‹ Contes moraux de Miss EdgeworthChapitre 7 sur 42 · COUTES MOB, T. I · texte numérisé non relu

COUTES MOB, T. I

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rester un âne toute sa vie ; son ambition s'éveilla ; son application fuit encouragée par l'espoir et récompensée par le succès. Son cœur s'allégea , son courage grandit , sa physionomie brilla des reflets de son intelligence et reprit toute sa vivacité naturelle : il apparut enfin comme un nouvel être à son professeur et à ses camarades. — Qui vous a donc inspiré? lui dit un jour son maître, étonné des rapides développemens de son intelligence. — Mon bon génie, dit l'enfant, en désignant Howard.

Charles avait bien quelque mérite en accordant une grande partie de son temps à Olivier; car il connaissait le prix du temps, et il n'en avait pas assez pour lui-même, au gré de ses désirs. La journée lui semblait toujours trop courte ; chaquemoment avait son emploi. L'activité de son esprit passait d'une chose à une autre , comme s'il ne connût pas la possibilité de rester oisif €t qu'il n'eût d'autre idée de récréation que la variété du travail ; non qu'il fût sans cesse à pâlir sur les livres, mais son esprit agissait toujours, à quelque chose qu'il s'occupât ; et comme ses occupations étaient toutes volontaires, il n'y avait point chez lui cette lutte entre les idées de plaisir et de travail qui tourmente l'imagination des écoliers , lorsqu'ils sont forcés de s'appliquer à une tâche et qu'ils soupirent après le délicieux exercice de leur libre volonté qu'ils appellent récréation.

La contrainte qui rend la liberté plus douce

donne souvent une fausse valeur à la liberté même, ou plutôt une idée fausse de sa nature. La paresse, l'ennui, le bruit, les espiègleries les moins innocentes, une série enfin de notions erronées du plaisir, sont sou-

vent classés dans les jeunes têtes sous le nom général de liberté.

Auguste Holioway, dont le nom nous revient naturellement en mémoire lorsque nous avons besoin de personnifier un jeune homme mal élevé , était un véritable écolier dans la stricte acception de ce mot ; un écolier habile , ce qu'on appelle un bon élève , instruit en histoire, écrivant bien , lisant avec élégance , déclamant aux représentations publiques de NYestminster avec une grâce emphatique qui avait du succès, ayant la parole vive et prompte, à défaut de jugement. Mais ce n'était encore qu'un écolier : pour son père , c'était déjà un homme et même plus qu'un homme. L' alderman prédisait à ses amis que son Auguste serait un des premiers orateurs de l'Angleterre. 11 avait hâte de le voir sortir du collège pour se livrer à l'étude des lois , et s'était assuré pour lui l'élection au parlement dans un bourg-pourri. 11 regrettait même que l'âge de l'éligibilité eût éié fixé à vingtun ans, car il était impatient de faire asseoir cet homme d'État précoce sur les bancs de la Chambre des Communes , et il voyait dans une perspective éloignée les honneurs , un titre peut-être , couronner le front de son fils.

Pendant que ces rêves d'orgueil caressaient l'ima- • gination du père, un rêve d'une autre sorte occupait celle du fils... le rêve d'un tilbury. Lord Rawson, fils du comte de Maryborough , lui avait apparu quelques jours avant, sur le siège glorieux d'un tilbury qu'il menait lui-même. Le jeune seigneur avait été condisciple d'Auguste Holioway àAVestminsier. 11 était alors maître de ses actions, et suivait ou était censé suivre ses cours de droit, avec trois chevaux à sa disposition. L'alderman Holioway avait prêté au comte

(le Maryborough de fortes sommes, dontriniérêt lui éiait exactement payé en politesses. L'alderman se regardait comme un habile homme : il considérait un des bourgs-pourris du comte comme la garantie de son capital, et, dans un but profondément politique, il encourageait Tintimite qui régnait déj'à entre le jeune seigneur et son fils. C'était une de ces amitiés utiles, de ces heureuses liaisons que quelques parens considèrent comme un des avantages les plus certains de l'éducation publique. L'exemple de lord Raw son agissait puissamment sur l'imagination de son jeune ami, et cette intimité devait avoir une influence décisive sur la destinée d'Auguste. Lord Rawson , qui n'avait que deux ans de plus que lui, avait quitté le collège, suivait les cours de droit, menait à la fois cabriolet et tilbury, avait passé par tous les grades de l'art du cocher, était un homme enfin, et avait m le monde. Que de choses faites pour exciter l'ambition d'un écolier ! Aussi Auguste soupirait-il après le moment oij il pourrait être lui-même ce qu'il admirait tant. Les corvées de Westminster, la réclusion du collège, l'ignominieuse appellation d'éco/icr, étaient insupportables à ce jeune homme. 11 avait obtenu de son père la promesse de quitter les bancs du collège dans quelques mois; mais ces quelques mois lui semblaient un siècle. «

C'était un malheur pour HoUoway qu'il fût aussi avancé dans l'étude du grec et du latin, car il n'avait presque rien à faire au collège : il dépêchait sa besogne rapidement, et son temps lui pesait ensuite sur les bras. Il ne recourait jamais aux plaisirs de la littérature dans ses momens de loisir, et ne songeait point à s'ouvrir de nouvelles voies dans le champ des conlÈÇissances humaines. On lui avait dit que son édu-

cation était presque achevée ; il la croyait toui-à-fak terminée , lui , et il se félicitait d'en être quitte pour toujours. Dans les heures d'oisiveté qui lui pesaient à Westminster, il regrettait vivement de ne pouvoir commencer sa carrière d'homme en conduisant un gig ou un tilbury. Durant les vacances de l'été précédent , lord Rav.son l'avait emmené à la campagne dans son tilbury. Ses doigts avaient touché les rênes pour la première fois. Le fouet conducteur avait été confié à ses mains novices, et il soupirait après la répétition des mêmes plaisirs. Des fenêtres de la pension où il demeurait près de Westminster, dans ses momens d'oisiveté, Holloway se penchait des heures entières pour se repaître delà vue des équirages et des cochers qui passaient.

M. Careless, le précepteur du jeune Holloway, avait coutume d'employer ses momons de loisir à s'exercer sur la flûte, et n'était pas fâché de s'éviter ainsi la peine de converser avec son élève. L'amateur de musique était bien interrompu quelquefois par les exclamations de l'écolier ; mais il baissait alors la tête sur son livre, et se con:entait en recom.mençant un trait fl;fficile, pendant que les ravissernens d'HoUoway sur les chevaux , les cochers et les jeunes possesseurs de tilburys , offensaient son oreille musicale. M. Careless était à la fois indolent par nature et par ton : la peine de réprimander ou de diriger son élève était trop grande pour lui; et puis la tache de veiller, de contredire et de tracasser un jeune homme de l'âge d'Holloway , aurait fait naître entre eux les plus désagréables altercations, sans avoir aucune influence sur le caractère du jeune homme, qui devait être, à ce qu'il présumait, tout-à-fait formé à cette époque. M. et misiriss Holloway étaient satisfaits des

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progrès de leur fils. M. Careless était dans les meilleurs termes avec toute la famille , et croyait utile à ses intérêts d'être bien avec son élève , surtout lorsque! réfléchissait que, par l'intimité d'HoUoway et de lord Rawson , et celle de lord Rawson avec un jeune lord qui allait faire un tour sur le continent , il pourrait être engagé pour accompagner le jeune voyageur. Son goût pour la musique et pour la peinture l'avait presque élevé au rang de connaisseur ; il se donnait lui-même le titre plus modeste d'amateur, et souvent il s'étendait avec une élégante nonchalance sur un canapé , rêvant à l'Italie , pendant que son élève conversait par la fenêtre, dans un dialecte moins élégant, avec un conducteur de diligence du voisinage. Le jeune Holloway était presque aussi familier avec ce conducteur qu'avec le groom de son père, qui suppléait M. Careless et complétait l'éducation de son jeune maître pendant ses visites à la maison paternelle. La conversation du conducteur enflamma tellement l'imagination ambitieuse d'Auguste, que son désir de mener un carrosse devint insurmontable. Moitié par prières, moitié par la muette éloquence d'une couronne, il lit consentir le cochar à le faire participer aux honneurs du siège, à l'insu de son gouverneur, et à lui donner une leçon pratique de son art.

M. Careless fut bientôt invité à un concert particulier, auquel mistriss Holloway devait se trouver avec sa fille Angelina, qui devait elle-même y exécuter un morceau. Les éloges que M. Careless prodiguait à l'exécution brillante de la jeune demoiselle étaient une de ses plus grandes recommandations auprès de toute la famille , ou du moins de la partie féminine de la famille. Il ne pouvait donc se dispenser d'assister à ce concert. Holloway se plaignit de mal à la gorge , et

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pria son gouverneur de Texcuser s'il ne raccompagnait pas, en ajoutant, avec sa politesse ordinaire, que la musique était la chose du monde la plus ennuyeuse, et spécialement la musique exécutée pnr Angelina : il avait choisi le soir même du concert , pour mettre son plan à exécution avec le conducteur. >,[. Careless s'habilla et s'exerça sur la flûte jusqu'à près de neuf heures. Holloway entendit le cocher qui toussait dans la rue sous sa fenêtre , pendant que son gouverneur était encore au milieu d'un long concerto. Le conducteur devait s'arrêter à dix heures devant un hôtel situé à quelques portes plus loin pour y prendre des paquets et des voyageurs , et c'est là qu'il devait attendre Holloway, mais il ne lui avait pas donné plus de cinq minutes.

— Vous pourrez terminer vos exercices dans la voiture tout à votre aise, en vous rendant au concert, monsieur Careless , dit Holloway à son gouverneur.

— Ma foi, vous avez raison, et j'adopte votre idée qui me semble neuve et originale. Bonsoir donc : je ferai part de votre mal de gorge à mistriss Holloway.

Le gouverneur et sa flûte ne furent pas plus tôt montés en voiture , que le jeune Holloway se trouva subitement guéri de son mal de gorge , courut à l'endroit où le conducteur l'attendait, saisit la main que lui tendait son compagnon, et s'assit triomphant sur le siège de la diligence de Bath.

— Vous êtes un bon enfant ! s'écria le conducteur; en route maintenant.

=— Donnez-moi les rênes , dit Holloway.

— Quand nous serons hors de la ville; nous n'aurons plus de pavé alors, et nous essayerors votre talent.

Lorsque la diligence eut atteint la grande route.

l'impatient Holloway saisit les rênes , et reçut les conîplimensde son anîi le cocher, sur sa manière de conduire, avec autant de plaisir que les éloges de son prof?sseur pour une pièce de vers latins. Le goût des suffrages vulgaires est le défaut le plus dangereux chez un jeune homme; ce défaut le conduit dans la compagnie de gens grossiers, et le met entièrement à la merci de ses compagnons , quels qu'ils soient. Assis auprès d'un cocher, Auguste HoUoway se fit luimême cocher autant qu'il put. ïl se fit gloire d'imiter l8 jargon de son compagnon, et avec son langage il prit aussi ses idées sans s'en apercevoir. Le conducteur parlait avec enthousiasme des chevaux de quelques jeunes lords qu'il avait vus dansla journée -, il ajouta que s'il était riche il mettrait tout son orgueil à posséder de beaux chevaux. Holloway, en sa qualité d'homme comme il faut, résolut d'avoir les plus magn fiques qu'il pourrait acheter, dès qu'il serait devenu le maître de ses actions.

— Et puis , ajouta le conducteur, je ne serais jamais regardant en matière de gages , ni de tours de bâton et autres petits bénéfices du métier de la part de ceux qui auraient soin de mes bêtes , parce qu'après tout on ne peut pas soigner les chevaux pour rien.

— Certainement non, dit le jeune orgueilleux; mon ami lord Rawson a pris un groom prodigieusement rusé, et je ferai comme lui en temps et lieu.

— Et vous aurez raison , reprit le conducteur; mais ce n'est pas tant des grooms que je voulais parler, que des cochers , qui sont les premières personnes à considérer parmi les domestiques d'une grande maison , attendu les fonctions de confiance qu'ils remplissent... Prrnoz f;;îrfle, s'il vous n'aîî, en tournant le coin; la roule est étroite à cette p'aco... Attendu la

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confiance qu'on lui accorde , dis-jc , un bon cocher vaut son pesant d'or.

Holloway n'eut pas le temps d'apprécier la valeur de cette observation, car le bruit d'une autre voiture qui s'avançait rapidement vint interrompre la conversation.

— C'est la voiture de Windsor î s'écria le conducteur en vomissant une volée de juremens. Pourquoi nous avez-vous laissé dépasser par elle? En disant ces mots, il prit vivement et sans cérémonie le fouet et les rênes des mains de son compagnon , ei mit ses chevaux ventre à terre. Heureusement le postillon de la voilure rivale s'arrêia pour ramasser son fouet qu'il avait laissé tomber, et le conducteur, après avoir racheté son honneur compromis , remit les rênes à Holloway, à condition qu'il ne se laisserait plus dépasser par l'autre voiture. Mais le postillon n'était pas non plus sans ambition : il anim.a , de la voix et du fouet , ses chevaux qui redoublèrent d'ardeur , et commencèrent bientôt à gagner du terrain sur le conducteur. Les voyageurs de la diligence passaient leurs têtes par la portière, et des voix féminines poussaient des cris aigus , mais en vain. Toutes ces terreurs ne faisaient que rendre le jeu plus piquant et plus animé , jusqu'à ce qu'arrivant à une partie plus étroite de la route, les cochers rivaux risquèrent tout pour passer de front. Holloway était ardent mais inhabile : le conducteur voulut saisir les rênes ; par malheur il n'en prit qu'une , qui lira brusquement le cheval de gauche et lui fit prendre une fausse direction. La roue passa sur le bord d'un fossé et la diligence fut renversée au même instant. Holloway resta plongé dans un muet désespoir, tandis que le conducteur vomissait un torrent d'injures, n'épargnant ami ni ennemi. Les plaintes

et les cris des femmes étaient si affreux et la crainte leur avait tellement frappé rimaginaiion , que, dans les premiers moyens de confusion , chacune assurait avoir un membre I rise, ou au moins l'épaule démise. La lune , qui bril'ait au commencement de la soirée, était alors cachée par un nua*]e, et l'obsi^uriié accroissait encore l'impatience et les craintes des voyageurs renversés. Une lanterne vint à la fin de la maison d'un garde de barrière près de laquelle l'accident était arrivé. Aussitôt que la lumière eut éclairé le lieu du désastre, les dames se regardèrent l'une l'autre, et, après qu elles eurent reconnu que leur toilette n'avait reçu aucun outrage et que leur figure n'était pas endommagée, elles revinrent peu à peu de leurs frayeurs, et avouèrent que leurs jambes étaient en bon état et qu'elles s'étaient trop hâtées en se plaignant d'avoir l'épaule démise. Holloway rit de bon cœur de cette scène et prit part aux grosses plaisanteries du conducteur à cette occasion. La diligence était redressée et les voyageurs replacés; Holloway et le conducteur étaient remontés sur leur siège, lorsque celui-ci entendit une voix faible qui lui criait d'arrêter. Il prêta l'oreille, et la voix lui sembla celle d'une personne souffrante qui appelait à son secours.

