cheval | vers le château de lady Sheffield, «en roulant dans son \ esprit agité les diverses vicissitudes de son cœur,» j lorsqu'il fut arraché soudain à ses méditations à la l \ue d'un phaéton renversé et d'une voiture vide à quatre chevaux qui se trouvait tout auprès : un groupe animé se pressait sur un des côtés de la route. M. Montague se hâta d'arriver sur le lieu de la scène. Le phaéton versé était celui de lord George, l'autre voiture appartenait à lady Diana Spanker : le groupe était composé de quelques domestiques , de lord George, de lady Diana et de mademoiselle Panache: ils entouraient tous une belle évanouie , qui n'était autre que lady Augusta elle-même, tandis que lord George secouait ses jambes, ses bras, sa tête, pour s'assurer qu'il n'était blessé nulle part. Lady Diana s'empressa de raconter à Montague que lord George avait voulu lutter de vitesse avec ses chevaux, et avait versé par maladresse avec lady Augusta. — Pauvre enfant, heureusement qu'elle n'est pas blessée! mais elle a eu une frayeur mortelle, et elle est tombée de syncope en syncope. — Bon Dieu! interrompit mademoiselle Panache, que va dire milady?

Lady Augusta entr'ouvrit enhn ses beaux yeux, revint à elle tout juste assez pour observer qui était là, repoussa de la m.ain le flacon de sels de mademoiselle et demanda le sien d'une voix mourante. Mademoiselle chercha en vain dans l'une de ses poches, tandis que lady Diana plongeant sa main dans l'autre en retira d'abord un livre qu'elle jeta sur le gazon , puis le flacon de sels. Quelques instans après, la jeune lady reprit heureusement l'usage de ses sens et fut transportée dans la voilure de sa mère qu'on avait

* MADEMOISELLE PAXACUE. i'-t-J

fait venir. Les carrosses étaient partis , et M. Montague allait remonter à cheval lorsqu'il aperçut le livre de lady Augusta oublié sur le gazon. Quel fut son étonnement, après l'avoir ouvert, de reconnaître un des livres les plus détestables de la langue française, un livre enfin qui n'aurait jamais du se trouver dans la possession d'une personne délicate ou même quelque peu décente ! Il resta quelques instans immobile de surprise , de dégoût et de terreur.

Ces sentimens n'étaient pas effacés de son esprit lorsqu'il entra au salon de lady Sheffield ; mademoiselle Panache courut au-devant de lui, tout alarmée, et lui demanda s'il savait ce qu'était devenu le livre laissé sur la route. Il n'y avait au salon que la gouvernante et son élève : M. Montague tira le livre, qui fut reçu par lady Augusta , la rougeur sur le front.

— Faites bonne contenance, lui souffla mademoiselle Panache en français.

— Je ne sais pas ce qu'il y a dans ce livre, je vous assure, dit l'ingénue; je ne l'ai jamais ouvert. Je l'ai pris ce matin au cabinet littéraire de Cheltenham, et l'ai mis dans ma poche en toute hâte. Quel est-il , je vous prie? — Si vous ne l'avez pas ouvert encore, dit Montague en mettant la main sur le livre, j'espère que vous ne l'ouvrirez jamais... Mais c'est le second volume. — C'est possible; je me serai trompée dans ma précipitation. — Elle n'a jamais lu le premier, je vous le jurel dit mademoiselle. — Jamais! répéta ladv Augusta.

Ces assertions n'étaient pas convaincantes : elles étaient prononcées avec trop de véhémence et trop peu de simplicité, pour être vraies. M.Montague résolut de s'éclairer sur ce point, et il offrit de reporter tout de suite ce second volume a Cheltenham. A cette

proposition, lady Augusta, qui prévit la découverte ., de ses mensoniTes, pâlit d'effroi, tandis que made- \\ moiselle Panaciie , avec un regard effronté qui devait , ^ croyait-elle , arranger l'affaire : — Que de bruit , que de tiniamnrre pour rien! s'écria-t-elle. La maison nous tombera-t-elle sur la tête pour y avoir introduit ce livre? Et pourquoi courir à cheval et vous passer de dîner pour une bagatelle? — La bagatelle seulement d'éclaircir un fait , qui... — Eh ! quelle espèce de mari ferez-vous donc, monsieur, si vous commencez ainsi avec vos faits et vos soupçons? C'est bien peu galant à vous , monsieur, ajouta-t-elle d'un ton de raillerie, de questionner aussi impitoyablement une belle dame ! — Je n'ai pas fait de question , ce me semble , répliqua M. Montague. Je voulais seulement éclaircir un doute pénible. Toute confiance raisonnable, vous savez, est fondée sur notre propre expérience, et rhomme qui établit cette base solide dans son esprit ne me paraît pas en danger de devenir un mari soupçonneux.

Lorsqu'elle le vit déterminé à se rendre au cabinet littéraire, mademoiselle Panache effrayée l'arrêta prés de la porte : — Mais écoutez-moi donc, lui dit-eîlc. Vous pouvez vous épargner la peine de monter à cheval ; car la vérité est que j'ai le premier volume. Mon Bïeiiï ]Q n'ai pus fait un meurtre!... Pourquoi ce regard si terrible?... Qu'importe ce que je lise à mon âge? — Mais lady Augusta, votre éiève? — Je vous dis qu'elle n'en a pas lu un seul mot; et, après tout, est-elle donc encore une enfant? Lorsque sa fille était petite, lady Sheffield était très-scrupuleuse, et moi aussi naturellement , dans le choix de ses lectures : maintenant, c'est une autre affaire; elle a pleine liberté, et ma maxime est : Tout esi sain aux sains.

Aces mots, l'indignation de M. Montague fut portée à son comble contre cette odieuse gouvernante ; il eta un regard de compassion sur son élève : — Être corrompue si jeune par les pernicieuses maximes de celte indigne femme! pensait-il. — Eh bien! que signifient ce silence et ce flacon de sels? lui dit mademoiselle Panache d'un ton piqué. — Je voudrais bien qu'on m'épargnât cette scène à présent, dit lady Augusta d'une voix faible: je ne suis réellement pas bien. Nous reparlerons de celle affaire une autre fois, monsieur Montague.

Il y consentit, et lady Augusta obtint davantage par son flacon et son silence que sa gouvernante par son bavardage effronté. Lorsqu'elle reparla de ce livre avec Montague, elle rejeta tout le b!âme sur maJemoiselle, et parut extrêmement alarmée à l'idée qu'elle avait pu, par sa folles perdre l'estime d'un homme d'une raison et d'un goût supérieurs. Peut-être, à cet instant de sa vie, son caractère pouvait-il prendre un nouveau pli, peut-être pouvait-on réveiller chez elle des idées et des sentimens plus nobles; mais la funeste influence de sa compagne, de son guide constant , prévalut encore contre ses propres inspirations. L'indigne Panache lui représentait sans cesse qu elle ne savait pas user de son pouvoir sur M. Monta^^ue, etl'exciiait au caprice et à la coquetterie. Le sort des caractères légers est souvent décidé par des bagatelles ; nous demandons la permission de raconter rimporianle histoire d'un turban.

Mademoiselle Panache, qui se piquait d'habileté comme modiste, avait fait pour lady Augusta un turban que Dashwood trouva admirable , mais que Montague eut le malheur de ne pas juger aussi beau. Piquée de ce qu'il osât difiérer de goût avec elle, lady

Augusta mit tout en œuvre pour le faire changer d'opinion. Montague crut qu'une semblable bagatelle ne \alait pas la peine de se disputer; et quoiqu'il ne pût absolument dire que le turban fut joli, il accorda cepeiidani qu'il pourrait peut-être lui sembler tel, s'il était mis autrement. — C'est ainsi qu'on met les turtans; tout le monde les porte de cette manière, et je n'en changerai pas, dit lady Augusta d'un ton aigre.

M. Montague prit un air sérieux et grave : la mauvaise humeur était un défaut qu'il redoutait par-dessus tout dans une compagne. Les grâces et les sourires embellissaient habituellement le visage de lady Augusta, mais c'étaient des grâces et des sourires de commande. En ce mom.ent, la colère excitée par un objet aussi futile rembrunissait son front et altérait sa phys'onomie, au point de la rendre désagréable aux yeux de son admirateur. Lord George, que de pareilles scènes enchantaient toujours, fit un signe à Dashwood, et soutint, avec une chaleur qui ne lui était pas habituelle, que, dans son humble opinion, leturl an é ail tout-à-fait bien, et ne pouvait être mieux mis. Lndy Augusta jeta un insolent regard de triomphe sur 3L Montague, qui garda le silence. Elle prit ce silence pour une preuve de soumission, tandis que c'était en réalité une expression de mépris. Le lendemain , à dhier, Augusta parut avec le même turban , qu'elle avait pris soin de poser de la même manière. Lord George s'assit auprès d'elle, et les attentions inusitées du jeune lord firent croire à Augusta que ce cœur de glace se fondait à la fin auprès d'elle : elle ne sopgpa plus qu*à enchaîner son nouvel admirateur. M. Montague en éprouvait un déplaisir évident, mais elle se sentait en réalité , et se m.ontrait alors tout-à-

fait indifférente à son opinion. Que la vie d'une coquette est mobile et misérable ! Le lendemain le cœur de lord Georfje était gelé de nouveau, et c'est en vain qu'elle s'efforça de briser ce morceau de p,îace. Quelle poignante mortification ! Afin de triompher de la pauvre Hélène , elle avait pris la peine d'attirer à elie M. Montague. Dashwood , quoique bien au-dessous d'elle par sa fortune et son rang , ne lui avait pas semblé non plus une conquête à dédaigner, parce que c'était un homme d'esprit et de bonne mine. Lord George avait certes moins d'esprit et de bonne grâce ; mais c'était lord George, et cela suffisait. Bref, la vanité de la jeune coquette levait des tributs sur tous les trois sansdistinction, et évaluait ses trésors par le nombre et non par le mérite. Un homme sensé devait se sentir humilié d'être ainsi confondu avec un rival indigne de lui ou stupide. Après avoir aimé comme un fou , Montague ne jugea pas à propos d'aimer comme un idiot : il s'était imprudemment déclaré l'admirateur de lady Augusta; il résolut dès lors de ne pas s'unir à elle sans avoir acquis une certitude raisonnable de son bonheur à venir. Chaque jour, de petites causes de dissentiment s'élevaient entre eux , et mademoiselle Panache ne manquait pas d'aggraver leurs diiférends par sa sotte et ÏJipertinenie intervention. La gouvernante avait exprimé de bonne heure son horreur pour les prudes, et son élève l'avait imitée en ce point : elie s'était aperçu que M. Montague était alarmé de sa coquetterie ; mais elle n'en a\ait pas moins continué ses petites manœuvres. Par exemple, elle n'avait pas voulu cesser ses promenades en phaéton avec lord George, malgré les remontrances de Montague, et tout en assurant elle-même qu'il lui casserait certainement le cou. Elle recevait aussi des \ers de Dashwood, qu'elle

serrait avec soin dans son ponefeuille, quoiqu'elle les trouvât, disait-elle, assez fades.

II y avait pourtant dans ces vers quelque chose de plus que la signification littérale des mots. Dashwood avait débuté par adresser à sa seigneurie un poème intitulé te T.irban, [ue lady Sheffield avait élevé sottement jusqu'aux nues en le comparant à la Boucle de cheveux enlevée de Pope. Lady Augusta répondit par quelques rimes : de réplique en réplique, et d'absurdité en absurdité, Dashwood en vint au point d'oublier tout-à-fait son caractère poétique. Les sonnets étaient montrés d'abord à îady Sheffield ; mais à la fin on en reçut quelques-uns que l'on ne jugea pas à propos de faire voir. Bref, au milieu de cette confusion de caprices et de flatteries, de poésie et de passion réelle , de plaisanterie et de sérieux , lady Augusta fut amenée à ne savoir où elle en était. Mais l'adroit Dashwood le savait bien , lui, et il résolut de garder vigoureusement sa position.

Lorsqu'il s'était vu encouragé par la coquetterie de la jeune lady et qu'il avait conçu son plan de séduction, il avait pensé que la promesse d'un riche présent de noces lui assurerait aisément l'appui de mademoiselle Panache ; il s'était trompé en ce point : la cupidité n'était pas alors la passion dominante de mademoiselle-, il s'aperçut bientôt de son erreur et fit une cour assidue à la vanité de la gouvernante. Celleci crut fermement avoir captivé Dashwood, et cette conviction l'aveugla sur ses véritables desseins. La grande difficulté pour le beau Tony n'était pas de lui persuader qu'elle était aimée, mais de prendre garde qu'elle ne le crût pas trop tôt. Dans ce but, il jugea sage et prudent de n'achever sa conquête de la gouvernante que lorsqu'il aurait acquis un pouvoir égal sur l'élève.

Un incident yint sortir ses projets ; il passait un soir dans une allée sombre, lorsqu'il entendit, non loin de lui , lady Au,gus(a et Montague qui échangeaient de vives paroles : il ne put saisir que les mots su'vans: — Phaéton... imprudence... — Bah ! jalousie... absurdité — .un être raisonnable pour femme... — Eh bien ! qu'est-ce que cela me fait?... — Mon inaltérable résolution. Tels furent les derniers mots prononcés par M. Montague d'un ton calme et décidé. — Comme il vous plaira , monsieur ! Je n'ai pas envie de faire un perpétuel sacrifice de ma volonté ! répliqua d'un petit ton s?^c lady Augusta, comme si elle rompait avec lui. Puis, après un silence, Dashwood, à sa grande surprise, entendit un mais prononcé d'un ton plus doux et plus bas , qui prouvait qu'elle ne voulait pas encore rompre définitivement avec M. Montague.

Dashwood fut alarmé outre mesure. Mais la belle Augusta ne resta pas long-temps sans doute dans cette dis{ os tion d'esprit, car, en entrant dans sa chambre pour se remettre , elle trouva sa gouvernante devant une glace. — Bon Dieu! s'écria celle-ci en se retournant ,• milady m'avait dit que vous étiez dans le parc. Mais qu est-ce que cest? vous voilà pâle! Vous êtes blanche comme mon linge! dit-elle avec emphase et en touchant son mouchoir , qui était si loin d'être blanc que lady Augusta ne put s'empêcher de rire de cette malheureuse comparaison. Pauvre petite ! Tenez 1 continua-t-elle en lui offrant son flacon d'odeurs, dans la crainte qu'elle n'eût une attaque de nerfs.

— Je suis bien , merci, dit lady Augusta , en respirant le flacon.

— Mais contez-moi donc ce qui vous est arrive. Je vous ai vue, de la fenêtre, sortir avec cet homme, et je devine que vous avez eu quelque non-

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veau démêlé avec lui. Allons, point de secret avec moi, mon enfant, — Esi-ce qu'il vous a donné encore une leçon?

— Une leçon ! s'écria lady Augusta , à laquelle ce mot rendait toute son énergie. Non, mademoiselle, je ne suis faite pour recevoir de leçon de personne.

— Non certainement, c'est ce que je dis, et surtout d'un adorateur. Quel /2077/7?;e/ Je ne voudrais pas qu'il me fît la cour pour tout au monde! Voyez, pauvre petite, il vous a vieillie de dix ans depuis qu'il vous aime. Et c'est ce que vous appelez un homme amoureux en Angleterre! Je proteste alors que je n'entends rien à la matière , s'il vous aime le moins du monde, mon enfant.

— Oh ! quant à cela , certainement il m'aime : quels que soient ses autres défauts, je dois lui rendre justice.

— Oh ! rendez-lui justice , j'y consens de tout mon cœur; mais je dis que s'il est amoureux, c'est bien le plus singulier amoureux que j'aie jamais vu : il mange, boit , dort , parle , rit , se possède tout comme un autre. Bon Dieu ! je ne voudrais pas donner une paille pour avoir un tel amoureux î Mon- enfant , ce n'est pas ainsi que je voudrais vous voir aimée!

— Et comment devrais-je donc être aimée? demanda lady Augusta avec impatience.

— La belle question! Eh! toutes les femmes, les plus sîupides même , ne savent-elles pas comment il faut être aimée ? mais passionnément , éperdument. 11 y a un je ne sais quoi qui fait distinguer un homme véritablement épris d'un homme qui feint d'aimer.

— Vous ne pensez donc pas réellement que M. Montague m'aime ?

*— Penser ! je ne pense rien là-dessus j mais n'en

ai-je pas dit assez ? Ouvrez les yeux et -comparez \ous-meme.

Avant que lady Augusta eût fait ses comparaisons , sa femme de chambre vint lui annoncer que lord George l'attendait.

— Ah ! lord George ! je ne vous retiens plus: al!ez- Yous-en.

— Mais sachez donc que c'est précisément au sujet de cette promenade dans le phaéton de lord George que M. Montague vient de me quereller?

— Eh bien! laissez-le crier; qu'importe? milady , votre mère , n'y fait point d'objection. Quelle impertinence à lui d'en faire! Quand ce serait un duc et pair, il ne se donnerait pas de plus grands airs. Et c'est un amoureux! quel homme! quel tyran! Eh bien ! quand il sera devenu votre mari , il ira de pire en pire naturellement.

— Oh ! il ne sera jamais mon mari ; c'est une chose décidée, s'écria lady Augusta en ôtant ses gants avec colère. Je vais lui donner son coup de grâce.

— Bien! dit mademoiselle en suivant son élève,* je ne veux pas manquer de m'y trouver, afin de voir mortifier cet homme.

— Vous ij allez donc? dit gravement Montague à lady Augusta , qui passait près de lui.

— Oui , j'y vais , j'y vais , c'est fini ! s'écria-t-elle en pressant le pas; puis , tendant la main au lord impatient, elle s'élança dans le phaéton avec sa phrase habituelle : — Je suis sûre que vous allez me briser le cou , milord ! En même temps , elle lança vers M. Montague un regard qui semblait dire : — ie te briserai le cœur au moins à toi, je l'espère.

^ A son retour de la promenade, elle vit bien à l'air de M. Montague que son pouvoir sur lui était à son

déclin. Elle ne fut pas la seule à s'en apercevoir. Dashwood , sous un air de gaîté insouciante , épiait tout avec vigilance, et cherchait à tirer parti, dans son intérêt, des plus petites circonstances. Il n'ignorait pas que l'oreille d'une femme n'est jamais si bien disposée à écouter la voix de la flatterie qu'après avoir entendu le sévère langage de la sincérité. Il fit en sorte de se trouver seul avec lady Augusta, juste au moment où elle était irritée de la perle de sa conquête, et, saisissant l'occasion avec adresse, il poussa ses affaires avec une galante ardeur. Comme il étalait tous ces signes de passion brûlante qui n'auraient pas paru équivoques à la gouvernante, la jeune lady n'eut pas la force de le réduire au désespoir par ses rigueurs.

Où éiait lady Sheffield durant tout ce temps? — devant un tapis vert, sur lequel elle déployait ses talensau whist. Au milieu d'une indolente sécurité qui paraîtra incroyable à ceux qui n'ont pas vu de semblables exemples de folie dans les grandes familles , elle laissait tout se passer devant ses yeux sans rien voir. Persuadée qu'après avoir suivi la route ordinaire, sa fille trouverait quelque établissement convenable dont son père réglerait les conventions , elle , le choix des diamans et des bijoux, elle abandonnait en attendant sa chère Augusta à sa propre direction , ou , ce qui était dix fois pire encore , à la direction de mademoiselle Panache. Ainsi le repos et la réputation des familles sont sacrifiés souvent aux habitudes d'indolence ou aux convenances des parens.

En perdant le cœur de Montague, lady Augusta ressentit une double atteinte de la peur qu'Hélène ne vînt à recouvrer son captif. Comme elle n'agissait que d'après l'impulsion du moment, sa grâce n'était qu'une enfant dans sa conduite : elle connaissait à peine

rétal de son esprit deux heu^^es de suite , et ne prévoyait jamais réellement les conséquences de ses actions. Une demi-douzaine de désirs incompatibles lui occupaient le cœur ou plutôt l'imagination : l'objet le plus voisin de sa vanité avait toujours le plus de pouvoir sur elle, et Dashwood fondait ses calculs avec sécurité sur celte habitude de son esprit.