— Ah ! mon Dieu! c'est la mulâtresse! s'écria-t-il ; nous l'avons oubliée au milieu du tumulte. Donnezmoi la lanterne et tenez les chevaux pendant que je vais la chercher , ajouta-t-il , en s'adressant à l'homme qui était venu de la maison du garde.

— A votre place, je ne me dérangerais pas pour une mulâtresse, je vous jure , dit Holloway brutalement. N'était-elle pas sur l'impériale ? Elle doit avoir fait une fière chute!

La pauvre femme était rravement blessée : elle

avait été jetée du haut de la diligence dans un fossé dont le fond était rempli de pierres. Elle n'avait pu se faire entendre de personne, au m!:ieu des plaintes incessantes des dames; puis, tout étourdie de sa chute, elle avait perdu connaissance durant quelques minutes. Elle ne pouvait se relever elle-même, et, lorsque le conducteur l'eut remise sur ses jambes , elle porta la main à sa tête et dit en mauvais anglais qu'elle se trouvait trop mal pour aller plus loin ce soir. — Allons! reprenez du cœur, ma bonne dame, dit le conducteur; J8 vais vous mettre dans l'intérieur, et le mouvement de la voilure vous fera du bien.

— Est-elle blessée, la mulâtresse? Allons, conducteur, hâtons-nous! dit Holloway. Je voudrais être déjà parti.

— Et moi aussi, dit le conducteur ; mais voilà qui va nous retarder un peu. La pauvre femme ne peut se tenir debout : elle est couverte de contusions et de plaies,et ne veut pas monter dans l'intérieur, comme je le lui ai offerr.

Holloway, qui s'imaginait que toutes les souffrances des pauvres pouvaient se guérir avec de l'argent , tira une poig lée de petites pièces, et, se penchant sur son siège, les jeta vers la blessée. — Tenez , ma bonne femme, lui dit-il ; voilà au moins un schelling par contusion. Mais la mulâtresse ne l'entendit pas: elle était évanouie. Le conducteur fut obligé de la transportera la maison du garde, où il la laissa, en disant que la voiture de Windsor la reprendrait au retour et la ramènerait soit à la ville , soit au relais prochain , si elle le préférait.— La partie de plaisir d'Holloway se trouva gâtée pour tout le soir, non qu'il ressentît trop de sympaihie pour les souffrances de la pauvre femme blessée , mais parce aue cet a^^,ident l'avait si long-

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temps retenu qu'il lui fallait renoncer au plaisir de mener la diligence jusqu'à AVindsor, projet qu'il avait arrangé avec son ami le conducteur , en se proposant d'opérer son retour par la voiture qui faisait le service de Londres à cette ville. Mais, ainsi que nous l'a^ vous \u, le postillon qui conduisait celte voiture avait continué rapidement sa route après la chute de la diligence. 11 était même déjà en route pour revenir à Londres , et la diligence les rencontra à trois milles environ de la maison du garde de la barrière.

— Allons, dit Holloway avec un soupir de regret, il faut que je descende , afin de rentrer durant le premier sommeil de M. Careless.

Auouste abandonna donc les rênes à son ami le conducteur et prit la voiture de Windsor. En repassant devant la maison où se trouvait la pauvre mulâtresse, il fit demander de ses nouvelles, ou plutôt le postillon s'arrêta , ainsi que l'en avait prié le conducteur, pour la prendre dans sa voiture et la ramener à Londres.

Après avoir parlé à la pauvre femme , le postillon vint à la portière de la voiture dire à lïoUoway que la malade parlait si mal anglais qu'il ne pouvait la comprendre , et qu'il ne savait où la conduire.

— Demandez-lui le nom de ses amis de la ville , dit Holloway, et qu'elle ne nous retienne pas ainsi toute la nuit.

— Elle n'a ni amis, ni connaissances , à ce que j'ai pu comprendre.

— Eh bien ! à qui appartient-elle alors?

— A personne : elle est tout-à-fait étrangère dans ce pays, et ne sait pas plus qu'un enfant perdu chez qui aller dans tout Londres. Elle ne sait que le nom de baplême d'un vieux jardinier chez qui elle logeait, dit-elle.

— Qôe voulez-vous que nous en fassions alors? dit Holloway. En route; j'arriverai trop tard.

— Non, mon maître, non, dit le postillon, qui était plus humain qu'Hollo^Yay. C'est un péché de laisser ainsi sur la route cette pauvre créature cuivrée, quoiqu'elle ne soit pas chrétienne comme nous. J'ai été, moi aussi, étranger dans la ville de Londres, sans une pièce de monnaie dans la poche ; je sais ce que c'est, mon maître. — En disant ces mots, le brave postillon retourna près de la mulâtresse : — Ma bonne femme , lui dit-il , si vous me disiez seulement le nom de famille de ce jardinier, je me ferais fort de vous remeiire chez lui; mais il y a tant de Pauls à Londres, que je ne pourrais jamais trouver le vôtre sans savoir le nom de la rue où il demeure. Voyons, je m'en vais vous dire le nom de toutes les rues que je connais , et j'en connais beaucoup ; vous m'arrêterez quand vous entendrez le nom de la vôtre : car vous êtes si maltraitée, que je ne voudrais pas vous laisser'sur la route dans cet état.

La mulâtresse l'arrêta à un nom qu'elle se rappela être celui de la rue où demeurait le jardinier. La femme du garde dit alors qu'elle connaissait cet homme ; qu'il possédait un grand jardin à un mille environ de Londres, et qu'il y venait tous les jours de bon matin chercher des légumes pour vendre au marché. Elle donna le conseil à la pauvre femme de rester chez elle cette r.uit, et d'envoyer chez le jardinier pour qu'il vînt la prendre le lendemain matin. Le postillon promit de se rendre chez lui, a à la pointe du jour, » et la mulâtresse souleva sa tête pour le remercier, pendant quo l'impatient Holloway criait au postillon de remonter à cheval , en jurant qu'il ne lui donnerait pas uo farthing pour boire s'il tardait plus long-temps.

L'anxiété de notre écolier croissait de minute en minute, et il commençait à sentir que c'était payer bien cher le plaisir de s'asseoir pendant une heure sur le siège d'un cocher. Il était doux heures du matin, lorsque la diligence entra dans Londres : Holloway descendit au bureau, gagna sa demeure à pied, et rentra par la fenêtre dans sa chambre qui était au rezde-chaussée. M. Careless était profondément endormi, et son élève triompha de l'heureuse issue de son escapade.

Pendant qu*Holloway , dans ses rêves, conduisait sans cesse et renversait les diligences , le jeune Ho>vard , qui rêvait aussi, voyait le directeur du collège, le docteur Brown, s'avancer vers lui, à la séance publique de la distribution des prix , avec une médaille dans la main, qui lui parut représenter d'abord le visage souriant de sa tante, puis la frappante image de son précepteur qui lui souriait aussi , et qui changeant encore lui offrit bientôt la tête du petit Olivier, dont les yeux pétillaient de joie. En ce moment notre rê> eur s'éveilla, et, en ouvrant les yeux, il vit tout près de lui la figure d'Olivier qui riait de tout son cœur.

— Pourquoi me prenais-tu donc la tête dans tes mains, lorsque je t'ai réveillé ? lui dit le petit créole. A quoi rêvais-tu donc, Charles?

— Je rêvais que lu étais une médaille , et j'étais bien content de l'avoir gagnée , dit Howard en riant. Mais ce n'est pas en rêvant que j'aurai la médaille; quelle heure est-il? Je serai prêt dans une demi-seconde.

— Tu ne sauras pas l'heure qu'il est avant d'être habillé ; allons , hâte-toi. Je suis levé depuis une demiheure : j'ai tout préparé : j'ai porté la table, tes livres, kl plume , l'encre , tout enfin à ta place. Le soleil éclaire notre palais de ses rayons , et tout y semble joyeax

et riant ,* et puis tu as toute une heure à travailler, car il n'est que cinq heures et demie.

Derrière la maison de mistriss Howard était un petit jardin , à l'extrémité duquel se trouvait une espèce de grotte, qu'Olivier avait proprement nettoyée et décorée du titre pompeux de la maison de campagne. Il s'y trouvait quelques pots de géranium et de myrte entretenus, avec la permission de mistriss Howard, par les soins d'un jardinier qui demeurait dans une petite rue voisine et qui venait fréquemment travailler dans son jardin. Olivier arrosait les géraniums et cueillait les feuilles mortes des myrtes, pendant qu'Howard écrivait sur la petite table qui avait été préparée pour lui.Charles avait alors sur le chantier deux grands ouvrages auxquels il travaillait avec ardeur; il traduisait le petit livre français qui lui avait été donné par le voyageur, et il écrivait une composition pour les prix. Le directeur d'une revue périodique avait demandé un essai aux élèves de Westminster, et le docteur Brown avait promis une médaille à l'auteur de la meilleure composition. Le prix devait être décerné par un jury de critiques choisi par les élèves eux-mêmes, et présidé par M. Brown.

— Je ne veux te parler ni l'interrompre, dit Olivier à Charles, mais permets-moi de t'adresser une seule question : où en es-tu de ton essai? — Howard mit un doigt sur ses lèvres , en secouant la tête. — Ah ! je t'assure que je n'y ai pas regardé , quoique j'en eusse bien envie ce matin avant de te réveiller. Dismoi , Charles , crois-tu que je puisse un jour écrire aussi des essais?

— Certainement, dit Howard ; pourquoi pas?

~ Ah ! dit Olivier avec un soupir, parce que je n'ai pas de moyens, tu sais bien.

— Mais n'es-tu pas parvenu à faire beaucoup de choses qui te paraissaient impossibles?

— Oui , grâces à loi ^ mais pour faire ces choses-là, on n'a pas besoin d'avoir de moyens.

— Et quelles sont les choses que ne peuvent être faites sans ces grands moyens ?

— Oh! il y en a beaucoup, beaucoup, à ce que dii Holloway, tu sais.

— Mais sommes-nous donc forcés de le croire , parce que c'est Holloway qui l'a dit? Et puis cette expression beaucoup de choses' est bien générale; y comprends -tu l'art de boucler tes souliers et de mettre ton chapeau , par exemple?

— Oh ! non , reprit Olivier en riant ; ces choses-là ne demandent pas de talent.

— Quelles choses donc? Voyons , je tiens la plume : dicte-m'en la liste.

— Prends un morceau de papier plus long alors.

— Non, non; celte liste ne sera pas aussi longue que tu le penses. Par quoi faut-il commencer, voyons"? Dépéche-toi , je suis pressé.

— Eh bien ! écrire , j'imagine, cela exige du talent.

— Pourquoi?

— Parce que je n'ai jamais pu le faire , quoique j'aie essayé bien souvent ; mais sans doute je n'ai pas assez de moyens pour cela.

— Qu'as-tu donc essayé d'écrire?

— Mais des lettres , d'abord. Mon oncle , ma tante et mes deux cousines ont exigé que je leur écrivisse régulièrement une fois tous les quinze jours , et je vois toujours venir avec peine le jour fatal où il faut prendre la plume ; et puis j'ai beau penser et repenser, je ne trouve rien à dire. J'avais coutume de demander mon commencement à un camarade; mais

quand j'avais écrit ce commencement , cela ne faisait toujours que trois ou quatre lignes , et j'avais beau aîonger mon écriture , cela ne pouvait compter pour une lettre. Et puis , que mettre au milieu ? Je ne trouvais que: ce Je me porte bien et j'espère que vous vous portez bien aussi; » ou: a J'apprends le latin, suivant vos désirs, mon cher oncle, et j'avance assez dans l'étude de l'anglais, j) Je ne me tirais encore pas mal de la fin, parce qu'il y avait des respects et des complimens à envoyer à tout le monde , et puis : c( L'heurede la poste me presse : croyez-moi, en toute hâte, votre soumis et affectionné neveu. » Tout cela ne signifie rien , je le sens et suis honteux d'écrire d'aussi sottes lettres. Mais toi, ta plume court tout de suite et gratte sans cesse le papier, dès que tu t'assieds, et tu peux faire trois pages d'une longue, belle et bonne lettre , pendant que j'écris : « jlon cher oncle John. » Et voilà ce que j'appelle n'avoir pas de moyens Je m'étonne toujours de ta facilité , à toi : savais-tu écrire des lettres, à mon âge?

— Je n'avais jamais écrit de lettres à ton âge , mon bon Olivier.

— Oh! que tu étais heureux alors ! Mais si tu n'as jamais appris à écrire des lettres , comment se fait-il que tu y réussisses aussi bien aujourd'hui ? Comment trouves-tu toujours quelque chose à dire?