Dans l'orgueil de sa conquête, lady Augusta s'était réjouie que sa mère eût invité mistriss Temple et ses filles à une fête où elle se flattait que M. Montague figurerait comme son admirateur déclaré. Ce jour vint, hélas! mais les choses avaient pris une nouvelle tournure, et sa grâce était aussi impatiente du départ de mistriss Temple et de ses filles, qu'elle l'avait été de leur arrivée. Ainsi que nous l'avons dit, mistriss Sheffield ne savait pas absolument tout ce qui se passait chez elle; elle fut donc un peu surprise de l'air contrarié que prit sa fille, lorsqu'elle apprit qu'elle avait pressé mistriss Temple de passer quelques jours au château : — Ma chère amie, lui dit lady Sheffield, vous pouvez bien coucher pour une nuit ou deux dans la chambre de mademoiselle, pendant que miss Hélène occupera la vôtre. Il faut être poli envers les gens, surtout quand on les voit rarement.

Cette politesse malencontreuse excita bien la mauvaise humeur de lady Augusta ; mais il n'y avait pas de remède. Le soir, en se pressant de transporter ses effets dans sa nouvelle chambre, elle oublia, au fond d'un tiroir de la table de toilette, une lettre de Dashwood , qu'elle n'aurait pas voulu pour tout au monde être connue de miss Hélène. Quelle fut sa consternation, lorsque le lendemain matin celle-ci lui rendit la lettre , en lui disant : — Voici un papier que vous avez laissé dans votre tiroir, lady Augusta ! L'air ingénu d'Hé-

jène, en lui parlant, aurait convaincu tout autre que lady Augusta qu'elle n'avait point ouvert le papier ; mais sa seigneurie en jugea tout autrement : elle ne douta point que cette lettre n'eût été lue jusqu'à la dernière syllabe, et que son secret ne fut bientôt divulgué. La sociéié ne s'était pas encore réunie pour déjeuner 5 elle se retira en toute hâte dans sa chambre pour réfléchir sur ce qu'il y avait à faire dans cette circonstance critique. Elle résolut de recourir à M. Montague. Elle le connaissait assez pour savoir qu'il était homme d'honneur, et qu'elle pouvait se fier à lui. Lorsqu'elle l'entendit descendre pour déjeuner, elle le suivit et lui remit un billet qu'il lut non sans la plus vive surprise.

« Comment m'excuser près de vous ? Je l'ignore et je n'ai pas le temps d'y soni;er. Croyez-moi , ma délicalesse el ma sensibilité sont ciuellemenl blessées; mais une funeste, une insurmontable passion pari ra pour moi. J'avoue que ma conduite doit vous paraîlre bien étrange ; mais, je vous en conjure , épargnez-moi les re|Mocbes et pardonnez à ma faiblesse: car c'est à voire géiiérosilé , à votre honneur que j'ai recours dans ce moment de détresse.

» Une letlie à mon adresse , uue fatale lettre de Dash wood, est tombée dans les mains île miss Hélène Temple. Tout ce que j'ai de plus cher e^st à sa merci. Je suis intimement convaincue que, si elle me promet le secret, rien au monde ne la fera me trahir; mais je sais aussi qu'elle a l'habiluile de tout dire à sa mère, et je vais être à la lorture jusqu'à ce que vous ayez obtenu celle promesse d'elle. Je compte sur voire influence. Parlez-lui , je vous en supplie , aussitôt après le déjeuner, et soyez assurée de mon élernelle reconnaissance.»

Adgcsta Sheffield.

A l'issue du déjeuner, Montague suivit Hélène dans ra bibliothèque. Un portefeuille rempli d'estampes était

sur la taWe. En le feuilletant, il s'arrêta sur une gravure qui représentait Alexandre au moment où il met son cachet sur les lèvres d'Éphesiion , qu'il vient de surprendre lisant la même lettre que lui par-dessus son épaule. Hélène dit qu'elle admirait la délicatesse du reproche d'Alexandre à son ami; mais elle fit observer qu'il n'était pas probable qui ee cachet eut fermé les lèvres d'Éphestion.

— Et pourquoi cela? dit vivement Montague.

— Parce que, dit Hélène, si l'honneur ne put réprimer sa curiosité , il est probable qu'il n'assura pas non plus sa discrétion.

— Charmante enfant ! s'écria Montague avec enthousiasme. Hélène, frappée de surprise et d'une foule d'émotions diverses , rougit extrêmement. — Je vous demande pardon , dit Montague en changeant de ton , de ma brusque exclamation. Vous avez trouvé une lettre de lady Augusta, hier soir? Elle est dans l'in- <}uiétude la plus vive, et, j'en suis sûr aussi, la plus inutile, à ce sujet.

— Oh! tout-à-fait inutile en vérité. Je n'ai pas jugé r.écessaire d'assurer lady Augusta que je n'avais point lu sa lettre. Mais puisqu'elle vous en a parlé, monsieur, j'espère que vous lui persuaderez la vérité, comme vous en semblez être convaincu vous-même.

— Oji, je suis pleinement convaincu de votre honnêteté, de votre générosité , de votre candeur. Puisje vous demander si vous avez formé quelque conjecture sur l'auteur de celte lettre?

— Oui, monsieur : j'ai conjecturé qu'elle venait de vous , répliqua Hélène avec un sourire ingénu.

— De moi! s'écria M. Montague; détrompez-vous; la lettre n'était pas de moi. Je m'empresse de vous détromper, continua-t-il en souriant. Je voudrais poa-

voir me flatter que cette explication pût avoir pour vous la moitié de l'intérêt qu'elle a pour moi-même. Celte lettre n'est point de moi , et je ne serai jamais à l'avenir avec lady Augusta en d'autres termes que ceux d'une connaissance ordinaire.

Ils furent alors interrompus par l'entrée soudaine delà gouvernante, suivie de Dashwood auquel elle parlait avec chaleur; et Montague, après s'être assez remis de l'émotion de cette scène intéressante pour penser à lady Augu ta , écrivit la réponse suivante à sa lettre :

« Votre seigneurie pont être parfaitement tranquille au sujet de la lettre. Miss Hélène ne l'a pas lue, et n'a pas même le plus léger soupçon de son contenu ni de son auteur. Permettez-moi d'assurer votre seigneurie que je suis sensible à l'honneur de sa confiance et qu'elle n'aura jamais lieu de se repent r de s'êtte fiée à ma discrétion. Permettez-moi encore , au risque de vous paraître importun et au risque plus ct rîain encore d'encourir votre déplaisir , permettezmoi de vous exprimer l'espoir le plus ardent que rien ne pourra vois décider à former une alliance qui, j'en suis persuadé, acviendrait fatale au bonheur de toute votre vie.

Je suis avec respect , de votre seigneurie , l'obéissant serviteur , » Francis Montague. »

Lady Augusta lut celte réponse avec le plus vif empressement : ia première fois qu'elle y jeta les yeux, la joie de trouver son secret non découvert suspendit tout autre sentiment. Mais, à une seconde lecture, elle se sentit blessée de la froide politesse du style et en quelque sorte alarmée du dernier paragraphe. Sans aucune estime et avec peu d'afieciioii

pour Dashwood , elle s'était laissé croire que sa passion pour lui était insurmontable. Quelle espèce de félicité pouvait-elle attendre d'un homme également dénué de fortune et de principes , c'est ce qu'elle n'avait même jamais cherché à calculer ; mais il y avait quelque chose de solennel dans ces paroles : « Je désire ardemment que rien ne vous décide à former une alliance qui serait fatale au bonheur de toute votre vie.» Pendant qu'elle réfléchissait sur ces mots effrayans, Dashwood la rencontra dans le parc, où elle se promenait seule : — Qui vous rend si pensive? lui dit-il avec anxiété.

— Je refléchissais que... je suis effrayée. Je pense que notre liaison est un enfaniillage... Je désire, M. Dashwood, que vous ne songiez plus à tout cela et que vous me rendiez mes lettres.

Dashwood s'écria avec véhémence que ses lettres lui étaient plus chères que la vie et qu'on ne les arracherait de son sein qu'avec le dernier soupir. — Mais si nous continuons ainsi, dit Augusta, tout ceci brisera le cœur de ma mère, et celui de mademoiselle pardessus le marché; et puis je ne crois pas la moitié de ce que vous dites ; réellement...

Dashwood l'interrompit par les protestations les plus passionnées, qui lui firent oublier entièrement la lettre de Montague. Une multitude de petites causes décident quelquefois des actions les pins importantes de la vie , et l'on attribue souvent à la passion les fautes qui procèdent de la folie. Le plaisir de jouer sa gouvernante, la crainte d'être témoin du triomphe d'Hélène, et l'idée du bruit et de l'éclat d'un enlèvement , mêlés ensemble , s'appelèrent amour dans son imagination trompée. Cupidon est souvent blâmé pour <i6S acUoos dont il est bien ioDOCent !

— Mais , reprit Augusta , après le dernier soupir d'une sagesse expirante, que ferons-nous de mademoiselle Panache?

— Pauvre Panache! s'écria Dashvood , en s'appuyant contre un arbre avec un rire inextinguible. Que croyez-vous qu'elle fasse en ce moment?... Elle fait ses paquets pour partir !

— Quoi! elle fait ses paquets pour partir?

— En \érité : elle croit que je meurs d'impatience de remmener en Ecosse , et à quatre heures de la nuit elle descend doucement l'escalier qui mène à la porte du jardin, dont elle a pris la clef; elle vole à travers le parc , en franchit la porte , gagne le village et se réfugie chez son excellente amie , miss Lacy la modiste , où elle m'attend , la pauvre créature ! Pendant ce temps , l'ennemi parti , je vole vers vous , ma seule adorée. — Oh ! non , sur ma parole ! dit Augusta ; mais d'une voix si faible que Dashwood continua du même ton :•«— Je vole vers vous, mon ange, et nous serons à moitié chemin de l'Ecosse , avant que la patience de mademoiselle soit à moitié épuisée et que lady Sheffield soit même éveillée.

Lady Augusta ne put s'empêcher de sourire à cette idée burlesqne , qui décida du grand événement de sa vie.

Rien ne vint déconcerter les mesures prises par Dashwood. Le lendemain matin , lady Sheffield descendit tard au déjeuner, comme à son ordinaire. Mistriss Temple, Hélène, Emma, lord George, Montague , étaient déjà réunis. — Mademoiselle n'a pas encore préparé le déjeuner? dit lady Sheffield. Puis elle s'assit attendant à chaque minute l'apparition de mademoiselle Panache et de sa fille. Mais elle attendit en vain ; ni mademoiselle , ni Augusta , ni Dashwood ,

ne paraissaient. On se regardait l'un l'autre en silence autour de la table. — Ils sont allés à la promenade , je suppose , dit lady Sheffield. Cette supposition lui fit prendre patience pendant quelques minutes. — Il est yrdiment étrange qu'ils ne reviennent pas! s'écriat-el!e à la fin.

— Très-étrange, extraordinairement étrange! dit tranquillement lord George , en se préparant une tartine de beurre , et en battant ensuite du tambour sur la table , pendant que Montague baissait les yeux et gardait un profond silence.

A la fin, la porte s'ouvrit, et mademoiselle Panache fit son apparition en habit de cheval. — Bonjour, miladij, bonjour! dit-elle en jetant à la ronde un regard méié de surprise et d'effroi. Je vous demaride mille -pardons. Je viens seulement de faire une promenade jusqu'au village voisin , chez ma modiste , qui me fait attendre un chapeau depuis un siècle. Je suis revenue à temps pour le déjeuner, j'espère?

— Mais où est ma fille ? s'écria lady Sheffield qui sortait à la fin de son indolence habituelle. Oii est lady Augusta?

— Bon DîCM.' milady, je ne sais pas...Bon Dieu /dans son lit, je suppose. Bon Dieu! s'écria-t-elle une troisième fois en devenant pâle comme la mort. Mais où est M. Dash wood? En ce moment on apporta un billet à l'adresse de mademoiselle Panache. La femme de chambre dit qu'elle l'avait trouvé sur la table de toilette de lady Augusta. Mademoiselle Panache ouvrit le billet précipitamment et lut :

Excusez-moi près de ma mère. Vous plaiderez ma cau$e mieux que qui que ce soit.

Vous ne me reverrez que lorsque je serai devenue AuGL'sTA Dashwoo»,

— All! le scélérat ! il nia trahie! s'écria mademoiselle Panache en jetant le billet et en tombant sur le sofa dans une violente aiiaque de nerfs. Lady Sheffield, apercevant à la fois sa propre folie et la ruine de sa fille, fixa les yeux sur les mots « Au^justa Dashwood » et s'évanouit. Montague emmena lord George tandis que misiriss Temple , Hé'ène et sa sœur couraient au secours de la malheureuse mère et de l'indigne gouvernante.

Aussitôt que mademoiselle Panache fut un peu plus calme, elle se rappela qu'elle venait de trahir une trop violente émotion. Elle ne pouvait pas non plus effacer son cri imprudent : « 11 m'a trahie ! » Ce fut en vain qu'elle balbutia quelques excuses; il n*y avait pas d'excuse admissible, et pendant que lady Sheffield, dans le silence du désespoir, pleurait sur sa faute et sur celle de sa fille, la gouvernante se répandait en éclats et en imprécations grossières contre Dashwood, et reprochait à son élèved'avoir fait preuve de duplicité, d'ingratitude et de mauvais cœur.

— Ah! de mauvaise éducation plutôt! s'écria lady Sheffield d'une voix où la colère se mêlait au désespoir. Sortez d'ici, mademoiselle! sortez de ma maison pour toujours! Comment ai-je pu faire choix d'une telle gouvernante pour ma fille? Et pourtant, ajoutât-elle, en se tournant vers misiriss Temple , elle m'était bien recommandée; comment pouvais-je prévoir tout cela?

Que répondre à une telle excuse et dans un pareil moment? 11 est cruel de révéler les erreurs d'un mauvais choix, quand elles sont irréparables; mais c'est une œuvre utile et bienfaisante que de les signaler, comme un écueil dangereux, à ceux dont le choix est encore à faire

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LA BONXE TANTE.

Charles Howard était orphelin depuis son bas âge. Après avoir dissipé une grande fortune , son père avait perdu la vie dans un duel causé par une dette iChonneur contractée au jeu. Dénué de fortune et d'amis , le pauvre enfant était destiné à vivre et à mourir dans la misère, sans Tiiumanité de sa bonne tante , mistriss Frances Howard. Cette dame possédait une fortune considérable, qui était son plus grand mérite aux yeux de quelques-unes de ses connaissances ; d'autres la respectaient comme le rejeton d'une ancienne famille ; plusieurs cultivaient sa société parce qu'elle recevait la meilleure compngnie de la ville ; quelques-uns , parce qu'ils étaient sûrs d'y rencontrer la plupart des grandes réputations littéraires qui jetlent de l'éclat jusque sur ceux qui pénètrent dans le cercle de leur gloire. Le plus petit nombre recherchaient l'intimité de mistriss Howard pour ses qualités réelles et méritaient le nom d'amis.

C'était une femme jeune et vive 1 rsqu'elle entreprit l'éducation de son petit neveu ; elle eut le courage de résister aux séductions de la vie du grand monde : à Tingt-six ans elle s'appliqua sérieusement à la culture de son intelligence; elle fit enfin son éducation tout entière afin de se rendre capable de remplir la noble tâche qu'elle s'était imposée. Son ? uitié n'é. al^ point cette tendiesse folle et passionnée d une tante saas raison :

elle aimait sérieusement son neveu, et voulait l'élever de manière à ce que son affection s'accrût au lieu de diminuer , à mesure qu'il croîtrait en âge. En associant de bonne heure le plaisir à la lecture , le petit Charles aima bientôt à lire : il n'était jamais obligé de feuilleter des livres qu'il ne comprenait pas. Lorsqu'il était tout petit, sa tante avait coutume de lire haut tout ce qu'elle trouvait d'in:éressant, et dès qu'elle voyait à ses yeux que son aueniion était disiraite, elle s'arrêtait. Quand il put lire couramment, elle lui choisit, da s des livres, des passages propres à exciter son désir d*en savoir plus • elle ne chercha poim à le bourrer de connaissances, elle prit soin plutôt que son goût croissant pour la littérature ne fût pas trop tôt rassasié. Elle l'encourageait souvent à lui parler avec franchise sur ce qu'il lisait, ou à lui dire s il n'aimait point quelques-uns des livres qu'elle lui prêtait. Elle conversait avec lui avec tant de bonté et de plaisir, elle était si prompte à comprendre ce qu'il avait de la peine à exprimer, si aimable et si patiente lorsqu'elle raisonnait avec lui, qu'il aimait mieux parler avec elle qu'avec qui que ce fût , et qu'il ne pouvait goûter un plaisir complet, si elle n'y prenait part.

La conversation des gens instruits et sensés qui visitaient mistriss Howard contribuait à former le goût de son neveu. Un enfant peut recueillir dans la conversation autant que dans les livres , moins de faits historiques i! est vrai, mais beaucoup plus d'instruction. Le grec et le latin étaient les grands obstacles à surmonter : mistriss Howard ne savait point ces langues savantes, qu'elle appréciait à leur juste valeur. Elle était convaincue qu'on pouvait très-bien être savant sans être sensé, et persuadé qu'un homme sensé était susceptible dedeveair savant. Elle savait que , quelles

que fussent les talens de son neveu , il ne pouvait se placer sur un pied égal à celui des autres hommes, sans avoir acquis celte espèce de connaissances qu'on exige généralement chez un homme comme il faut, comme preuve essentielle d'une éducation libérale. Non pas qu'elle s'exagérât les plaisirs, des études classiques , uniquement parce qu'elle ne pouvait en jouir : elle s'était convaincue par le témoignage désintéressé de plusieurs hommes de goût que les études classiques sont la source d'un plaisir réel, et elle voulait donner aux jouissances littéraires de son neveu le plus vaste champ possible.

Pour enseigner à son neveu les langues savantes, elle fit choix d'un précepteur plein de sens et d'instruction, nommé Russell. Le petit Charles ne se sentit pas ('e goût d'abord pour le latin : il revenait souvent de ses leçons avec une physionomie sombre et hébétée, qui brillait peu à peu de l'intelligence la plus vive, après avoir causé quelques minutes avec sa tante. Malgré ces témoignages de tendresse , mistriss Howard n'eut pas la faiblesse de sacrifier l'avenir de son neveu à son plaisir momentané. Un soir Charles monta l'escalier en courant, et vint près de sa tante qui était à prendre le thé : plusieurs personnes étaient avec elle : — Dieu merci , ma tante , je viens d'en finir avec M. Russell et ma leçon de latin! Puis-je voir à présent l'éléphant , le chameau , l'ours et ses petits que vous m'avez promis hier soir?

. La compagnie se mit à rire, et une dame de peu de sens, car toutes les connaissances de mistriss Howard ne pouvaient être également sensées, dit tout bas à Charles : — J'imagine que si vous nous disiez la vérité, à présent, vous avoueriez que vous aimez beaucoup mieux l'ours et les oursons que M. Russell et son latin.

COJITES MOB. T. I. 8

— J'aime bien mieux Tours que le latin , c'est sûr, dit l'enfant ; quant à M. Russell , je pense... ajouta-t-il, encouragé par un sourire de la dame qui l'avait interrogé , je crois que j'aime mieux Tours que M. Russell.

La dame rit beaucoup de celte saillie, et Charles, s'imaginant que son esprit faisait fortune , continua en s'écriant : — Je suis sûr du moins que j'aime cinquante fois plus Tâne savant que M. Russell.

La judicieuse dame partit d'un autre éclat de rire. Mistriss Howard prit un air sérieux : Charles se déroba aux caresses de la dame, et jetant un regard timide vers sa tante : — Ai-je dit une sottise? — Tu es un enfant, voilà tout, dit mistriss Howard; et, s'adressant à la femme de chambre qui servait le thé, elle Tenvoya prier M. Russell de l'honorer de sa compagnie. A ce mot honorer, mistriss Holloway, c'était le nom de la dame peu sensée, reprit sa gravité, et tourna ses regards vers les assisians pour voir ce qu'ils en pensaient.