— C'est que je n'écris jamais sans avoir quelque chose à écrire; et toi-même, Olivier, lorsque tu avais quelque chose à dire sur les fêtes de Pâques , ta plume ne courait-elle pas sur le papier aussi vite que la mienne ?

— C'est vrai, Charles? mais c'est qne je suis obligé d'écrire, lorsque je n'a!' rien à dire sur les vacances.

r- Obligé ?

— Oui , parce que je crains que mon oncle et mes cousines ne soient fâchés contre moi si je ne leur écris pas.

— J'ai bien des obligations alors à ma bonne tante, qui ne m'a jamais forcé de lui écrire. Elle m'a toujours dit : «N'écris jamais, Charles, que lorsque cela te plaira; » et j'ai fait ainsi. Lorsque j'avais quelque chose à dire, c'est-à-dire quelque chose à décrire, (quelque raison à donner sur un signe quelconque, ou quelque question à faire à laquelle je désirais vivement une réponse, j'écrivais facilement, parce que je n'avais absolument à écrire que les paroles que j'aurais prononcées si je m'étais exprimé de vive voix

— Mais je croyais qu'écrire et parler c'était bien différent, parce qu'en écrivant il faut faire des phrases, de longues et belles phrases, comme il y en a dans les livres.

— Dans quelques livres, mais non dans tous.

— Et puis , le langage d'une personne est si diffé^ rent de celui d'une autre ! Je me sers moi-même d'un grand nombre d'expressions basses , vulgaires, et de mauvais anglais , que j'ai apprises des domestiques au milieu desquels je vivais. Tu n'as jamais fréquenté les domestiques, toi, Charles, car tu n'emploies jamais aucune de leurs expressions.

— Non , jamais ; ma tante a toujours eu grand soin que je n'entendisse pas leur conversation ; c'est pourquoi je n'ai pu adopter....

[ci le dialogue des deux amis fut interrompu par l'arrivée du jardinier : — Ainsi Paul , lui dit le petit Olivier, vous m'avez laissé votre besogne ce matin ; j'ai arrosé tous les géraniums , et j'ai mis les myrtes au soieil. Oui vous a donc fait lever si tard ce matin ^ Paul? fi le paresseux!

— Vous ne parleriez pas ainsi, nîonsieur , si vous «aviez à quelle heure j'étais debout ce matin. J'étais hors de la ville avant le lever du soleil, monsieur.

- — Et pourquoi n'étes-vous pas venu travailler , Paul ? vous n'aurez pas Tarrosoir avant jde me l'avoir dit. Voyons, n'ayez pas l'air aussi triste; vous devez rire quand cela me plaît , Paul.

— Je ne saurais rire en ce moment, monsieur, dit le vieux jardinier, en souriant malgré lui; et il dit au petit Olivier qu'il avait le cœur triste et chagrin , parce qu'il venait de voir une pauvre femme qui avait été rudement maltraitée eu tombant de l'impériale d'une diligence la nuit dernière. Elle est rrstée toute la nuit, dit-il, dans la maison du garde de là barrière; j'ai su son accident par le retour de la voiture de Windsor; je suis allé la prendre dans mon chariot couvert, et je l'ai amenée près de ma bonne femme, qu'elle aime avec raison dix fois mieux que la diligence. Tout son corps est noir et bleu de contusions, et sa tête n'est pas en trop bon état.

— Si nous pouvions faire quelque chose pour elle? dit Howard. Aussitôt que M. Russell sera levé , je le prierai de venir la voir avec nous. Nous y passerons en allant au collège ce matin.

— Mais, monsieur, reprit le jardinier, je dois vous prévenir que la pauvre créature ne vous inspirera pas beaucoup d'intérêt ; elle a passé ses beaux jours , si jamais il en fut de beaux pour elle , car elle est bien noire, et ne ressemble pas du tout aux femmes de ce pays. Elle vient d'au-delà des mers, et on l'appelle une... une... qui n'est pas tout-à-fait noire.

— Une mulâiresse, dit Olivier; eh bien ! Je ne l'en aime que mieux , car ma nourrice était une mulâtresse aussi. Je vais réveiller M. Russell tout de suite et je

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suis sûr qu'il ne s'en fâchera pas. 11 courut aussitôt à la chambre du professeur, qui ne s'en formalisa point en effet, s'habilla presque aussi vite que le désirait Olivier, et partit avec ses élèves , charmé de s'associer à leurs projq^s de bienfaisance , au lieu d'être un objet de crainte et de haine pour eux.

En entrant chez le jardinier , les enfans trouvèrent la mulâtresse étendue sur un lit, dans une petite chambre mal aérée , qui éiail si pleine de fumée qu'ils y pouvaient à peine respirer. La pauvre femme se plaignait peu ; elle semblait surtout affligée d'être à la charge du vieux jardinier et de sa femme. Elle dit qu'elle était depuis peu en Angleterre; qu'elle était venue à Londres dans l'espoir d'y trouver une dame qui avait été pleine de bonté pour elle dans sa jeunesse; mais qu'après s'être adressée à sa dernière demeure, elle n'avait pu savoir où elle était actuellement. Après bien des recherches inutiles, elle avait appris qu'un colon qu'elle avait connu aux Indes occidentales était alors à Bath ; mais elle avait dépensé jusqu'à son dernier fanhing et ne pouvait entreprendre ce voyage. Elle avait apporté avec elle quelques graines de fleurs étrangères que sa jeune maîtresse aimait, étant petite; mais le besoin l'avait obligée de les offrir à un jardinier pour un morceau de pain. Le jardinier auquel elle s'était adressée était le vieux Paul, qui avait pris pitié de sa détresse, l'avait logée pendant une semaine, et lui avait enfin payé sa place sur l'impériale de la diligence de Bath. 11 y avait dans les paroles de cette femme une telle apparence de candeur et de vérité , que M. Russell, qui avait plus d'expérience que ses élèves, ajouta foi à son récit autant que les enfans eux-m.êmes. — Je regrette bien , dit Olivier, de n'avoir que cette demi-couronne (3 fr.

LA BONNE TANTE. ^ii3

environ ) à lui donner; je voudrais bien qu'HoUoway m'eut rendu la demi-guinée qu'il me doit; je la lui demanderai aujourd'hui , et nous reviendrons ce soir , n'est-ce pas , M. Russell , afin que je la lui donne.

M. Russell et Howard louèrent pour quinze jours la chambre où gisait la mulâtresse et en payèrent le prix au vieux Paul , en s'engageant à subvenir aux besoins de la malade. La femme du jardinier promit à celleci, sur ses vives instances, de lui procurer de l'ouvrage aussitôt qu'elle serait en état de se lever.

— Mais, dit Olivier, comment pourra-t-elle travailler au milieu de cette fumée? Mes yeux en sont tout pleins de larmes, quoiqu'il y ait à peine dix minutes que nous som>mes ici.

— Je voudrais bien , dit Howard , en se tournant vers M. Russell , pouvoir empêcher cette cheminée de fumer.

— Oh mon Dieu! monsieur, dit le jardinier, il nous faut la garder telle qu'elle est ; car j'y ai fait travailler des fumistes qui m'ont fait payer beaucoup d'argent, et puis elle fumait tout comme avant. Ma femme n'y allume jamais de feu dans les beaux jours ; mais cette pauvre créature est si frileuse , car le pays d'où elle vient est si brûlant , dit-on , comparativement au nôtre, qu'elle ne peut durer, ni jour ni nuit, sans un peu de feu , malgré la fumée qui remplit la maison.

Pendant que le jardinier parlait, Howard s'efforçait de se rappeler où il avait vu un essai sur la construction des cheminées. — C'est dans les œuvres de Franklin, n'est-ce pas, M. Russell ? s'écria-t-il toutà-coup.

— Quoi donc? dit M. Russell en souriant.

t— Cet essai sur la construction des cheminées que j'ai passé l'autre jour, parce que je ne le croyais d'au-

21V CONTFS MORAUX.

cune utilité pour moi, et que je m'imaginais ne pouvoir pas le comprendre. Vous me dites alors que j'avais tort de le passer, parce quM pourrait m'être utile un jour. Je voudrais avoir le livre à présent : je prendrais la peine de le comprendre, parce que j'y trouverais peut-être le moyen d'empêcher de fumer la cheminée de ce pauvre homme. Quant à sa fenêtre , je sais comment il faut la raccommoder, car j'ai observé l'autre jour la manière dont le menuisier faisait fermer les fenêtres de ma tante. Il n'y a qu'un morceau du châssis à remplace^-.

— Savez-vous bien l'heure qu'il est, mon ami? dit M. Russell , en faisant voir sa montre à Howard. Nous ne pouvons rester ici jusqu'à ce que vous soyez devenu passé maître en fumisterie ou dans l'art d'arranger les fenêtres. — M. Russell dit ces derniers mots d'un ton de raillerie qu'il avait coutume de prendre lorsqu'il était satisfait de ses élèves.

En se rendant au collège, Olivier répéta sa demande de revenir dans la soirée avec M. Russell pour donner sa demi-guinée à la mulâtresse. M. Russell le lui promit, mais il ajouta en même temps : — Toute la charité, mon cher Olivier, ne consiste pas à donner de l'argent: rien n'est plus aisé que de mettre la main dans sa poche et d'en tirer quelques schellings pour assister un malheureux.

— Je voudrais pouvoir faire davantage, dit Olivier; que puis-je faire? Howard, indique-moi donc quelque chose. Mais il faut que je voie d'abord ma leçon de rudiment , que je n'ai pas eu le temps de regarder co matin avant de sortir.

Les travaux du collège suspendirent durant quelques heures le souvenir delà mulâtresse; mais, l'ht^ure de la récréation venue, Olivier chercha Holloway pour

lui demander sa demi-guinée. Celui-ci avait autour de lui une foule nombreuse de camarades qui semblaient écouter quelque récit intéressant; car de bruyans éclats de rire se faisaient entendre lorsque le petit Olivier s'approcha d'eux. A son arrivée, la gaîté disparut tout-à-coup; Holloway baissa d'abord la voix; puis , observant que le petit créole ne s'en allait pas, il lui demanda de son ton impérieux habituel ce qu'il voulait. Olivier le prit à part, et le pria de lui rendre la demi-guinée. — La demi-guinée ! répéta Holloway, tu en parles comme s'il n'y avait que celle-là au monde. Tu l'auras, car je déteste d'être importuné. Mais je n'ai pas de demi-guinée sur moi : tu ne peux pas me donner la monnaie d'une guinée, n'est-ce pas?

— Moi ! non.

— Eh bien ! tu attendras que je l'aie changée.

— Mais j'en ai absolument besoin ce soir, pour une raison particulière : donne-la-moi tout de suite ; tu me l'avais promise, tu sais. Je n'aime pas à rappeler les promesses qu'on m'a faites, et je ne t'aurais pas parlé de cet argent, si je n'en avais pas réellement besoin.

— Besoin! mais c'est absurde. Quel besoin d'argent peut avoir un gamin comme toi ? Je gage que ta raison parùculière , si tu veux dire la vérité, c'est que tu ne peux pas résister aux séductions de la marchande de tartelettes.

— Je puis résister à la marchande de tartelettes, dit Olivier fièrement , et je veux faire un meilleur emploi de mon argent. Mais je n'ai pas besoin de me yanter : donne-moi seulement ma demi-guinée, Holloway. ^'eux-tu que je coure chercher la monnaie de la guinée ?

— Non, non; je ne veux pas être importuné ainsi. Si tu ne me l'avais pas demandée, je te l'aurais donnée

216 CONTES MOFxAUY.

ce soir môme ; mais puisque tu ne te fies pas à ma parole, tu voudras bien attendre à demain matin.

— Mais je me fie à ta parole depuis un mois entier.

— Un mois ! c'est vraiment bien long ! Eh bien ! attends un jour de plus, et si tu me demandes ton argent demain matin, tu ne Tauras que le jour suivant. Je t'apprendrai à n'être pas un petit méfiant. Quand on a un peu de fierté, on ne peut souffrir d'être ainsi importuné, surtout pour d'aussi misérables sommes. Je te croyais au-dessus d'une semblable petitesse ; sans cela je te jure que je ne t'eusse jamais emprunté cette demi-guinée. A ces mots, il laissa son malheureux créancier réfléchir sur- les nouvelles idées de fierié et de petitesse j qu'il venait de lui jeter habilement à la tête.

Olivier fut tiré de ses réflexions par la voix de son ami Howard : — M. Russell est prêt à se rendre chez le jardinier, lui dit-il. Ne veux-tu pas y venir avec nous?

— Certainement; mais c'est que je n'ai pas ma demi-guinéo. Ici l'idée menaçante du reproche de petitesse arrêta Olivier, qui ajouta sans se plaindre du peu de ponctualité de son débiteur : — C'est égal , j'irai voir tout de même la pauvre mulâtresse.

Ils s'arrêtèrent en route chez un libraire auquel Howard demanda le volume de Franklin , qu'il était impatient de lire. Ce libraire était lié avec M. Russell : Howard lui avait promis la traduction du petit livre français dont nous avons déjà parlé, et le libraire, de son cùlé , se montrait empressé de fournir à Charles ]es livres dont il avait besoin.

Howard était profondément occupé h lire son essai sur la construction des cheminées et à considérer les gravures qui se rapportaient au texte, pendant que

M. Russell examinait avec Olivier les planches de YEncifclopédie, lorsque M. Careless et son élève entrèrent sans être aperçus. M. Careless était entré uniquement pour voir ce que M. Russeil examinait avec tant d'intérêt. — Quoi! les planches de l'Encyclopédie ! ditil en regardant par-dessus l'épaule du lecteur ; je croyais qu'il s'agissait de quelque livre nouveau,

— Essai sur la construction des cheminées! s'écria Holloway en se penchant sur le livre d'Howard. Eh! que diable peux-tu trouver là d'intéressant? Es-tu devenu fumiste ou ramoneur? Oh! la bonne histoire à raconter à lord Rawson, M. Careless ! Nous la lui dirons jeudi : nous aurons de quoi rire au moins pour la moitié du jour. Dites-moi , docteur Charles Howard , continua le plaisant avec une solennité moqueuse, montez-vous vous-même dans les cheminées ?