— Permettez - moi , M. Russell , lui dit mistriss Howard à son entrée , de vous présenter à monsieur, dont je sais que vous estimez beaucoup les ouvrages. — L'étranger était un célèbre voyageur, de retour depuis peu de pays éloignés , et dont la conversation était aussi intéressante que les écrits. La conversation prit alors une tournure littéraire. Le voyageur, qui était aussi poli qu'amusant, prit soin de faire briller les connaissances et les talens de M. RusselL Charles regardait alors son précepteur avec respect,^ Les enfans ont assez de pénétration pour découvrir les opinions des autres à leur physionomie et à leurs gestes, et leur sympathie est promptement excitée par Texemple des personnes qui sont autour d'eux* Mistriss Howard amena le voyageur à parler do cf

qu'il avait vu en différens pays, d'histoire naturelle, d'animaux, du castor, du daim d'Amérique, de roiseau-mouche, qui n'est pas plus gros qu'une abeille, et du moqueur qui sait imiter le chant de tous les autres oiseaux. Charles s'était blotti dans un coin du sopha surlequel les interlocuteurs étaient assis , et leur prêtait une oreille de plus en plus attentive. Il était surpris de voir que son précepteur s'intéressât autant que lui à la conversation du voyageur.

— Dites-moi, je vous prie, demanda mistriss Howard à ce dernier , s'il est vrai que l'oiseau-mouche soit un petit animal si colère ? Faut-il ajouter foi à l'histoire rapportée par l'auteur des Lettres d'un fermier?

— Quelle histoire? dit Charles vivement.

— Celle d'un oiseau-mouche qui fondit avec furie sur une fleur et la mit en pièces, parce qu'il ne pouvait en retirer t< ut le miel.

— Oh! ma tante, voulez-vous me la montrer? dit le petit Charles en passant sa tête par-dessus l'épaule de son précepteur. Ce livre est-il à vous , bonne tante?

— Non , il est à M. Russell.

— Quoi! c'est votre livre, monsieur? Et connaissez-vous toutes ces jolies histoires sur les animaux aussi bien que le latin? Et pouvez-vous me dire, ce que je voudrais bien savoir, comment on prend les oiseaux-mouches?

— 0.1 les tue à coups de fusil.

— A coups de fusil ! Mais quel trou le plomb doit faire dans leur petit corps et à travers leur beau plumage ! Ne disiez-vous pas qu'ils ne sont pas plus gros qu'une abeille?

— Mais on ne leur transperce point le corps ; oû les tue sans gâter même leurs plumes.

— Comment ! comment ! s'écria Charles en s'emparant de la main de son précepteur qu'il ne regardait plus comme un simple latiniste.

— On charge d'eau le fusil , dit M. Russell, et le pauvre petit oiseau-mouche tombe étourdi par la dé-

charge.

La conyersation vint ensuite sur l'intéressant chapitre de l'instinct danslaZoonomie du docteur Darwin. Charles , qui écoutait avec attention tout ce qui ne dépassait pas les limites de son intelligence , entendit parler de Toiseau-tailleur ' qui se sert de son long bec comme d'une aiguille pour coudre ensemble les feuilles vertes et les teuiiles mortes , dont il se fait un nid léger avec un lit de plumes et de duvet ; puis du poisson appelé le vieux-soldat qui se re>êt, comme d'une armure, de la coquille vide d'un mollusque; puis de l'araignée de la Jamaïque ~ qui se construit une habitation souterraine, avec une porte qui se meut sur des gorfds , et qui s'ouvre et se ferme avec soin, toutes les fois qu'un des membres de la famille veut entrer ou sortir; puis enfin de la trompette du cousin 3, et de sa trompe qui lui sert à la fois d'alène, de scie et de pompe.

— Et y a-t-il encore beaucoup de choses amusantes comme celles-là dans ces livres? dit Charles.

— Beaucoup, dit M. Russell.

— Eh bien! je veux les lire tous, s'écria Charles en se levant : voulez-vous , bonne tante?

— Demande à M. Russell : celui qui est obligé de te donner la peine d'apprendre ce qui est ennuyeux ,

* Espèce de fauvette de l'Inde , la Sylvia sutoria des naturaliste?.

' La mygale des naturalistes.

* Bernardin de Saint-Pierre. — Études de la nalure.

aura le plaisir de te récompenser par des lectures amusantes. Toutes les fois qu'il me demandera pour toile docteur Darwin ou Bernardin de Saint-Pierre, tu les auras. Nous sommes tous les deux du même avis: nous reconnaissons qu'apprendre le latin n'est pas la chose la plus amusante du monde; mais il faut l'apprendre.

— Pourtant, dit Charles timidement , vous ne savez pas le latin , vous , ma tanie?

— Non, dit mistriss Howard, mais je suis une femme ; et il n'est pas nécessaire aux femmes d'apprendre le latin; je ne puis pas t'expliquer, à ton âge, pourquoi un homme doit le savoir, mais demande aux messieurs qui sont présens si cette connaissance n'est pas nécessaire.

Charles recueillit les opinions des assisians, et surtout celle de l'amusant voyageur. Durant cette partie de la conversation , dont elle aurait pu retirer quelque fruit, mistriss Holloway , la dame dont nous avons déjà parlé, s'était enfoncée dans le coin le plus éloigné de la chambre pour faire une partie de tric-trac. La partie finie, elle revint auprès du cercle qui s'était formé au tour du sofa; en voyant Charles occupé à son enquête sur la nécessité d'apprendre le latin, eîle fit un signe d'intelligence à mistriss Howard, et, pour réparer sa première bévue, elle dit à l'enfant d'un ton d'autorité : — Oui , monsieur Charles, je ijis tout-àfait de l'opinion de ces messieurs , ainsi que tout le monde, et c'est un point sur lequel j'ai quelque droit de parler; car mon Auguste, qui n'a qu'un an et sept mois de plus que vous, est un des meilleurs élèves de Zonage. Mais il est vrai qu'il a été rudement fouetté au collège dans le commencement, méthode excelleote , à mon avis, pour faire de bons élèves.

174 CONTFS MORAUX.

— Et pour leur apprendre à aimer la littérature, dit niisiriss Howard.

— Certainement , certainement , reprit misiriss Holloway qui prenait ce ton ironique pour le ton affirmatif , qui lui était bien plus familier à elle-même. Certainement, madame; je savais bien que vous seriez à la fin de mon avis. Je suis sûre que mon Auguste a la passion du latin, car je ne l'ai jamais surpris, durant les vacances, un livre anglais à la main.

— Pauvre garçon ! dit Charles avec une compassion naïve.

— Eh bien! ma chère mistriss Howard , continua misiriss Holloway en posant sur le bras de la tante de Charles deux doigts pourvus d'une copieuse prise de tabac; quand enverrons-nous M. Charles au collège?

— Oh! ma tante, ne me séparez pas de vous ! M. Russell , mettez-moi à l'épreuve , je vais faire tout de mon mieux , sans avoir besoin d'être fouetté , pour apprendre le latin. Essayez.

— Mon cher monsieur, je vous demande pardon , dit misiriss Holloway à M. Russell ; je voulais seulement servir d'auxiliaire à l'opinion de mistriss Howard pour le bien de cet enfant , et je pensais vous avoir vu sortir pendnat que j'étais à ma partie de tric-trac. Je suis très-persuadée qu'un précepteur particulier peut faire des merveilles en éducation, et si non Auguste m'a inspiré des préventions en faveur de l'éducation publique, vous voudrez bien excuser la partialité d'une mère. Et puis je me suis fait une r^ gîe de ne jamais me mêler de l'éducation de mon fils: c'est M. Holloway (]iii s'en charge, et s'il préfère les leçons du collège à celles d'un précepteur, vous corn-

prenez, monsieur, que je serais dans mou tort si je venais mettre mon pauvre jugement en opposition avec l'opinion de M. Uolloway.

M. Russeli s'inclina ; car, lorsqu'une dame réclame votre assentiment à une série de propositions incohérentes, comment répondre , si ce n'est en s'inclinant? Le carrosse de misiriss Holloway l'attendait alors, et, sans s'inqu éter plus long-iemps des mérites comparatifs de l'éducation publique ou particulière , elle partit.

Lorsque mistriss Howard se trouva seule avec son neveu, elle saisit le moment où son imagination était encore frappée pour»y faire une dernière impression. Au lieu de chercher, dans Buffon , l'histoire de l'éléphant , qu'il était impatient de lire , il se mit résolument à étudier sa leçon de latin. Mistriss Howard vint regarder par-dessus son épaule, et lorsqu'il vit son sourire d'approbation : — Vous ne me séparerez pas de vous, n'est-ce pas? lui dit-il.

— Non, mon ami, à moins que tu ne m'y obliges, répondit sa tante; j'aime à t'avoir près de moi, et j'essaierai, durant une année, si tu as assez de courage pour apprendre ce qui est ennuyeux , sans...

— Sans aNoir besoin d'être fouetté? interrompit Charles ; vous verrez.

Cet enfant ne manquait ni d'énergie, ni d'application. Ses leçons de latin furent apprises avec soin, et comme il n'y passait pas plus d'une heure par jour, cette étude ne le rebutait point. Son goût pour la littérature et son désir de savoir s'accrurent rapidement d'année en année. Son attachement pour mistriss Howard se fortifia avec l'âge , car elle ne réclamait aucune reconiiaissance de son pupille, et n'exigeait point de lui ces égards obséquieux, que les femmes

176 CONTES MORATX.

regardent quelquefois comme des preuves essentielles d'afrection. Elle savait que les attentions minutieuses sont fatigantes pour les enfans, et ne sont point l'expression naturelle de leurs seniimens.

Elle avait assez de fermeté dans l'esprit pour être convaincue qu'elle possédait les qualités qui se concilient l'estime et l'affection , et pour croire que l'enfant qu'elle avait élevé avait un cœur et une intelligence capables de sentir et d'apprécier sa valeur.

Charles Howard avait treize ans environ, lorsqu'un événement imprévu vint changer toute son existence. La grande fortune de mistriss Howard consistait principalement dans une propriété .située aux Indes occidentales, qui lui avait éié laissée par son aïeule. Elle n'aimait point à posséder des esclaves , et, du moment où elle vint à gérer elle-même ses affaires, elle chercha à vendre cette propriété. Son agent lui représenta que cette vente ne pouvait s'opérer sans une perte considérable. La vente fut donc remise d'année en année, jusqu'à ce qu'enfin un colon, qui avait une plantation contiguë à la sienne, lui proposa d'acheter sa propriété. Après avoir consulté des amis expérimentés, et s'être consultée long -temps elle-même, elle conclut son marché avec le colon. Sa plantation lui fut vendue, et le prix consistant en denrées coloniales fut chargé à bord de V Aimable Peggy. L'alderman Holloway, le mari de la dame judicieuse que nous avons déjà vue, était un des curateurs préposés par le testament de Taïeul de mistriss Howard à l'administration de sa fortune : il sanctionna l'affaire de son approbation. La jeune dame était riche alors, à l'alderman applaudit à son humanité quand elle stipula dans l'acte de vente que la liberté et quelques acres de terre seraient accordées à plusieurs vieux nègres

de son habitation. Il insinua même à son fils Auguste que c'était là un beau sujet de \ers à la louange de mistriss Howard. Les vers furent écrits en latin élégant, et le jeune poëte procédait au labeur, plus difficile pour lui, de les traduire en vers anglais, lorsqu'ils furent supprimés par Tautorité paternelle.

Le judicieux alderman avait entièrement changé d'opinion sur la poésie du sujet : il ne dit point à son fils les raisons qui l'avaient fait agir ainsi. On n'aura pas de peine à les deviner en lisant la lettre suivante :

« A Mistriss Frances Howard.

» Ma chère dame ,

» Je suis désolé d'avoT à vous apprendre d'une manière aussi bi usque la triste nouvellede la perte de V Aimable Peggy, avec le précieux chargement consigné pour vous à son bord, save r : plusieurs pièces de rlsum et de sucre que voire agent avait reçues, suivant l'usage, pour prix de votre belle plantcton des Indes occidentales. Je dois aussi vous fdire part, quo que à reavt, de la perle des bijoux de votre grand' mère, qui, mallieureusement, vous avaient été envoyés parla même ocoas'ou. C'est une perle de quelques milliers de livres sierling de plus , je le crains.

)) Je viens de voir le capitaine du navire qui a pris terre le \b du mois dernier sur la côte de Galles; son maîlre d'éqi.i;)age a con.-piré contre lui avec les matelots et s'est enfui en emmenant le navire on ne sait où.

» Je n'ai plus qu'à vous ajouter que mistriss Holloway et ma fille Angelina s'unissent sincèrement à mes compliuiens de condoléance, et que je m'estimerai heureux, si je puis vous être de quelque utilité dans l'arrangement de vos affaires.

» Mistriss Holloway me charge de vous dire qu'elle aurait

eu l'iioniieiir de vous voir demain, si elle u'était obligée de

partir pour Margate.

» Je suis , ma chère dame ,

» Votre très-hurable et obéissant )> serviteur ,

» A. T. Hollo WAY. »

P. S. Votre agent est bien blâmable de n*aYoir pas assuré vos marchandises. »

Dès qu'elle eut achevé la lecture de cette lettre , mistriss Howard la donna à son neveu qui se trouvait en ce moment auprès d'elle. Il fit paraître en la lisant plus d'émotion que sa tante elle-même. Le ton glacial du style de l'alderman le frappa plus encore que la ruine de sa tante. — Et c'est-là un ami ! s'écria-t-il avec indignation.

— Non, mon enfant, dit mistriss Howard en souriant avec calme, je n'ai jamais regardé M. Holloway que comme une simple connaissance : j'espère avoir mieux choisi mes amis. — Charles fixa vivement sur sa tante un regard qui semblait dire : je suis un de ces véritables amis, n'est-ce pas? — Puis il devint triste et pensif.

— Mon cher Charles, lui dit sa tante après un long silence; puis-je savoir à quoi tu as pensé depuis un quart d'heure?

— A quoi j'ai pensé , ma tante ? dit Charles en sortant de sa rêverie. A bien des choses !... à tout ce que vous avez fait pour moi... à ce que je pourrais faire à mon tour... Je ne suis qu'un enfant, et je ne puis rien faire à présent ; je ne suis bon à rien. Mais je serai bientôt un homme , et je pourrai devenir alors méde-

cin, ou avocat, ou quelque autre chose... "M. Uussell me disait l'autre jour que si je m'appliquai ^ sérieusement, je pourrais devenir ce qu'il me plairait. Que Toulez-vous que je sois, madame? Ce sera ce que je voudrais être moi-même, si je le puis.

— Eh bien ! je désire que tu sois toujours ce que tu es.

— Oh ma tante! dit Charles d'un air profondément mortifié, je ne suis rien. Ne voulez-vous donc pas que je vous sois utile à quelque chose ? Mais , pardon, vous ne pouvez penser à moi dans ce moment. Bonne nuit ! ajouta-t-il en sortant de la chambre.

La perte de V Aimable Peggy , avec les détails mentionnés dans la lettre de M. Holloway, fut annoncée dans les joùriiaux du lendemain, et dans ceux des jours suivans on lut un avis qui annonçait la vente de la vaiselle plate, des porcelaines, des meubles, des livres, etc., appartenant à mistriss Howard dans son hôtel de Portman-Square. Dans ses jours d'opulence, cette dame n'avait point manqué d'ordre ; de -sorte qu'elle n'avait point de dettes et que pas un seul marchand ne se ressentit de sa ruine. Elle s'était toujours contentée de ses revenus, et, quoique sa générosité naturelle fût un obstacle à Taccumulation de ses économies, elle avait pourtant une petite somme de placée sur les fonds publics, prudente réserve destinée à faire face aux besoins imprévus. Elle possédait aussi quelques diamans provenant de sa mère, que M. Sanaue! Carat, le joaillier qui venait de les remettre à neur, avait un grand désir d'acheter. Il se rendit chez mistriss Howard dans le dessein de terminer celte acquisition.

Le peu de sensibilité dont Charles fit preuve, lorsque sa tante se défit de ses bijoux, l'eût infaillible-

lîienî perdu dans l'opinion de beaucoup de dames. I! prit les bijoux, un à un, sans cérémonie, et les exaniina, en questionnant sa tante et le joaillier sur l'usage et la \alenr des pierres précieuses, sur le travail des mines de Golconde, sur l'éclat des pierres précieuses dans l'obscurité, observé par les enfans de Cogiaïlassan, le cordicr, des Mille et une Nuits, sur les expériences de François I'^ qui fit fondre des diamans et des rubis. M. Carat était juif et profondément ignorant , quoique exirêmemeiit fin et rusé en affaires : — Ce roi, il était un crand fou ; ch'en temanie pien bardon à sa majesdé , dit-il avec un sourire malin. Te nos chours les rois s'y gonnaisscnt un beu mieux. Tieu pénisse leurs majesdés!

Charlesavait bien envie de prendre fait et cause pour la gloire philosophique de François I'^'", mais une nouvelle idée lui vint loui-à-coup à la tête. — Ma chère tanie, dit-il, en arrêtant la main de mistriss Howard qui allait donner ses boucles d'oreilles au juif: arrêtez un instant, jusqu'à ce que jaie vérifié si c'est un bonjour pour la vente des diamans.

— Oh ! mon cher, monsié, n'y être aucun chour meiller tans le calenirier chuif , pour acheter les tiamans , dit Samuel.

— Pour acheter ! oui , mais pour vendre ? reprit Charles.

— Sûrement, mon ami, dit sa tante, tu n'es pas assez fou pour croire aux jours heureux ou malheureux.

— Non certainement , répondit Charles , en courant vers le baromètre , mais ce que je veux dire n'est pas si fou vraiment. J'ai lu dans un livre que les marchands de diamans les achètent, s'ils le peuvent, lorsque l'atmosphère est rare, et les vendent lorsqu'elle est épaisse,

parce que leurs balances sont si léfrèrcs et si justes qu'elles varient avec le changement d'atmosphère. Ce ne sont peut-être pas exactement les paroles de l'aaleur, mais c'en est du moins le sens. Je sais où est cq livre , ajouta-t-il en montant sur une chaise pour l'atteindre.

— Tiable! monsié Charles, dit le juif avec un air de déférence ; fous êtes , che le fois , un plis crand gonnaisser que moi; chêne brétens pas gonglure le marché avec fous.

Charles ne répondit rien à cette flatterie outrée, et continua de chercher le livre. Pendant qu'il en feuilletait les pages , un ami de mistriss Howard , qui avait promis de se rencontrer chez elle en même temps que le juif, entra dans le salon. C'était le voyageur dont nous avons déjà parlé : il se connaissait en diamans, et , ce qui vaut mieux encore, il connaissait le cœur humain. Il vit avec mtérêt la promptitude de Charles à se rappeler les petites notions qu'il possédait, et son empressement à les rendre utiles aux affaires de sa tante. Il fut charmé aussi de la candeur et de l'intégrité de l'enfant , lorsqu'il le vit quelques momens après se tourner vers le juif et lui dire gravement : — La température est favorable à ma tante, mais elle vous est nuisible à vous : la partie doit être égale pour les acheteurs comme pour les vendeurs. Servez-vous de diamans au lieu de poids, M. Carat, et la pesanteur de l'air ne sera préjudiciable à aucun de vous.

M. Carat sourit à cette proposition, mais il contint l'expression de son dédain , et se contenta de faire observer qu'il ne manquerait pas de suivre l'avis de M.Charles, lorsqu'il serait devenu assez riche pour posséder des poids en diamans.

Le voyageur lira un petit livre de sa poche , écrivit sur le titre : « A celui qui en fera bon usage ; » et le remit à l'enfant avec la permission de sa tante. — Je ne crois pas, dit-il, qu'il en existe un second exemplaire en Angleterre. Je viens de le recevoir de France comme une rareté précieuse.

La vente de la bibliothèque parut à Charles bien plus regrettable que celle des diamans. Il connaissait un peu la valeur des livres, et il dit un pénible adieu à plusieurs ouvrages qu'il avait lus, et à un plus grand nombre encore qu'il s'était proposé de lire. Mistriss Howard en conserva quelques-uns pour elle, et permit à son neveu d'en choisir autant pour lui-même. Il remarqua une belle édition de Shakspeare que sa tante aimait beaucoup, et à la place de laquelle elle avait gardé la Richesse des nations d'Adam Smiih qui , disaitelle , serait utile à son neveu dans quelques années. Charles offrit aussitôt de céder les Études de la nature , son livre favori, pour racheter le Shakspeare de sa tante; mais mistriss Howard s'y refusa sagement, en faisant observer qu'elle lisait Shakspeare avec tout autant de plaisir dans un livre moins somptueusement relié. Cette promptitude à se séparer de tous ces objets deluxe auxquels elle était accoutumée depuis si longtemps, et la liberté d'esprit dont elle en parlait à son neveu, firent une profonde impression sur son esprit.