Howard prit si bien la plaisanterie qu Holloway en parut tout désappointé. M. Careless dit alors d'un air indifférent: — J'imagine que de pareilles lectures ne feront pas faire de grands progrès à votre siyie : ne le pensez-vous pas, M. Russell?

— Je ne crois pas que le but principal de M. Howard, en lisant ce livre, ait été d'en étudier le style, répliqua M. Russell ; mais , ajouta-t-il en faisant voir le nom de Franklin sur le titre , vous ne saviez peutêtre pas...

— Oh! les OEuvres du docteur Franklin! interrompit Careless. Je n'avais pas vu ce nom , devant lequel je m'incline.

Après avoir ainsi facilement apaisé les scrupules littéraires de M. Careless par l'autorité d'un nom , M. Russell se leva pour partir, en perdant l'espoir de se débarrasser des deux oisifs. — Que devenez-vous à

CONTES MOB, T. I. iO

2i8 CONTES MORAÏÏX.

présent , Russell ? dit M. Careless. Nous nous promènerons ensemble , si vous allez à la promenade par ce beau temps. Seulement, ne courez pas la poste, je TOUS prie.

— Mais il est pressé, dit Olivier; il va voir une pauvre femme.

— Une pauvre femme ! dit Careless. Et dans cette étroite ruelle !

— Oh ! je vous en prie, suivons-les, lui dit tout bas Holloway. Dix contre un , que nous allons nous amuser ! Russell est un original à étudier, et Charles ne le lui cède en rien.

En entrant chez le jardinier, la gaîté d'Auguste disparut tout-à-coup, lorsqu'il aperçut les traits de la mulâtresse. — Qu'est-ce donc? dit Olivier. Pourquoi tressailles-tu ainsi?

— Dis à Howard que je veux lui parler tout de suite dans la rue; prie-le de sortir, dit Holloway tout bas et en faisant une prompte retraite avant d'être reconnu par la malade. — Howard, dit-il à .son ami dans la rue, j'ai un grand secret à te confier.

— J'en suis fâché; car je hais les secrets.

— Mais tu sais les garder au moins?

— Quand c'est nécessaire, oui; mais j'aimerai mieux encore n'en être pas confident.

— Bah ! absurdité ! interrompit Holloway. Il faut que tu m'entendes ; je me fie à ton honneur, et puis je n'ai pas un moment à perdre. Mon père m'a promis de me laisser aller ces fêtes de Pâques , avec lord Rawson , à Maryborough , dans son tilbury, tu sais.

— Je n'en sais rien en vérité ; eh bien ?

— Tu sens qu'il ne faut pas que je mécontente mon père, et tu n'as pas assez mauvais cœur pour me trahir.

— Te trahir? je ne sais pas ce que tu veux dire, reprit Howard étonné.

Holloway lui raconta brièvement son aventure de la diligence et termina en disant qu'il avait peur que la mulâtresse ne reconnût sa figure et ne le perdit. — - Et que veux-tu que j'y fasse? dit Howard choqué de l'égoïsme de son camarade. Pourquoi me raconter lout cela?

— Parce que j'ai pensé, dit Holloway, que si cette femme m'avait reconnu, tu apprendrais d'elle facilement toute l'histoire, et j'ai mieux aimé te confier mon secret et le mettre sous la sauvegarde de ton honneur. Tout ce que je te demande, c'est de garder le silence sur mon... mon... mon escapade, et de m'excuser auprès de Careless, si je ne rentre pas dans la chambre de la mu'àtresse; tu lui diras , s'il me demande, que je suis allé chez le marchand de musique lui acheter quelque nouNcau morceau : cela lui suffira. Adieu !

— Arrête, lui dit Howard; je ne m'engage qu'à ne te pas trahir : je neveux pas faire de fausses excuses.

— Tu es bien le plus grand original, le cuistre le plus assommant qui soit au monde. Je te répète que je vais chez le marchand de musique. Je me fie à ton honneur : lord Rawson dira que je suis fou de me fier à l'honneur d*un original.

Après le départ d'Holloway, Charles resta quelques minuies immobile. Il n'avait pu entendre sans émotion les mots d'original et de cuistre; mais son bon sens eut bientôt pris le dessus, et il o?a s'en tenir à ses idées personnelles d'honneur, lord Rawson dûtil l'appeler l'honneur d'un original. Heureusement, quand Howard rentra dans la chambre, M. Careless ne lui fi( aucune quesiion bur la disparition subite

d'HolIoway. Ce monsieur n'avait pas l'habilude de faire grande attention aux mouvemens de son élève ; il se tint pour dit qu'Holloway s'était échappé , parce qu'il voulait éviter qu'on fît un appel ^à sa bourse en faveur de la mulâtresse. Agité de la méine crainte, M. Careless affecta la plus grande distraction, pendant que M. Russell parlait à la pauvre femme ; puis il finit par déclarer qu'il ne pouvait endurer la fumée plus long-iem.ps , et il sortit. — M. Holloway, je-suppose, se dit-il, a pris le sage parti de rentrer chez lui , et je vais l'imiter : nous semblons avoir fait la gageure de nous perdre toujours l'un l'autre; mais, ma foi , la garde d'un jeune homme est un lourd fardeau. Nous sommes très-bien ensemble, et quant au reste.^

De nouvelles difficultés attendaient Holloway chez lui. Il y trouva son ami le conducteur avec une mine alongée. — Mauvaise nouvelle, monsieur, lui dit-iL Un paquet s'est perdu hier soir dans la bagarre de la diligence ; et il faut que j'en réponde, car il était enregistré pour une valeur de cinq guinées : c'était une robe de mousseline brochée d'or , à laquelle une dame tenait beaucoup. Ce ne sera rien si vous payez pour moi ; mais je perdrai ma place , si je n'ai pas compté la somme avant samedi prochain.

Cette nouvelle frappa d'épouvante le pauvre Auguste, qui commença à craindre de payer trop cher son équipée. Le conducteur persistait dans sa demande, et déjà M. Careless se montrait au coin de la rue. Son élève se hâta de se débarrasser du conducteur en lui promettant que son argent serait prêt au jour fixé. En prenant cet engagement, Holloway ne possédait pas seulement deux guinées : comment se procurer la somme entière? L' alderman Holloway, cour encourager son fils dans ses travaux littéraires.

LA BONNE TANlii. 221

s'était fait une règle de le récompenser en belles et bonnes guinées, toutes les fois qu'il lui rapportait des bulletins satisfaisans de son directeur. Le jeune Auguste avait déjà reçu cinq guinées de son père pour une brillante composition de vers latins, etl'alderman s'était engagé à lui en compter cinq autres s'il remportait la médaille qui devait être décernée à l'auteur du meilleur essai demandé par la revue périodique aux élèves de Westminster. Quoiqu'il pût faire aisément d'élégans vers latins , Holloway n'écrivait pas l'anglais aveclaméme facilité, et suivant l'habitude des petits esprits il ne manquait point de déprécier le talent qu'il n'avait pas. Il s'était moqué des projets d'écrire pour la revue et avait déclaré hautement qu'il ne se donnerait pas la peine d'écrire de l'anglais. Son opinion changea pourtant à ce sujet après la promesse de son père, et l'impatience du conducteur vint l'exciter encore à travailler pour mériter le prix. Il se mit à écrire son essai le vendredi soir; la médaille devait être décernée le samedi matin , de sorte qu'il ne lui restait pas beaucoup de temps pour revoir et corriger son travail. 11 affectait de dédaigner les corrections et se piquait d'écrire avec rapidité. — Howard, dit-il à son camarade, lorsqu'ils se rencontrèrent ensemble pour remettre leur composition, tu as mis trois semaines à faire ton essai ; j'ai broché le mien en trois heures et quart.

Notre écolier ne réfléchissait pas que ce qui est écrit avec facilité n'est souvent pas lu de même. Son essai était écrit avec une telle surabondance d'expressions négligées et le sujet se trouvait noyé au milieu d'un tel océan d'idées confuses, que les juges furent unanimes pour le rejeter comme indigne d'attention. — Messieurs, dit le docteur Brown, en s'avancantvers la foule

inquiète des prétendans, lequel de vous a pris pour devise ces vers du Jardin botanique de Darwin?

Écoutez, Sénateurs , cet adage sublime:

Qui souffre l'oppresseur en partage le crime !

— C'est lui !... c'est lui !... s'écria le petit Olivier en battant des mains. C'est Howard , monsieur ! — Le docteur Brown, charmé de l'honnête et joyeuse petite figure de l'enlant, lui mit la médaille dans les mains sans rien dire, et Olivier courut à son ami: — Permetsmoi seulement d'être là, lui dit-il , quand tu la feras voir à ta tante.

Comme le plaisir du succès s'accroît encore de la part qu'y prennent nos amis! Le triomphe d'un écolier sur ses rivaux lui inspire quelquefois un orgueil méprisable ; mais la joie d'Howard n'était pas de cette espèce puer I3 et égoïste. Toutes les bonnes passions avaient exe lé ses efforts et il trouvait sa récompense dans ses généreux sentimens. 11 n'aurait pas changé le plaisr qu'il voyait briller sur la physionomie du petit créole, le sourire approbateur de sa tante, et la satisfaciion mêlée d'orgueil de M. Russell à l'aspect de sa médaille, pour toutes les pièces d'or que l'alderman regardait comme les plus précieuses récompens.s 1. téraires.

Laldtmian fui indigné lorsqu'il apprit de M. Careless que fessai de son fils avait été rejeté avec mépris. Le jeune rhéioricien lui-même fut frappé d'étonnement de cette décision , et son gouverneur, pour plaire aux parens de son élève, n'hésita pas à insinuer « qu'on avait fait sans aucun doute un passe-droit révoltant à M. Au[]us;e Holloway. ;) Ce thème fut brodé dans un grand diiier chez 1' alderman.— £b bien! mon Auguste

n*aura point à souffrir de cette injustice , dit le père irrité, en encourageant sottement son fils dans ses basses inclinations. N'y songe plus, mon garçon; tu as un père, grâce au ciel, qui peut juger comme un autre. Tu ne perdras rien à l'injustice du docteur Brown, ni de quelque docteur que ce soit. Je te le promets , mon garçon 5 en attendant, vide avec nous une rasade de Porto ; au meilleur jugement du docteur Brown! Je lai souhaite plaisir et santé dans les vacances de Pâques , avec une paire de lunettes neuves. N'est-ce pas , M. Careless ?

Ce toast judicieux fut accueilli par les applaudissemens et les éclats de rire de la compagnie. L'alderman voulut que l'essai de soji fils fût lu devant les convives, et celui-ci se trouva amplement dédommagé de sa défaite par les unanimes applaudissemens qui éclatèrent, après que M. Careless en eut lu deux ou trois phrases. L'alderman, pour confirmer son propre jugement, tira sa bourse , et compta dix guinées d'or qu'il remit à son fils d'un air satisfait de lui-même. — Tiens, mon Auguste , lui dit-il. Je t'avais promis cinq guinées , si tu remportais le prix ; en voilà dix : c'est un dédommagement que tu mérites bien pour n'avoir pas eu leur médaille. Dieu merci , j'ai les moyens de le récompenser; et j'espère, ajouta-t-il en riant et en regardant autour de lui, que je m'entends à encourager les belles-lettres tout aussi bien que le directeur de Westminster lui-même.

Les yeux d'Holloway pétillèrent de joie à la vue du brillant métal. Il entama un discours de remercîment, dans lequel il comparait son père à Mécène; mais il s'embarrassa dans une phrase où le sujet se trouvait trop éloigné du verbe, et il se vit obligé de s'arrêter court. L'alderman ne s'en frotta pas moins les mains avec

224 CONTES 5I0RAÎTX.

satisfaction et des bravos retentissans éclatèrent detoutes parts. — C'était vraiment bien, disait sa mère aux dames qui la complimentaient sur les talens de son fils : son discours n'était pas mauvais, eu égard à ce qu'il n'avait rien à dire.

Lord Rawson, qui faisait partie des invités, félicita son ami tout bas : — Tu as fait une bonne affaire aujourd'hui, lui dit-il; une solide récompense vaut mieux qu'un éloge vide. Nous allons essayer mon nouvel équipage , continua sa seigneurie , en s'adressant à Talderman; et il poussa Auguste hors de l'appartement.

— Ils s'en vont , dit le sage père , enchanté de voir son fils aussi familier avec un jeune seigneur; ils s'en vont, bras dessus, bras dessous, comme une paire d'amis. Cela nous donnera de la besogne , je le prévois, lorsque mon Auguste aura quitté le collège. Mais un jeune homme d'esprit ne peut être courbé sous le joug comme un écolier vulgaire. Il faut bien îui en passer un peu. J'ai été jeune aussi , n'est-ce pas, M. Careless?

— Certainement, monsieur, dit l'obséquieux gouverneur, et vous avez encore toute la vivacité de la jeunesse. Mes idées d'éducation cadrent complètement avec les vôtres.

Suivant les idées de l'alderman Holloway , Ir ' vacances étaient toujours une époque d'oisiveté complèio et de dissipation pour délasser son fils de ses travaux classiques. Il prenait plaisir à faire contraster les plaisirs de la maison paternelle avec les fatigues de l'école, et cherchait à faire naître dans son esprit la comparaison d'un père indulgent avec la sévérité d'un pédagogue. Comment pouvait-il attendre une heureuse issue d'une éducation qu'il s'efforçait

ainsi de contrecarrer sans cesse? C'est ce qui sera difficile à concevoir pour toute personne raisonnable. Après avoir épuisé le plaisir de conduire le tilbury et s'être entretenu de chiens et dechevaux, jusqu'à ce qu'ils n'eussent plus rien à dire, lord Rawson et Holloway s'arrêtèrent devant le magasin du joaillier Carat pour y examiner de nouvelles montres. Sa seigneurie était lasse de la sienne , qu'elle possédait depuis six grands mois. M. Carat était absent , et l'un de ses commis dit que son maître était extrêmement occupé à régler des comptes avec un capitaine de navire qui devait quitter l'Angleterre dans quelques jours.

— Ne me parlez pas de comptes, dit lord Rawson; je hais ce mot. — Allez dire à M. Carat que lord Rawson est ici et qu'il veut lui parler à l'instant, car je suis excessivement pressé.

Un quart d'heure s'écoula avant que l'impatience du jeune lord fût satisfaite. En attendant le joaillier , sa seigneurie et Holloway examinèrent tout le magasin. Un joli cachet plut à lord Rawson , mais il se trouva qu'il n'avait pas d'argent sur lui. — Auguste, lui ditil , tu as dis guinées dans ta poche, prête-les-moi. Holloway , fier de ses richesses, s'empressa de prêter ses dix guinées à son noble ami; mais, quelques minutes après , il se rappela qu'il lui en fallait cinq le soir même pour payer le conducteur. La mémoire lui vint trop tard , car après avoir payé deux ou trois guinées pour son cachet, lord Rawson mit négligemment le reste dans sa poche. — Je te rembourserai demain matin, Holloway, lui dit-il. — Oh! très-bien! répondit celui-ci , retenu par une mauvaise honte. Au même instant le joaillier Carat fit son entrée dans le magasin , en multipliant les saluts et les excuses pour s'être fait attendre.

f3Q CONTES MORAUX,

— Je suis toujours horriblement pressé, c'est vrai, dit alors lord Rawson ; je n'ai pas une minute que je puisse dire à moi. Tout ce que je vous voulais en ce moment, c'était de vous dire que je ne puis rien régler avec vous — vous comprenez — avant mon retour de Maryborough. Je pars demain.

Le juif s'inclina jusqu'à terre, en assurant sa seigneurie qu'il attendrait toujours sa parfaite convenance. Tout en parlant, il jetait un regard inquisiteur sur Holloway. — M. Holloway , le fils aîné, le seul fils de l'alderman Holloway ; riche comme un juif et qui va quitter Westminster, ajouia-t-il tout bas.— Holloway, coniinua-t-il en se tournant vers son ami, je te présente M. Carat. Tu trouveras un jour, ajoutat-il en baissant la voix, que ce juif est une connaissance utile , mon garçon. C'est à lui que je m'adresse quand j'ai besoin d'argent.

Le juif et l'écolier se montrèrent également flattés de cette présentation, et bientôt ils furent ensemble en des termes de familiarité réciproques. M. Carat, qui voulait que cette connaissance commençât, de son côté, d'une manière avantageuse et agréable, prit le jeune homme à part et le mena avec un air de mystère au fond de son arrière-boutique. Là il lui fit voir une boîte pleine d'anciens bijoux d'occasion, et sans lui donner le temps de les examiner, il lui dit qu'il allait en faire une loterie. — Si j'avais déjeunes amis, continua le rusé juif, je leur glisserais à l'oreille l'avis de tenter la fortune ; ils ne trouveront jamais une plus belle occasion. 11 lui présenta en même temps un billet écrit dans les termes les plus emphatiques et les plus séduisans. Le jeune homme se montra charmé de la proposition, et le juif lui fit cadeau d'une couple de billets, en lui en remettant une douzaine d'autres à

placer parmi ses camarades de Westminster. Holloway sechargea volontiers de placer les billets, àla condition qu'il aurait une liste des lots à gagner. — S'ils ne voient pas cette liste, dit-il , pas une ame n'y voudra mettre.

Le juif prit une plume et écrivit aussitôt la liste la plus séduisante. Holloway promit de la recopier, sur l observation de M. Carat que son écriture ne devait pas figurer dans cotte affaire qui exigeait le plus profond mystère. — La loi, dit le juif, est un peu jalouse de ces sortes de choses; le gouvernement n*aime que les loteries qu'il autorise, mon jeune ami. — Et que m'importe la loi? reprit l'écolier; si je l'enfreins, je suis assez riche pour payer le délit, ou mon père paiera pour moi , ce qui est encore mieux.

Le juif se hâta d'approuver cette doctrine , et ils se séparèrent complètement satisfaits l'un de l'autre. Il fut convenu que lord Rawson conduirait son ami à Maryborough le mardi prochain , et qu'il retournerait le mercredi à Westminster avec Holloway, afin de s'y trouver avec M. Carat qui apporterait les lots gagnés.

— Je gage avec toi que tu as un billet gagnant , dit lord Rawson en quittant le juif. Eh bien ! ne m'astu pas obligation de t'avoir fait connaître M. Carat?

— Certainement, répliqua Holloway; il est plus aisé de mettre à la loterie que de faire des vers lalins ou des essais en anglais. Je ne me casserai plus la tête à tout cela , mon père peut en être assuré.

— Eh ! qui s'en inquiète après avoir quitté les bancs deTécole, je voudrais bien le savoir? reprit son noble ami. Quant à moi, je suis bien sûr d'avoir oublié tout ce que j'ai appris dans les bouquins latins et grecs : à quoi cela sert-il d'ailleurs dans le monde? Je me sois fait une règle de ne jamais parler de livres,

comme tous ceux qui ont autre chose à dire , n'est-ce pas? Il n'y a que les pédans et les originaux qui en agissent autrement. Je le demande un peu comme on le regarderait à Maryborough, HoUoway, si tu venais à citer ton Horace ou ton Virgile.

Le présomptueux mais encore timide écolier jura, non sans quelque émotion , qu'il se souciait aussi peu d'Horace et de Virgile que sa seigneurie ellemême. Holloway était un excellent élève , mais il commençait à en devenir honteux dans la compagnie de lord Rawson , et il résolut sagement d'adopter les principes de sa seigneurie : oublier autant que possible tout ce qu'il avait appris , ne jamais parler de livres, et cacher avec soin ses connaissances et ses talens , afin de n'êire pas considéré à Maryborough comme une bête curieuse.

Les billets de loterie furent aisément placés parmi les élèves de Westminster. Comme les enfans calculent peu , ils sont toujours disposés à se fier à leur bonne fortune et à mettre conséquemment à toutes sortes de loteries.

— Vois donc, dit le petit Olivier à Howard en lui montrant un billet ; vois ce qu'Auguste vient de m'offrir pour la demi-guinée qu'il me doit. Je lui ai dit que j'allais te demander ton avis. Dois-je accepter ?

— Non , suivant moi, répondit Howard ; tu es certain de ta demi-guinée, tandis que tu n'as qu'une chance incertaine de gagner à la loterie.

— Mais je cours la chance de gagner tant de belles choses! Tu n'as pas vu la liste des lots? Sais-tu qu'il s'y trouve une montre? Eh bien ! supposons que jaie un billet gagnant, et que je reçoive une montre pour ma demi-guinée... une véritable montre.... une montre

qui marchera... une montre enfin que je monterai moimême tous les soirs! oh, Charles, ne serait-ce pas un excellent marché? Je suis sûr que tu ne connais point la liste des lots , n'est-ce pas ?

— Non, c'est vrai; mais as-tu vu, toi, la liste des billets blancs?

— Des billets blancs! non, dit l'enfant tout déconcerté. Je n'y ai pas pensé.

— Mais, dans toutes les loteries , il y a beaucoup plus de billets blancs que de bons billets , sais-tu cela?

— J'espère bien n'avoir pas un billet blanc.

— Tous ceux qui mettent à la loterie ont le même espoir, mais combien n'y en a-t-il pas de désappointés?

— Oui , dit le petit créole après, une pause ; mais enfin il y en a qui gagnent, et j'ai aussi bonne chance qu'un autre.

— Et sais-tu combien de chances tu as contre toi? J'ai voulu aussi mettre à la loterie , comme toi aujourd'hui, Olivier. C'était peu de temps après la ruine de ma tante, et je me disais que si je gagnais le lot de 20,000 livres sterling, ce serait pour elle.

— C'est tout comme moi : je veux donner ma montre à quelqu'un... si je la gagne. Je la donnerai à la mulâtresse, car elle est si pauvre! Non, je te la donnerai à toi, parce que tu es le meilleur des amis, celui que j'aime le mieux au monde , et que je t'ai plus d'obligation qu'à qui que ce soit pour m'avoir aidé dans mes études ; et tu m'as appris ce que je n'avais jamais pu apprendre , sans te moquer de moi , sans m'injurier, ni m'effrayer, ni me traiter d'âne et d'imbécile; et tu m'as inspiré plus de confiance en moi-même; et je suis toujours heureux.

230 CONTES MORADX.

lorsque je suis avec toi; et je suis devenu tout autre depuis que! tu es entré au collège. J'espère bien que (u ne le quitteras pas tant que j'y serai.

— Te voilà loin de la loterie, dit en souriant Ho* ward , qui se sentait tout ému de la candeur et de l'enthousiasme de son ami.

— Ah ! oui , la loterie ! tu me racontais quelque chose à ce sujet , je crois : continue.

— Je pensais donc, comme toi, que c'était une chose charmante que de meure à la loterie.

— Eh bien ! as-tu gagné ?

— Non.

— As-tu perdu?

— Non.

— Comment donc?

— Je n'ai pas mis à la loterie , car je fus convarnco bientôt que c'était une manière folle de dépenser son argent.

— Si tu penses que ce soit une chose folle ou mauvaise, je n'y songerai plus.

— Je ne veux pas que mon opinion dirige tes actions ; mais si tu as la patience d'écouter toutes les raisons qui me décidèrent, tu seras capable déjuger et de te former une opinion personnelle. Tu sais que je dois bientôt quitter le coileae , et alors....

— Ne parle pas de cela : dis-moi vite tes raisons.

— Je ne puis te les dire aussi vite que tu le voudrais, dit Howard en riant. A noire retour, ce soir, je demanderai à ma tante de nous faire voir le passage de la Richesse des nations de Smith qu'elle me fit lire alors.

— Oh mon Dieu ! interrompit Olivier en poussant un soupir, les richesses de quoi? C'est un livre que je ne comprendrai jamais , j'en suis sur. N'est-ce pas ce grand livre que lit M. Russell?

i— Oui.

— Mais je ne le comprendrai jamais,

— Parce que c'est un grand livre?

— Non , dit Olivier en riant , mais parce que Je îe crois difficile à entendre.

— Non pas ce que j'en ai lu; mais je n'en ailu que des passages çà et là. — Quant au passage sur les loteries, lu le comprendrais comme moi , car il est si clairement écrit....

— Je le lirai alors et j'essaierai ; en attendant je cours dire à HoUoway que je ne veux pas mettre à la loterie, jusqu'à ce que je sache si c'est bien ou mal.

Holloway entra dans une violenic colère, lorsqu'Olivier lui rendit son billet de loterie. Il tourna en ridicule les avis officieux d'Howard et réussit tellement à soulever l'esprit de ses camarades contre lui , que lorsqu'il parut dans la cour, un chuchotement général, suivi d'un profond silence, se fit entendre à la ronde. Howard se rappela la réponse de l'oracle à Cicéron et ne se laissa point effrayer par la Toix delà multitude. Auguste jeta une demi-guinée aux pieds d'Olivier en lui disant tout bas : — Vous vous en souviendrez , M. Olivier !

— Je donnerai cette demi-guinée à la mulâtresse, et ça vaudra mieux que de le mettre à la loterie, Charles, dit le petit garçon. Et en rentrant le soir, Olivier, Howard et M. Russell firent leur visite habituelle à la maison du jardinier.

— Entrez, entrez, leur cria le vieux Paul, aussitôt qu'il les aperçut. Dieu vous bénisse tous ! 11 y a ua quart d'heure que je vous guette, et il y a vraiment bien long-temps que je n'étais resté tout un quart d'heure à rien faire. J'ai mis mon plus bel habit, quoique ce ne soit pas aujourd'hui dimanche, et ma feroiae

lui a donné une tasse de thé ; elle est debout et habillée— C'est la mulâtresse que je veux dire — et la voilà tout-à-fait {guérie. Entrez , entrez ; vous vous réjouirez de la voir; elle est si reconnaissante, quoiqu'elle ne sache pas parler l'anglais, et c'est là son seul défaut, à la pauvre créature ; mais on ne naît pas où l'on veut : sans ça elle serait aussi bonne Anf^laise qu'aucun de nous. Entrez , entrez , la cheminée ne fume plus, monsieur, pas plus que moi; et la fenêtre ouvre et ferme bien à présent, et le papier est posé, c'est superbe ! Dieu vous bénisse tous ! Entrez donc. En parlant ainsi , le jardinier se tenait sur son étroite porte ; à la fin il s'aperçut que les visiteurs ne pourraient pas entrer tant qu'il leur barrerait le passage, et il s'écarta pour les laisser entrer.

' Ce n'était plus la petite chambre enfumée, sombre et triste d'auparavant. Elle était tapissée d'un papier neuf et balayée avec soin ; un feu clair et gai brûlait doucement dans l'âlre ; la mulâtresse était proprement habillée. A leur entrée, elle quitta son ouvrage et joignit ses mains avec une expression de joie et de reconnaissance qui en disait plus que les paroles les plus éloquentes.

Ce n'était pas par magie que la chambre avait été tapissée de papier, la cheminée réparée, et la mulâtresse habillée de vêtemens neufs. Tout cela était le résultat de causes naturelles — de l'industrie et des talens d'un écolier bienfaisant.

C'était la traduction du petit livre français qui avait procuré à Howard les moyens de faire tant de bien. Le libraire auquel il s'était adressé était à la fois un homme honnête et un juge éclairé des productions littéraires. Le nom de M. Russell n'avait pas non plus desservi son élève, et Charles reçut dix guinées pour sa traduction.