Lorsque mistriss Howard eut arrangé ses affaires, elle prit une petite maison près du collège de Westminster, avec le projet de tenir une pension pour quelques élèves du collège. Ce plan lui sourit paice que, touL en lui assurant des moyens indépendans d'existence, il lui permettait de coopérer à l'éducation de son nu- TCO, et de l'avoir auprès d'elle. Elle n'avait plus les moyens de payer pour lui un précepteur instruit; elle

résolut donc d'envoyer Charles au collège, et ^ comme il était en pension chez elle, elle se flatta de l'espoir de réunir ainsi, pour son neveu, les avantages d'une éducation à la fois publique et privée. M. Russell ne voulut pas se séparer de son élève qu'il aimait, et il s'offrit au directeur du collège en qualité de professeur; ses connaissances littéraires étaient bien connues, et il fut admis avec empressement.

— Mon cher enfant, dit mistriss Howard à son neveu , la première fois qu'il se rendit au collège comme demi-pensionnaire, je ne te fatiguerai point la tète d'une longue liste d'avis : rappelle-toi seulement la réponse de l'oracle, qui sembla te frapper si fort l'autre jour, lorsque tu lisais !a vie de Cicéron.

— Je m'en souviens , dit Charles , et je ne l'oublierai jamais. Lorsque Cicéron demanda comment il parviendrait au comble de la gloire: — a En suivant ton propre génie pour guide de tes actions, et non l'opinion du peuple, répondit l'oracle».

— Eh bien! dit mistriss Howard en souriant, si j'étais ton oracle et que tu me fisses la même question, je te ferais, je pense, à peu près la même réponse. Je changerais seulement le mot génie en bon sens, et, au lieu de l'opinion du peuple, je dirais l'opinion du monde j c'est-à-dire des gens peu sensés qui nous entourent. Et maintenant, adieu! va faire ton entrée dans le monde de Westminster.

Westminster était en effet un monde tout nouveau pour le jeune Howard, Le tumulte et le bruit étonnèrent ses sens au premier abord et l'abasourdirent un peu; mais il s'accoutuma promptement au tapage, et se familiarisa avec la vue du grand nombre de ses camarades. Il se trouva d'abord bien inférieur à eux tous , parce que la pratiaue leur avait appris à faire

beaucoup de choses qui lui paraissaient difficiles. Dans tous les jeux de force ou d'adresse il était toujours vaincu. Il apercevait aussi son infériorité pour la promptitude des réparties et l'aisance de la conversalion; et, quoiqu'il eût souvent la conviction intime que ses idées éiaient plus justes et ses argumens meilleurs que ceux de ses compagnons, il ne pouvait pas exposer convenablement ses idées, ni diriger le feu de ses argumens avec avantage contre les railleries et les sophismes de ses camarades. Il ne possédait pas non plus le ton de celte nouvelle société, et il se trouva comme un voyageur au milieu d'une contrée étrangère, avant de pouvoir comprendre le langage du petit peuple qui vociférait à ses oreilles. A mesure qu'il apprenait cependant à traduire la langue de ses compagnons dans la "ienne , il découvrait que leurs expressions signifiaient beaucoup moins qu'il ne se l'élait imaginé. Après tout, il était de bonne humeur et d'un excellent caractère, de sorte que chacun l'aimait : son infériorité même, dans les jeux d'adresse, était peut-être un titre à la faveur générale. Il riait avec ceux qui riaient de lui et les laissait de bon cœur triompher de sa maladresse; mais il persistait dans de nouvelles épreuves jusqu'à ce qu'il finit par réussir à la grande surprise des spectateurs. A foi ce de persévérance, il apprit ainsi les mystères du jeu de billes et de la balle empoisonnée.

L'art de boxer lui coûta plus que tout le reste; mais comme il ne manquait ni de courage ni d'agilité, il ne désespéra pas d'acqiiérir l'habileté nécessaire dans cette noble science : bien nécessaire en effet, car notre héros ne fut pas une semaine à Westminster avant de sentir la nécessité de pratiquer cet art pour sa propre défense. Il y fut poussé par un motif plus puissant

encore , la nécessité de défendre le faible et l'opprimé qui vint se réfufjier sous sa protection.

Il y avait à Westminster un enfant nommé Olivier: c'était un petit créole vif, intelligent, d'un caractère franc et passionné à l'extrême , mais qui avait le travail en aversion. Son éducation avait été étrangement négligée avant qu'il vînt au collège , de sorte que son ignorance complète des premiers élémens de la lecture, de la grammaire et de l'arithmétique, le rendaient la risée de tout le collège. Le pauvre enfant en ressentait une honte et des angoisses inexprimables. Ses joues se couvraient de rougeur lorsqu'il était ridiculisé et puni chaque jour dans sa classe. Mais son teint fortement coloré empêchait sans doute sa confusion de paraître aux yeux de ses camarades ; autrement ils auraient contenu leurs insultans éclats de rire. II ne se permettait aucune plainte, aucune larme en public ; mais souvent son livre était baigné de pleurs quand personne ne pouvait le voir. Ce qu'il y avait de pire pour lui , c'est qu'il trouvait à chaque pas des obstacles insurmontables dans sa grammaire. Il ne voulait pas s'adresser à aucun de ses camarades plus instruits que lui pour réclamer leur assistance. Il se prit alors à désespérer de lui-même et à s'imaginer qu'il resterait toujours un âne, comme on lui en donnait le nom chaque jour. Il était habituellement fouetté trois fois par semaine. Mais les jours se passaient sans apporter de soulagement à ses souffrances physiques ou morales. A la fin son juste orgueil céda et il réclama l'assistance de l'un des écoliers les plus âgés. Le condisciple auquel il s'adressa était xVuguste HoK îoway, le fils de l'alderman Holloway, qui pacsait pour un des premiers élèves de Westminster. I! s'empressa d'aider l'inielligence du petit Olivier, mais il lui fitcU6-

remenî payer cesecours , par l'abus le plus tyrannique de ce; avantage. Il est vrai de dire que le jeune Auguste se c: oyait tout-à-fait excusable en agissant ainsi , parce que , pour mettre le comble à ses infortunes , le pauvre petit Olivier avait le malheur d'être son facj.

I! y a peut-être dans le monde civilisé quelques personnes assez barbares pour ignorer ce que c'est qu'un fag. 11 ne sera pas inutile alors de leur expliquer que, dans plusieurs collèges d'Angleterre, il est d'usage que les enfans, à leur entrée , se mettent sous la dépendance des élèves plus anciens. Ces enfans sont appelés fcigs , et leur devoir est d'obéir et de complaire à leurs seigneurs et maîtres. Leurs fonctions varient suivant les collèges; mais généralement ils font les commissions de leur protecteur, et se tiennent prêis , au premier signal , à exécuter leurs moindres commandemens. Ils ne doivent jamais se plaindre d'être las, ou du moins on n'aurait aucun égard à leurs plaintes, car l'éiymologie du mot fag » implique que c'est leur affaire d'être fatigués. Telle est toute la satisfaction que nous pouvons donner au lecteur curieux sur l'article des fags en général.

Auguste Holloway prenait un plaisir particulier à lourraenter son fag, le petit Olivier. Howard et Holloway jouaient un jour aux quilles, et le petit créole se tenait à quelques pas d'eux , assis sous un arbre,

' Le siibslanlif /a^ ne se trouve point dans le Dictionnaire de Jonhson ; mais on y trouve le mot Jag y verbe actif (du latin fatigo) qui signifie être fatigué, accablé de lassitude.

( IVote de l'auteur. )

Nous n'avons pas besoin de faire observer que cet usage est particulier anx colléjjes anglais. Nous n'avons chez nous rien de gemblable : nous ne reconnaissons pas non plus l'utilitc du fouet/ Bi la nécessité de l'art de boxer. {Note du traducteur. )

tenant sur ses genoux son rudiment qu'il étudiait avec effort. Toutes les fois que les quilles étaient tombées, Holloway appelait son fag et lui faisait quitter son livre pour remettre les quilles debout, en dépit des remontrances d'Howard , qui offrait de les replacer lui-même , au lieu de déranger à chaque minute le pauvre enfant.

— Parbleu ! dit Holloway, je sais bien que cela le dérange de sortir ainsi de son gîte et de courir comme un lièvre , je le vois de reste... Bon 1 le voilà qui s'accroupit encore. Debout! debout! tu n'as pas fini , va! apporte-moi la boule à présent.

Howard ne put supporter plus long-temps la vue des fatigues du pauvre enfant, et, d'un ton légcrement ému: — Comment veux-tu, Holloway, lui dit-il , que cet enfant sache sa leçon, si tu l'interromps à chaque minute? .

— Eh! que m'importe à moi sa leçon?

— Mais cela lui importe beaucoup à lui : tu sais ce quM a souffert ce matin pour ne l'avoir pas sue.

— Souffert! et quoi donc? dit Holloway, qui s'inquiétait fort peu de la peine des autres. Ah î oui, tu veux dire qu'il a été fouetté. Eh bien , honte à lui! pourquoi n'a-t-il pas mieux appris sa leçon ?

— Je n'ai pas eu le temps de la bien comprenJre, dit Olivier avec un profond soupir, et je crois bien que je ne l'aurai pas encore ce soir.

— Eh bien , honte à toi! répéta Holloway. Je parie tout ce qu'on voudra que je sais sa leçon en trois minutes.

— Oui! toi, dit le petit créole d'un air profondément humilié; mais tu sais bien quelle différence il y a de moi à toi.

Holloway croyant qu'il faisait allusion à la différence

de leur âge et non à celle de leur intelligence, répondit vivement : — Lorsque j'étais à ton âge , crois-tu donc que j'étais un âne comme toi?

— Je ne le pense pas , bien sûr ; mais tu avais peutêtre un bon père, une bonne mère, quelqu'un enfin qui l'avait appris quelque chose avant ton entrée au collège.

— Je ne m'en souviens nullement, répliqua HoUoway ; je ne sache pas que personne ait été assez bon pour m'instruire; mais ce que je sais, c'est que j'ai été assez bon moi-même pour apprendre rapidement, et c'est une bonté dont certaines gens n'auront jamais à se vanter, j'imagine. Ainsi trotte et va me chercher la boule, entends-iu? et puis remets-moi ces quilles debout. Tu as assez d'intelligence pour cela, n'est-ce pas? Quant à ta leçon , je la ferai entrer tantôt si je peux dans ta caboche , ajouta-t-il , en lui donnant une calotte sur la tête.