Olivier était impatient de remettre à la mulâtresse la demi-guinée qu'il tenait dans sa main depuis une heure. — Laissez-moi voir ce joli dé, lui dii-il en s'approchant delà convalescente qui s'était remise à l'ouvrage , et en lui ôtant le dé de son doigt , il lui glissa la demi-guinée dans la main; puis il mit fin à ses remercîmens en l'accablant de questions sur son dé. — Quel singulier dé? lui dit-il. D'où tous vient-il? Qui vous l'a donné? L'avez-vous acheté? A quoi sert cette vis qui est tout autour du bord ? Vois donc, Charles.

Ce dé était en effet remarquable, et il semblait extraordinaire qu'il pût appartenir à une pauvre femme dans la détresse.

— Il est en or , dit M. Piussell en l'examinant , en bel et bon or.

La mulâtresse soupira, et dit, en remettantle dé à son doigt, qu'elle ignorait s'il était en or ou non, mais qu'il avait un grand prix pour elle; qu'elle le possédait depuis bien des années ; et qu'il lui avait été donné par la meilleure amie qu'elle eût jamais eue.

— Ah! parlez -moi de cette meilleure amie, dit Olivier, j'aime à entendre parler des bons amis.

— C'était une bien bonne amie , en effet , quoiqu'elle fût toute jeune, à peine plus grande que vous, lorsqu'elle me fit cadeau de ce dé ; c'était ma jeune maîtresse, et c'était pour la retrouver et pour passer mes

] vieux jours avec elle que j'ai quitté la Jamaïque. j — La Jamaïque ! s'écria Howard. — La Jamaïque [ I répéta Olivier vivement. Quel était son nom?

— Frances Howard.

— Ma tante ! dit Charles.

— Je vais courir chez elle et je l'amène à l'instant, dit Olivier. Mais M. Russell le retint pour adresser d'autres questions à la mulâtresse. Ses réponses fu-

23i CONTES BfORAUX.

rent parfaitement uniformes et satisfaisantes. Elle dit que la plantation de sa maîtresse à la Jamaïque avait été vendue ; que quelques-uns des vieux esclaves, dont elle faisait partie, avaient été mis en liberté d'après des ordres contenus sans doute dans la dernière lettre; qu'elle avait entendu dire que sa bonne maîtresse avait donné l'ordre à son agent de lui accorder un petit morceau de terrain sur la plantation ; et qu'elle avait vendu tous ses vêtemens et toutes les petites choses qu'elle possédait pour payer son passage en Angleterre, dans l'espoir de trouver sa maîtresse à Londres. Elle ajouta que l'agent lui avait donné l'adresse de sa maîtresse, mais qu'elle était allée en vain à sa maison et dans les autres maisons de la rue. — Montrez-nous celte adresse si vous l'avez , dit M. Russell. La mulâtresse dit qu'elle l'avait soigneusement conservée , mais le papier était presque tout usé. On pouvait lire encore cependant sur le chiffon qu'elle fit voir : c(A mistriss Frances Howard, dans Portman-Square,à Londres. » Dès que M. Russell eut obtenu cot éclaircissement, il montra autant d'empressement que le petit Olivier lui-même, et tous les trois se rendirent aussitôt auprès de mistriss Howard: elle était confinée depuis quelques jours dans sa chambre par un mal de dents cruel. « Vous m'avez promis, bonne tante, de venir avec nous voir la mulâtresse, dès que vous seriez un peu mieux; pouvez-vous venir ce soir ?

— Oh ! venez , je vous en prie , madame ! dit Olivier; je suis sûr que vous ne prendrez pas froid : nous avons des raisons particulières de désirer votre présence chez le vieux Paul.

— Je ne suis pas assez riche pour prendre une voiture, interrompit mistriss Howard , ni assez prudente, je le crains, pour rester chez moi.

— Oh ! merci , dit Olivier en sautant de joie , vous allez voir quelque chose qui vous surprendra bien.

— Alors , mon petit ami , ne me le dites pas avant que je le voie.

Olivier eut quelque peine à retenir sa langue , et il répandit l'exubérance de sa joie en gambadant tout le long de la route. La rencontre de la femme de couleur et de sa maîtresse fut aussi touchante et aussi imprévue que le petit Olivier l'avait espéré lui-même , et c'est beaucoup dire , car on est souvent exposé à de grands désappointemens quand on s'attend à des plaisirs exagérés, et les personnes expansives sont plus d'une fois mécontentes des autres quand ceux-ci ne se montrent pas aussi surpris ou aussi charmes que la circonstance le requiert à leurs yeux.

En rentrant chez elle , misiriss Howard trouva une lettre du marquis de Clanricarde, qui était à cette époque au faîte du pouvoir. En Angleterre, l'œil vigilant de l'autorité ne perd pas de vue les jeunes talens qui s'élèvent dans les grands séminaires de l'éducation publique. Un jeune homme qui brille à Westminster ou à Eton par sa capacité n'est pas distingué seulement par ses professeurs ou par ses condisciples , mais encore par ceux qui prévoient en lui l'écrivain ou l'orateur de l'avenir. L'essai d'Howard avait paru aussi bien après l'impression que manuscrit. Les noms des enfans qui reçoivent des récompenses publiques à Westminster étaient ordinairement envoyés au marquis de Clanricarde, d'après sa propre demande; le docteur Brown y joignit cette fois l'essai imprimé de Charles Howard , dans l'espoir que celte petite composition servirait au crédit de son élève. Le marquis de Clanricarde , qui était un homme de goût et d'instruction, écrivit^ dans sa réponse au docteur Brown,

des éloges polis de l'ouvrage d'Howard , et ajouta qu'il s'estimerait heureux s'il était en son pouvoir de faire quelque chose pour la dame qui avait si bien dirigé l'éducation du jeune écrivain ; car , à ce qu'il avait appris , cette dame avait essuyé des revers de fortune non mérités. Sa seigneurie terminait en faisant entendre qu'une place d'intendante d'un des palais du roi, position honorable et recherchée , était vacante en ce moment, et que des appointemens convenables lui seraient assurés.

La joie d'Howard , à la lecture de cette lettre , s'accrut encore du plaisir qu'il vit exprimé sur la physionomie de sa tante. Elle était plutôt dans l'habitude de réprimer ses émotions que de leur donner un libre cours ; cependant sa sensibilité imposait le respect comme la sympathie des autres. — Mon cher enfant î mon cher neveu ! mon cher ami, car dès ce moment, lui dit-elle, nous devenons égaux tous les deux, et je m'en réjouis de bon cœur. Ne me parle plus d'obligation, ni de reconnaissance : tu m'as payé amplement tout ce que j'ai fait pour toi.

— Oh ! non , non ; je ne pourrai jamais m'acquitter envers vous ! interrompit Howard ; mais tant d'idées , tant de sentimens se pressaient à la fois dans sa tête et dans son cœur, qu'il ne put pas exprimer tout ce qu'il voulait dire.

— Tu ne peux parler, je le vois , dit sa tante, mais nous savons que tu peux écrire ; assieds-toi donc et fais une réponse à la lettre de lord Clanricarde ; j'en ferai une de mon côté.

— Est-il donc besoin de deux réponses, ma tante?

— Non, si tu approuves la mienne.

— Je suis bien sûr d'avanœ qu'elle me conviendra. La lettre de mistriss Howard fut bientôt écriîfl.

Elle exprimait avec convenance combien elle sentait vivement l'honneur que l'on faisait à son neveu , mais elle refusait absolument la faveur qui lui était proposée.— Pourquoi, ma bonne tante? dit le jeune Howard. Puis-je demander pourquoi vous faites une telle réponse? Ne serait-il pas bien à vous d'accepter ce qu'il est si bien à lord Clanricarde de vous offrir? N'est-ce pas noble et généreux ; continua-t-il avec enthousiasme, delà part de ceux qui possèdent les richesses et le pouvoir, d'en faire un aussi bon usage? Je ne veux pas dire qu'il soit généreux et noble à lord Clanricarde de louer mon essai , dit-il en se reprenant , mais ce qu'il dit de vous , ma tante , dans sa lettre, est vraiment beau; et vous m'avez souvent dit que vous n'aimiez pas cette sorte d'orgueil qui ne veut avoir d'obligations à personne.

— Aussi n'est-ce point cette sorte d'orgueil qui me fait agir en ce moment. Mais tu ne connais pas assez le monde pour sentir la nature de cette obligation ; tu ne t'aperçois pas que tu serais peut-être un jour sommé , probablement par unsenliment d*honneur et de gratitude, de répondre à cette obligation pour moi-même.

— Et j'y répondrais avec chaleur, dit Howard; mais comment en aurais-je le pouvoir? Je le voudrais de tout mon cœur.

— Mais non pas peut-être de la manière qu'on attendrait de toi, répliqua sa tante. A tout événement, je me croirais inexcusable, si je t'engageais tacitement, aussi jeune que tu es, à quelque parti , ou à la suite de quelque chef de parti. Lorsque tu entreras dans la vie politique , si tu fais choix de cette carrière , tu voudras sans doute avoir une parfaite liberté d'agir, comme ton jugement impartial et ton intégrité te le conseilleront, n'est-ce pas?

— Certainement , dit Howard.

— Eh bien ! reprit la tante en souriant , ferme ma lettre et conserve ton jugement impartial.Tvi comprendras mieux tout cela dans quelques années.

La lettre fut en conséquence cachetée et mise à la poste.

Le jour que le jeune Holloway s'imaginait devoir être si complètement heureux pour lui, —ce jour, dans la matinée duquel lord Rawson avait promis de venir le prendre avec son tilbury , et de l'emmener à Maryborough, était enfin arrivé. Holloway, au comble de la joie , se disposait à monter en voiture, lorsqu'il sentit son habit tiré par quelqu'un qui avait quelques mots à lui dire. C'était le conducteur qui était dans le plus grand embarras pour le paquet perdu dont Holloway avait promis de lui rembourser ponctuellement la valeur. Mais à présent que son excursion à Maryborough était assurée, Holloway se souciait peu des embarras du pauvre conducteur; quoiqu'il eût dans la poche le prix des billets de loterie qu'il avait placés, il résolut de garder cet argent pour ses menus-plaisirs durant les vacances de Pâques. — Attendez mon retour , lui dit - il ; je ne puis absolument vous parler à présent ; vous voyez que je ne puis pas faire attendre lord Rawson. Pourquoi n'étes-vous pas venu plus tôt? Et puis je ne suis pas du tout convaincu qu'il y ait eu un paquet d'égaré?

— Je vous ferai voir le registre , monsieur ; le paquet était enregistré, reprit le conducteur vivement.

— C'est bien, c'est bien; je n'ai pas le temps de voir vos registres. Je suis à vous dans un instant ^

crîa-l-il à lord Rawson , qui était impatient de partir. Mais le conducteur tint bon : — Je suis fâché d'en Tenir là, monsieur, dit-il; mais si vous cessez d'être honnête, tout monsieur et riche que vous êtes, avec an pauvre homme comme moi qui n'ai que ma place pour vivre, vous ne trouverez pas mauvais si je prends ie plus court chemin pour me faire rendre justice. J'irai la demander à M. Brown, votre directeur, si vous m'y obligez par vos refus.

. — Je vous reverrai demain matin, dit le jeune homme tout alarmé de cette menace 5 nous revenons demain à la ville.

— Demain sera trop tard : je perdrai ma place et mon pain aujourd'hui même. Je sais ce que c'est qne les demain dos jeunes messieurs.

Lord Rawson fit retentir une volée de juremens pour appeler son compagnon. Au même instant, M. Russell , Charles Howard et le petit créole passaient dans la rue, pour se rendre à Westminster. Holloway arrêta Charles qui marchait le dernier. — Pour l'amour de Dieu, lui dit-il à l'oreille, satisfais pour moi ce '-^mné conducteur. Je sais que tu es en fonds , ton .t:ra!re mo l'a dit ; compte-lui cinqguinées pour moi, je te les rendrai demain, tu seras un bon enfant. Lord Rawson m'attend , adieu.

— Arrête, arrête, dit Howard qui ne se laissait point mettre dans l'embarras par un moment de faiblesse, ou par défaut de présence d'esprit. Je ne veux pas me mêler de celle affaire ; j'ai un autre emploi demon argent; je ne puis payer cinq guinéespour toi, Holloway.

— Eh bien ! qu'il aille au diable ! s'écria Holloway avec un brutal emportement. A ces mots il échappa des mains du conducteur , serra la main de son gou-

verneiir , M. Careless , qui parlait à lord Rawson an vernis brillant de son gig , s'élança d'un bond dans la voiture et fut distrait en un instant de toute reflexion fâcheuse par le rapide mouvement des roues qui l'emportaient avec son ami.

Le pauvre conducteur supplia Howard de rester un instant pour l'entendre. Il lui expliqua toute l'affaire et se reprocha amèrement sa propre folie. — Je croyais pouvoir compter, dit-il, sur l'honneur des fils de famille, et je m'imaginais qu'ils ne trouveraient pas audessous d'eux de payer loyalement leurs folies, s'il leur plaît d'en faire. Mais faire des folies et tromper un pauvre homme comme moi, sont deux choses bien différentes. Et par-dessus le marché il a manqué tuer une pauvre mulâtresse en faisant verser la diligence, et voilà tous ses hauts faits.

— Cette femme va très-bien; elle est lout-à-fait hors de danger à présent , interrompit Ho>Yard ; vous n'avez pas besoin d'en parler.

— Oui, mais mon argent, je puis en parler du moins , dit le conducteur. Ici Howard observa que Careless se tenait à la porte dans une attitude nonchalante et qu'il pouvait entendre la conversation. Pour ne pas exciter son attention par des, chuchotemens mystérieux, Ho^Ya^d se sépara du conducteur, mais en vain; celui-ci le suivit : — J'irai l'accuser, dit-il, je le dois, pour ma propre défense.

— Attendez jusqu'à demain matin, reprit Howard; peut-être vous paiera-t-il.

• — Eh bien ! dit Je conducteur, qui était un bonhomme au fond ; je n'aime pas à faire tort aux jeunes gens ; j'attendrai jusqu'à demain , mais pas un jour de plus , monsieur, quand vous viendriez m'en supplier à genoux.

M. Careless, dont la curiosité avait éié vivement excitée par ces derniers mots, appela le conducieur, dès qu'Howard ne put l'entendre, et tâcha, par diverses questions, de.lui arracher son secret. Les mots de diiujence versée, de mulîuresse , et cette phrase prononcée à haute voix par le conducteur irrité, que (( les jeunes gens ne devraient pas trouver au-dessous d'eux de payer loyalement leurs folies, » avaient frappé l'oreille de M. Careless , avant qu'Howard se fût aperçu que celui-ci les écoutait. Il ne put toutefois savoir rien de plus du conducteur, qui sentait son honneur engagé après avoir promis à Howard qu'il attendrait jusqu'au lendemain matin. La curiosité du gouverneur s'accrut encore par les obstacles; mais il se contenta pour le moment de la prétendue découverte d'une bonne équipée de l'irréprochable Charles Howard ; il ne lui vint pas même à l'idée de soupçonner son élève. L'altercation d'Holloway et du conducteur avait cessé au moment même où M. Careless avait paru sur la porte, et l'attention de celui-ci avait été tellement absorbée par le brillant vernis du gig de lord Rawson, que son élève eût pu chuchoter long-temps encore sans exciter sa vigilance. M. Careless se confirma de plus en plus dans sa méprise, en se rappelant la mulâtresse qu'il avait vue chez le jardinier : il savait qu'elle avait été blessée dans la chute d'une diligence, et il avait observé qu'Howard lui témoignait un vif intérêt. Tout cela, joint à ce qu'il avait pu saisir d'une folie de jeune homme et des menaces du cocher, contribua à lui faire prendre le change, et il se réjouit à l'idée d'impliquer dans cette affaire M. Russell qu'il détestait.

Après avoirquitté son élève, M. Careless serendit chez l'alderman Holloway, où il avait toujours son couvert

CONTKf ÎÎOB. T. I. j[|

mis. Lo gouverneur de son (ils avait su plaire à mistriss Hdloway autant par son amour de bavardage que par ses talens musicaux : c'était lui qui la fournissait d'rinccdotes et de nouvelles. Dans celte occasion , il pensa que son histoire, toute imparfaite qu'elle fût, serait on ne peut mieux accueillie, parce qu'elle concernait HoNvard. Depuis l'affaire de la médaille , mistriss Holloway avait pris en haine le jeune homme qu'elle regardait comme l'ennemi personnel de son Augus'.e. Elle n'eut pas plus tôt appris la fausse nou- \elle de M. Careless, quo, sans plus d'information, elle la considéra comme un fait auihontique. Dans son impatience de répéter l'anecdote à mistriss Howard, elle lui écrivit à l'instant un biilot pour lui demander la permission d'alier prendre le thé avec elle le soir même. La lettre se terminait par un million d'excuses de n'être pas allée chez mistriss Ilo>Yard depuis le retour de Margate.

A son arrivée chez cette dame, mistriss Holloway y trouva la femme du docteur Brown , le directeur de Westminster. — Ma foi! la rencontre est originale, dit-elle tout bas à M. Careless, en l'attirant près d'une fenêtre éloignée pour babiller tout à son aise. On me traitera sans doute âerapporiense à Westminster; mais je n'en dirai pas moins* mon histoire. Je me tairais sur les fautes de tout autre enfant; mais Howard est un tel saint! je hais les saints. — 'Un coup frappé à la porte interrompit mistriss Holloway. — Oh I le voici qui monte ! continua-t-elle, après avoir regardé par la fenêire : il vient de faire sa promenade philosophique du soir ; son M. Russell est a\ ec lui , et la mulâtresse aussi, Dieu me pardonrte ! A nous maintenant!

Howard, en entrant au salon, vint près de sa tante et lui dit: — Cuba est là, ma tante; elle s'est bien

LA BONNE TANTE. 'IkH

fatiguée en marchant ; elle est allée se reposer dans le parloir en face.

— Elle ne boite presque plus, dit le petit Olivier qui suivait Charles. Je lui ai demandé quelle hauteur pouvait avoir la diligence du haut de laquelle elle était

Un coup d'oeil d'Howard interrompit Olivier : quoiqu'il n'en comprît pas toute la signification , il vit bien que c'était une injonction de se taire. Charles avait peur de trahir le secret d'Holloway devant son gouyerneur ou sa mère.

Mistriss Howard ayant envoyé son neveu dire quelque chose à Cuba , mistriss Holloway saisit cette occasion pour commencer les hostilités. — Puis-je me permettre de vous faire une question ? dit-elle ; car je m'aperçois que le jeune Charles a quelque secret à me cacher, avec de bonnes raisons pour cela sans doute? puis-^e, uniquement pour me satisfaire l'esprit, vous demander si votre Cuba, ainsi que son nom le fait présumer, n'est pas une mulâtresse?

— Oui, madame, une mulâtresse, répondit froidement mistriss Howard, un peu surprise du ton et de la forme de cette question.

— Elle est boiteuse , monsieur , à ce que vous avez dit, ce me semble ? ajouta la curieuse dame en s'adressantau petit Olivier.

— Oui, madame, elle boite un peu, mais elle sera bientôt tout-à-fait bien.

— Oh! sans doute alors c'est par accident et non de naissance qu'elle boite?

— Par accident, oui, madame.

— Ah! par accident; une chute... one chute du haut d'une voiture..,, d'une diligence peut-être? continua mistriss Holloway , en adressant un sourire d'intelligence à M. Careless. Vous me prenez pour une

magicienne , mon jeune ami , je le vois à votre étonnement, mais un petit oiseau ma conté toute l'histoire et je m'aperçois que mistriss Howard sait garder un secret aussi bien que moi. — Mistriss Howard demanda une explication. — Oh ! vous le savez mieux que moi, continua mistriss Holloway; mais nous sommes hors du collège, et je puis bien sans danger parler de cette petite aventure , même en présence de la femme du docteur, qui, j'en suis sure, n'en dira rien à son mari.

— En vérité, madame, dit mistriss Howard , vous m'intriguez un peu; je désire que vous vous expliquiez davantage : je ne sais vraiment ce qu'il faudrait cacher au docteur.

— Vous ne le savez pas? Eh bien! alors il faut convenir que votre neveu ne s'est pas montré trop maladroit en vous tenant dans l'ignorance à ce sujet. N'est-ce pas , M. Careless ?

— J'ai toujours reconnu ce jeune homme comme très-habile, madame, répondit M. Careless, avec une emphase ironique.

Mistriss Howard sentit la rougeur lui monter au visage, et d'une voix où l'indignation se mêlait à l'anxiété elle supplia M. Careless etmisiriss Howard de s'expliquer plus clairement. — Je hais les mystères, dit-elle. — Mistriss Holloway feignit de s'y refuser , en disant que c'était un point délicat, et en insinuant que la connaissance de cette aventure pourrait diminuer sa confiance et son estime pour un être qui lui était bien cher.

— Voulez-vous dire Howard, madame? s'écria le petit Olivier. Oh ! parlez , parlez ! Il est impossible que Charles Howard ait fait rien de mal.

«- Allez le chercher, mon ami, dit mistriss Howard

LA BONNK TAME. 245

en se remeliant; je yeux qu'il soit présent. Je hais les mystères.

— Mais , ma chère mistriss Howard , vous ne réflé-chissez pas que \ousallez mettre votre neveu dans un embarras cruel. L'histoire ira infailliblement de mistriss Brown à son mari. Vous êtes trop vive, et vous ne songez pas aux conséquences de votre vivacité.

— Charles , dit mistriss Howard à son neveu qui entrait, depuis l'âge de cinq ans je ne t'ai pas entendu dire un mensonge ; je serais donc absurde autant qu'injuste si je doutais de ta véracité. Dis-moi, t'es-tu m^is dans quelque embarras secret ? J'aimerais mieux l'apprendre de toi-même que de tout autre. N'y a-t-il pas, au sujet d'une diligence versée, un mystère que tu connais et que tu m'as caché ?

— Oui, matante, répliqua Howard d'une voix assurée; mais lorsque je vous aurai dit que ce mystère ne me concerne en rien, je suis certain que vous me croirez, mix chère tante, et que vous ne m'en demanderez pas davantage.

— Pas un mot de plus , dit sa tante avec un sourire qui exprimait une confiance entière et que M. Russeîl semblait partager, à l'extrême surprise de M. Careless.

— C'est très-satisfaisant en effet , dit le nonchalant gouverneur, en se penchant en arrière sur sa chaise , je n'ai jamais entendu rien qui me satisfît mieux l'esprit.

— Tout- à-fait satisfaisant, sur ma parole, répéta mistriss Holloway. Mais ni regards , ni sourires d'intelligence ne purent troubler la sécurité de mistriss Howard , ni déconcerter l'altitude simple et ferme de son neveu. Mistriss Holloway , intérieurement dévorée par sa curiosité, fut cependant réduite au silence. Cette contrainte lui devint bientôt insupportable et lui fit abréger sa visite, qui se termina aussi poliment que possible.

Di6 CONTES MORAUX.

En traversant le vestibule pour regagner sa voiture, cette dame entrevit la mulâtresse qui entrait au parloir. Résolue à tout prix de satisfaire sa curiosité, mistriss Holloway appela Cuba et commença par lui adresser des questions polies sur sa santé; elle lui parla de son accident, et au moyen d'un adroit interrogatoire, elle finit par en tirer la vérité tout entière. La gratitude avec laquelle la pauvre femme parla de l'humanité d'Howard ne parut pas le moins du monde plaisante à M. Careless.

— Ce n'est donc pas lui qui a versé la diligence ? dit mistriss Holloway.

— Oh ! non madame , reprit vivement la bonne Cuba , et elle se mit aussitôt à faire de son mieux le portrait du jeune homme qui était monté sur le siège de la diligence : elle ne l'avait vu qu'à la clarté de la lune et peu après à la lueur d'une lanterne; mais elle se rappelait si bien sa figure et en fit un portrait si ressemblant, que M. Careless en reconnut à l'instant l'original et que mistriss Holloway dit à l'oreille du gouverneur : — Serait-ce Auguste^

— M. Holloway! impossible! Mais la femme l'interrompit aussitôt en disant qu'elle se rappelait bien avoir entendu le conducteur appeler ainsi le jeune homme de la diligence. La mère et le gouverneur furent également attérés par celte découverte. Mistriss Holloway se jeta dans sa voiture; et M. Careless lui représenta en route qu'il serait à jamais perdu dans l'esprit del'alderman, si cette aff^iire venait à sa connaissance; que ce n'était au fond qu'une pure étourderie d'écolier; mais que l'alderman ne prendrait peutêtre pas la chose ainsi et ferait éprouver les effets de son mécontentement à son fils. La folle mère, pai* une bonté mal entendue , promit à la fin de se taire ; mais

aTant de se coucher i'alderman avail tout appris. Le laquais qui était monté derrière la voiture de sa maîtresse se trouvait à la porte lorsque mistriss Howard interrogeait Cuba , et avait entendu tout ce qui s'était dit. Ce laquais était dans Thabitude de raconter à son maître, lorsqu'il l'aidait à se déshabiller le soir, toutes les nouvelles qu'il avait recueillies dans le jour. Or , M. Careless n'était point dans les bonnes grâces de cet homme, parce que toutes les fois qu'il ver.ait à la maison il donnait un surcroît de peine et d'embarras aux domestiques, trop indolent qu'il était pour rien faire lui-même , et trop pauvre ou trop peu généreux pour les indemniser de leurs soins officieux par lis petites récompenses d'usage. Ce laquais ne fut donc pas fâché d'avoir l'occasion de nuire à M. Careless. L' alderman apprit tout, sous la promesse de ten r secret le nom de la personne qui l'instruisait de ces détails , et il résolut d'éclaircir entièrement i'affaire dès le lendemain, en allant voir son fils à Westm'nster.

Pendant que tout ceci se passait chez raUvrman , le docteur Brown était revenu chez mistriss Howard pour prendre sa femme. Il avait été invité à passer la soirée dans une assemblée brillante; mais comme il préférait aux plaisirs du jeu ceux d'une agréable et paisible conversation, il s'était esquivé dans la foule pour passer une demi-heure avec mistriss Howard et M. Russe!!. Le docteur avait des connaissances variées en littérature; capable d'apprécier les autres, il n'était pas insensible au plaisir de se voir lui-même justementapprccié.Unedemi-heure s'écoule vite quand la conversation est agréable. Le docteur entama une discussion sur la distinction faite récemment par les métaphysiciens entre l'imagination et la fantaisie; de là il fut conduit à quelques remarques critiques sur la

belle ode à la fantaisie de Warton , puis à l'interminable débat sur le génie naturel, lequel impliquait la question du caractère et des disposiiions héréditaires, que le docteur soutint avec chaleur, pendant que mistriss Howard lui opposait doucement ses doutes et ses objections.

Ils furent interrompus tout-à-coup au milieu de la discussion par un profond gémissement. Ils se regardèrent les uns les autres pour savoir d'où venait cette plainte : c'était du jeune créole. 11 était assis , devant une petite table, dans le coin le plus éloigné du salon , tellement absorbé dans la lecture d'un grand livre, qu'il ne voyait rien autre chose. Une chandelle, qui réclamait en vain le service des mouchettes , prolongeait devant lui un noir et menaçant lumignon , tandis que son bras gauche tenait embrassé un vase de porcelaine aux larges flancs, contre lequel il appuyait sa tête. D'un commun accord il se fit un silence général pour considérer ce tableau curieux. Mistriss Howard s'approcha doucement derrière la chaise de l'enfant pour voir ce qu'il lisait. C'était le récit de l'exécution de deux nègres rebelles, raconté dans le deuxième volume de l'Histoire des hides occidentales d'Edwards. Pour éprouver si elle interromprait la profonde attention du lecteur, mistriss Howard s'appuya sur lui et moucha sa chandelle; mais la lumière, qui jaillit avec éclat, fut perdue pour lui: il ne s'aperçut même pas du service qu'on lui rendait. Le docteur Brown mit la main sur le vase et le poussa hors de son étreinte : — Laisse-moi donc, je veux finir celte histoire, dit le petit Olivier , en ressaisissant le vase , les yeux toujours fixés sur son livre. Le docteur poussa le vase de nouveau, et l'enfant impatiente répondit par un coup de coude; puis, apercevant la main large et puis-

santé qui tenait la porcelaine, il leva les yeux tout surpris et reconnut le visage du docteur.