-— Quant à ma leçon , reprit l'enfant en reculant sa tête pour échapper à une seconde insulte , j'aime mieux essayer si je pourrai l'apprendre tout seul.

— Si tu peux ! dit Ho!lov>ay avec un rire de mépris : mais nous savons tous que tu ne peux pas.

— Eh! pourquoi ne le pourrait-il pas, Holloway?dit Howard en élevant la voix; car il n'était plus maître de son indignation.

— Pourquoi il ne le peut pas? répéta Holloway en jetant sur Charles un rt^gard de surprise mêlée d'insolence; vous pouvez vous-même répondre à cette question , M. Howard : je dis qu'il ne le peut pas.

— Et moi je dis qu'il le peut et qu'il le fera ; et qu'il aura le temps d'apprendre ; et je réponds pour lui qu'il est capable de s'instruire, s'il le veut ; et OQ ne l'appellera plus un âne, et il aura le temps d'étudier, et il aura justice.

— Il aura ! Il aura ! Il aura î répliqua Holloway avec un ton de colère bien différent de celui d'Howard. Diies-moi , monsieur, qui vous a permis de me parler ainsi? et comment osez-vous me jeter au visage le mot de justice? Et quel besoin avez-vous , je serais charmé de l'apprendre, d'intervenir ainsi entre moi et mon fag? Quel droit avez-vous sur sa personne ou sur ses actions? Et s'il me plaît de l'appeler un âne quarante fois par jour, qu'en sera-t-il , je vous drie ? Eh bien î je dis que c'est un âne, et qu'il sera un ânejusqu'à la fin desos jours! qui oserait mecontredire?

— Moi ! dit Howard avec fermeté, et je ferai plus que de te contredire, je te prouverai que lu t'es trompé. Olivier, apporte-moi ton livre.

— Olivier, ne bouge pas, ou gare à toi I s'écria Holloway en serrant les poings d'un air menaçant. Personne n'aidera mon fag que moi , monsieur ! ajoutat-il en s'adressant à Charles.

— Je ne veux pas l'aider; je veux seulement lui prouver qu'il peut se passer de ton secours, dit Howard.

A ces mois l'enfant s'élança vers lui, son livre à la main ; mais son tyran le saisit au collet et le repoussant : — C'est mon fag , monsieur ! rappelez - vous que c'est mon fag!

— Ton fag ou non , reprit Howard; il ne sera pas ton esclave du moins.

— Il le sera ! je le veux ! vociféra Holloway au comble de la rage; j'en ferai mon esclave, si je veux ! mon nègre , si cela me plaît.

Au mot de nègre le petit créole fondit en larmes. Howard s'élança pour le délivrer des mains de son tyran; mais il reçut d'Holloway un vigoureux coup de poing qui le fil chanceler en arrière.

— C'est pour t'apprendro que tu as besoin de leçons avant de te mesurer à moi , dit Holloway.

Auj^uste était un boxeur habilo , et il savait bien que son adversaire n'y entendait rien ; mais avant qu'il eût achevé son insultant défi, son coup lui fut rendu et un combat en règle s'ensuivit. Howard se battit de toute son ame ; mais le corps avait bien quelque chose à faire dans cette circonstance, et son corps n'était pas de force à lutter contre celui de son adversaire. Après avoir reçu plus de coups qu'Holloway lui-même n'en aurait pu supporter peut-être, Howard fut renversé sur le champ de bataille.

— Demande-moi pardon et promets-moi de ne plus te mêler de mon fag , dit Holloway triomphant en se tenant sur son ennemi tombé; demande-moi pardon.

— Jamais! dit le héros vaincu. Je me battrai contre toi pour la même cause, tant qu'il me plaira. C'est une bonne cause! ajouta-t-il en s'efforçani de se relever.

Un grand nombre d'élèves s'étaient rassemblés autour des combattans, et la plupart admiraient la constance et le courage du héros tombé , quoiqu'il soit bien difficile pour les enfans et même pour les hommes de sympathiser avec les vaincus. Chacun s'écria qu'Howard en avait eu assez pour cette fois, et quoiqu'il voulût encore recommencer le combat, son adversaire fut contenu par la puissance de Topinion publique. Quant aux motifs du duel, peu d'entre eux songèrent à s'en enquérir; la plupart se contentèrent du plaisir d'en être les témoins et du bruit vague qui l'attribuait à la manière impertinente dont Howard s'était mêlé du fag d'Holloway.

Le pauvre Charles était si défiguré, et ses habit» tellement souillés de sang et de poussière, qu'il ne

voulut pas se présenter dans ce triste état devant sa tante. Et puis, quel est l'homme qui aime à se montrer après sa défaite , surtout devant une femme ? Il alla se mettre au lit en rentrant , et chargea un de ses camarades qui était en pension chez sa tante, de lui dire, si elle s'informait de lui à souper, «qu'il avait été battu dans un copbat singulier; mais qu'il espérait être plus heureux après quelques leçons. » Cette dame ne fit point étalage de sa tendresse en déplorant le désastre de son neveu ; elle fut satisfaite, au contraire, qu'il eût combattu pour une bonne cause.

Le lendemain, en entrant au collège, Howard aperçut le petit Olivier qui guettait son arrivée : — Charles, lui dit-il , j'ai un mot à te dire. Laisse-le m'appeler âne, esclave, nègre, ce qu'il voudra, et ne t'inquiète plus de moi. Je n'ai pas pu supporter la scène d'hier — et j'aurais mieux aimé recevoir les coups moi-même; seulement je ne les aurais pas supportés aussi bravement que toi. En disant ces mots l'enfant tourna la tète pour cacher son émotion.

— Eh bien ! mon petit Olivier, lui dit Howard d'un ton enjoué , je ne pensais pas que lu fusses aussi poltron I Veux-tu donc me rendre aussi peureux' que toi?

A peine l'heure de la récréation eût-elle sonné qu'Howard appela Olivier: — Si tu as besoin de moi, lui dit-il, rappelle-toi que je suis prêt.

— Tu peux bien être prêt, mais tu n'es pas de force à Taider, dit Holloway : c'est pourquoi tu feras bien de rester tranquille: souviens-toi de la leçon d'hier soir.

-^ Je m'en souviens très-bien, dit Charles avec calme.

— En veux-tu une autre? viens donc: je me battrai avec toi tous les jours , si cela te plaît , et lorsque

tu m'auras vaincu, tu deviendras maître de mon fag. Mais jusque-là , tu voudras bien ne pas l'occuper de lui.

— Je te prends au mot, dit Howard; et un nouveau combat s'ensuivit. Comme nous ne trouvons aucun plaisir à rester toujours sur des champs de bataille et que nous désespérons d'intéresser, comme Homère, dans la description des blessures et des coups furieux de nos guerriers, nous nous contenterons de dire qu'après cinq terribles combats dans lesquels le champion d'Olivier reçut des contusions de toutes les formes, de toutes les dimensions et de toutes les nuances de noir, bleu, vert et jaune, il maintint la justice de sa cause avec un indomptable courage, et, d'une voix aussi forme que la première fois, appela son ennemi toujours victorieux à un sixième combat.

— Je croyais l'avoir eiijn appris, dit l'heureux athlète, qu'Auguste Holloway ne peut êire vaincu par Yélève (Ciine femme. — A celte insulte Howard ne répliqua rien ; mais, soit qu'elle l'excitât à de plus grands efforts , soit que l'expérience coûteuse des cinq précédens combats lui eût appris les ruses du métier que l'expérience seule peut apprendre, à l'extrême surprise des spectateurs et à la joie presque déliiante du petit créole, le redouiable Holloway, après !a lutte la plus opiniâtre, fut étendu sur le champ de bataille. Chacun sympathisa avec le généreux vainqueur qui s'empressa d'aider son adversaire à se relever, et lui tendit la main en signe de réconciliation.

Étourdi de sa chute et plus encore de sa dél^ite, Holloway se retira dès que rimpertinenic curiosité de la foule le lui eut permis; car, quoique ce guerrier superbe et invincible jusque-là eut évidemment reçu un coup de poing qui lui avait poché l'œil , personne ne voulait y croire sans avoir examiné sa figure

LA BOXNE TANTE. 193

de près ; et la plupart, n'en croyant pas même le témoignage de leurs yeux, se faisaient confirmer celte éton- Eante nouvelle des lèvres mêmes du malheureux Auguste. En même temps le petit Olivier célébrait sa liberté recouvrée, frappait des mains avec joie, chantait et gambadait autour de son libérateur. — A présent, lui dii-il en fixant ses yeux animés par la reconnaissance et par l'affection sur ceux d'Howard , tu n'auras pas à souffrir à cause de moi, et si tu veux, je serai ton fag. Le veux-tu , dis? Je ferai tes commissions, et avant que tu aies dit un, deux, trois, je serai déjà parti. Tu n'auras qu'à m.e siffler comme çà (en siftlant), er je t'entendrai, n'importe où je sois. Tu n'auras qu'à lever le doigt en l'air, quand tu auras besoin de moi , et je suis sûr que je l'apercevrai. Je relèverai tes quilles ; je courrai après ta balie ou tes billes, enfin je ferai tout ce que tu voudras; veux-tu que je sois tonfag, dis?

— Sois mon ami! répondit Charles en serrant Olivier dans ses bras , avec une émotion qui l'empêcha d'articuler un seul mot de plus. Le mot ami alla au cœur du petit créole , et il pressa Howard en silence. Pour mettre le comble à son bonheur, le petit Olivier obtint, ce jour même, la permission d'entrer dans la pension de mistriss Howard , de sorte qu'il ne de vait plus quitter son protecteur. L'amitié d'Howard ne prenait point sa source dans un enthousiasme passager; c'était le choix persévérant et ferme d'un esprit solide, et non le caprice d'un écolier. Régulièrement chaque soir , Olivier apportait ses livres à son ami , qui n'était jamais trop occupé pour l'aider. Le petit créole fut charmé de trouver d'abord qu'il comprenait tout de suite la manière d'expliquer de Charles. Il se convainquit bientôt qu'il n'était pas condamné à

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