Le beau vase de porcelaine qu'Olivier tenait si fortement embrassé était bien précieux pour lui. Son oncle lui en avait envoyé deux semblables pleins de confitures des Indes. Il en avait partagé un avec ses camarades, et il destinait l'autre à mislriss Howard qu'il savait aimer beaucoup les confitures d'Amérique. Elle accepta le petit cadeau d'Olivier : les enfans ont quelquefois autant de plaisir à donner qu'à manger des confitures , et mistriss Howard comprenait trop bien l'art de l'éducation, pour refuser aux sentimens généreuxdesenfansleurnaturel et nécessaire exercicemême dans les plus petites choses. — Sont-ce là toutes les confitures qui vous restent, mon cher Olivier ? lui dit-elle.

— Oui, madame, c'est là tout.

— Eh bien! docteur Brown, Rousseau n'avait-iJ pas tort, lorsqu'il assurait qu'un enfant ne cède jamais sa dernière bouchée de quelque chose de bon ?

— De quelque chose de bon! répéta le docteur; lorsque j'aurai goûté ces confitures , je serai meilleur juge de la question.

— Tous les allez goûter à la minute même, dit mistriss Howard; et aussitôt elle sonna pour une assiette, pendant que le docteur, au grand amusement d'Olivier, affectait une impatience comique, et que mislriss Howard se hâtait de découvrir le pot de confitures. Elle enleva lestement plusieurs couvertures l'une après l'autre, et ôta à la fin le dernier papier transparent : le docteur y jeta un avide regard , mais hélas ! au lieu de confitures il ne paraissait que du papier. Mistriss Howard tira tous les chiffons Tun après l'autre : le vase en était plein jusqu'au fond. Olivier resta immobile dans un silencieux étonnemcnt.

— L'intérieur du pot est tout-à-fait net! dit Howard .

— Mais le dernier papier qui était posé sur les confitures mêmes ei. garde encore des traces, fit observer le docteur Brown.

— ïly aeudescoi.fituresdans ce vase tout récemment, car il y sent encoicî fortement, dit misiriss Howard.

Parmi les morceaux de papier chiffonné qui avaient été tirés du vase , le docteur Brown en aperçut un qui était écrit et qu'il examina de plus près : — Oh! ohî dit-il, qu'est ceci? Qu'est-ce que c'est que cette loterie? cf Billets, prix une demi-guinée — lots — une montre d'or — une montre d'argent — un portc-curedents ciselé — des boucles de souliers — idem de jarretières.» Qu'est-ce que c'estque tout cela? «Le tirage aura lieu le 10 avril présent mois — les lots gagnés seront remis au collège de Westminster par Aaron Carat, joaillier. » Hé, jeunes gens, continua le docteur en s'adressant à Charles et à OHvier, ne sauriel- Yous pas quelque chose de celte loterie?

— Je n'y ai aucun intérêt, monsieur, je vous assure , dit Howard.

— Ni moi, grâce à la bonté.... je veux dire grâce à toi , Charles , s'écria Olivier ; car c'est toi qui m'as détourné d'y mettre. Que je suis heureux d'avoir suivi ton avis !

— Ce n'est pas heureux, mais sage, que vous devriez dire, Olivier, reprit le docteur. Je dois éclaircir cette affaire. Il faut que je sache qui a introduit au collège les billets de M. Carat. Il n'y aura ni loterie ni jeu à AVestminster , tant que j'aurai le pouvoir do m'y opposer. Demain matin , je m'enquerrai de tout cela, et nous apprendrons en même temps, mon petit ami, ce que sont devenues vos confitures.

— Oh ! ne vous en inqiiiérez pas, je vous prie, dit le bon petit Olivier; ne parlez pas de mes confitures, monsieur , je n'y pense plus moi-même : je sais déjà , je^evine qui les a prises ; vous n'avez donc pas besoin de vous en informer; ce n'est qu'une plaisanterie.

Le docteur Brown ne répliqua rien, mais il plia le papier dénonciateur, le mit dans sa poche et se retira quelques minutes après.

Le lendemain , l'arrivée d'Holloway à Westminster était attendue avec impatience par plusieurs personnes. Le conducteur était là en sentinelle pour lui demander son argent. M. Carat était impatient de régler ses complGS de la loterie : il avait apporté avec lui dans une petite boîte les lots gagnés, qu'il devait livrer après avoir reçu d'Holloway le montant des billets placés. Le docteur Brown attendait l'arrivée d'Auguste , parce qu'il avait résolu de réunir tous ses élèves afin d'éclaircir l'affaire de la loterie. Le petit Olivier enfin guettait aussi l'arrivée de son camarade, pour le prévenir de ce qui se passait, et l'assurer qu'il ne lui en voulait pas pour ses confitures.

Le gig de lord Rawson s'arrêta enfin devant le collège : HoUoway apei'çut en descendant le visage du conducteur , auquel il tourna le dos pour serrer la main d'Olivier. — ïu as Tair d'attendre mon arrivée? lui dit-il.

— C'est vrai , mais ce que j'ai à t'apprendre ne doit être dit devant qui que ce soit.

— Je suis à vous tout-à-l'heure, dit Holloway en échappant au conducteur. En traversant le parloir il entrevit M. Carat, et une foule d'enfans l'entourèrent en disant : — M. Carat est venu ! Il a les lots gagnés dans une boîte , mais il ne nous les fera voir que lorsque tu auras réglé avec lui.

Holloway appela le juif, mais le petit Olivier Insista pour être entendu le premier. Il suivit donc le petit créole, et en apprit avec surprise et consternation l'histoire du papier trouvé dans le vase par le ddtteur Brov\'n. — Je suis perdu! s'écria-t-il ; sans doute le docteur sait toute la part que j'ai prise à la loterie ?

— Non , répliqua Olivier,

— Mais tu le savais pourtant. Ne vous-a-t-il pas questionnés, toi et Charles?

— Oui, certes, mais lorque nous hi avons dit quenous n'y avions aucune part, il ne nous a plus rien demandé.

— Tu es réellement un bon et noble petit garçon de ne m'avoir point gardé rancune pour tous les mauvais tours que je t'ai joués. Celui-ci a mal tourné pour moi ; mais, avant d'aller plus loin, sache que tes confitures sont saines et sauves dans Tarmoire de ma chambre: mon intention n'était pas de les garder, je ne voulais que te tourmenter un peu. Mais tu as bien ta revanche à présent !

— Ne parle pas de revanche, dit Olivier, car je n'ai jamais aimé à être mal avec personne; et même lorsqu'un camarade me cherche querelle, je ne suis pas îout-à-fait^sùr que j'aie raison , ce qui me rend triste; et puis, d'un autre côté, je ne voudrais pas lui trouver tout-à-fait tort , et cela me rend triste encore. Après tout, se quereller avec des camarades ou leur jouer des tours sont des choses aussi désagréables Tune que l'autre. Lorsque tu t'es réconcilié avec les gens et que tu leur as serré la main , ne te sens-tu pas plus léger, Auguste, et plus disposé à gambader ? Donne-moi donc la main , si tu ne trouves pas au-dessous de toi de serrer la main d'un petit garçon comme moi ; et je ne pense plus aux confitures ni au temps passé où j'étais ton fag

— Voîlà ma main, dit Holiowaytout ému. J'ai regret de l'avoir tourmenté si souvent, et je ne !e ferai plus à l'avenir. Mais que dois-je faire à présent? Où est Charles Howard? S'il ne peut m'aider , c'en est fait de moi. Je suis dans un embarras dont je ne sais comment me tirer. Je voudrais bien voir Ho\yard.

-Je cours te le chercher. C'est bien la meilleure personne que j'aie jamais vue, pour moi du moins.

Holloway entra en matière sans préambule , aussitôt que Hovs'ard fut arrivé. — Charles, lui dit-il, tu sais cette maudite affaire de loterie? eh bien! tu n'en connais encore que la moitié. Voici Carat qui vient chercher l'argent de ses billets , et le damné conducteur ses cinq guinées, et je n'ai pas un penny au monde.

— Pas un penny! mais lu ne veux pas dire sans doute que lu n'as pas l'argent de M. Carat?

— Mon Dieu , si.

— Mais tu ne peux pas l'avoir dépensé depuis hier matin ?

— Non , mais j'en ai perdu la moitié et prêté l'autre, et cette dernière moitié est aussi aventurée que la première, j'en ai peur.

— A qui as-lu donc prêté cet argent ? et comment l'as-tu perdu ?

— Je l'ai perdu au billard hier au soir, avec sir John O'Shannon; fou que j'étais de jouer, uniquement pour briller parmi les grands personnages de Maryborough ! Je suis surpris que mon père me laisse aller là! Pour moi, je n'y retournerai pas ces vacances, à moins que lord Rawson ne me fasse des excuses. Je puis monter sur mes grands chevaux tout comme lui. Mon père est bien plus riche que h sien : il lai a même prêté de grosses sommes d'argent, et c'est l'unique raison

pour laquelle il est si poli envers nous. Mais je lui dirai....

Ici Charles fît descendre HoUoway de ses grands chevaux, en lui demandant ce qu'il allait faire avec M. Carat, qui attendait son argent.

— Quoi ! ne t'ai-je pas dit , continua Holloway, que j'ai prêté hier à lord Rawson tout l'argent que j'avais de reste, et que je n'ai pu le ravoir ce matin, quoique je lui aie fait part de mon embarras au sujet du conducteur ? As-tu rien vu de plus égoïste, de plus révoltant, de plus honteux ? Et puis faire de moi son jouet , comme il se l'est permis hier soir devant deux ou trois dandys ; ah î c'est ce qui m'a blessé plus que tout le reste ! Il s'est livré tout le soir à de méchantes allusions aux fonctions d'alderman de mon père , et parce quej*«sais différer d'opinion avec lui sur les oreilles du chien du capitaine Shouldham, lord Rawson ne m'a-t-il pas demandé avec insolence comment je pourrais me connaître en oreilles de chien, uniquement pour me rappeler que j'étais un écolier? Non, je ne retournerai plus à Maryborough, à moins qu'il ne me demande excuse. Je ne veux pas être un ami dédaigné.... Mais que signifie de me mettre en colère à ce sujet ? Ce que je te demande, Howard, en ce moment, c'est de penser pour moi, car je suis dans une telle agitation, au milieu de toutes ces tuiles qui me tombent à la fois sur la tête , que je n'ai pas même la faculté de penser. Où trouver de l'argent pour le conducteur et pour M. Carat? C'est quinze guinées qu'il leur faut ! Et le docicur Brown ? Et mon porc qui va venir ce matin même ? Comment me tirer de là ? Il ne me pardonnera jamais, ou du moins il me donnera de l'argent Dieu sait quand, s'il vient à savoir tout cela. Que me conseilles-tu?

Howard , fidèle à sa politique habituelle d'intégrité, conseilla à son camarade d'aTOuer tout à son père. Holloway se montra d'abord effrayé de la proposition, en insistant sur ce que cette méthode n'irait pas du tout à l'alderman , quoiqu'elle put très-bien réussir auprès d'une femme comme mistriss Howard. A la fin pourtant vaincu, moitié par les argumens , moitié par les paroles persuasives de son nouveau conseiller, Holloway se résolut à une confession générale.

L'alderman était arrivé et commençait déjà à s'entreienir des progrès de son fils avec le docteur Brown, lorsque le jeune homme fit son apparition avec une physionomie où se peignaient son trouble et son embarras; l'aspect du docteur lui ôia la force de parler. Le docteur fixait son œil pénétrant sur le pâle coupable , qui s'arrêta court au milieu de la chambre ea balbutiant : — Je venais pour parler, monsieur.... j'ai quelque chose à dire à mon père, s'il vous plaît, monsieur.

A l'extrême étonnement d' Holloway , la contenance et les manières du docteur changèrent soudain à ces mots ; toute sa sévérité s'évanouit ; et du son de voix le plus encourageant, il dit au fils abattu en le menant à son père : — Vous veniez parler à votre père, monsieur? Parlez-lui donc sans crainte, sans réserve: vous trouverez certainement dans un père votre ami le plus indulgent; je vous laisse tous les deux.

Cette ouverture fut également avantageuse pour le père et pour 1*^ fils. L'alderman Holloway , quoique sans instruction littéraire , n'était pas sans intelligence: son affection pour son fils lui fit promptement comprendre le bon sens des paroles du docteur. L'alderman ne se montra point surpris à l'histoire de la diligence versée : il la savait déjà par son laquais;

mais le tripotage de la loterie avec le juif, et surtout la perte et le prêt de tant d'argent à son ami lord Rawson , le frappèrent de quelque surprise : il sut maîtriser pouriant la yiolence de son caractère, et, après un silence contraint, il dit à son fils de faire Tenir M. Careless. — Au moins, s'écria-t~il d'une voix tonnante , j'ai le droit de me mettre en colère contre cette espèce de dilettante, cette poupée indolente, que j'ai payé si long-temps et si cher pour prendre soin de vous, c'est-à-dire pour ne rien faire. Que je voudrais le tenir avec sa flûte en ce moment ! — Vous avez eu raison, continua-t-il d'un ton plus calme, do Tenir à moi comme un homme et de me dire la vérité; je dois vous avouer à présent que j'en savais déjà quelque cliose. — Mais où est donc ce juif, ce Carat maudit? Où est ce conducteur qui a eu l'impertinence de vous emmener avec lui sur son siège? que je les traite comme ils le méritent! — Mais tout cela, c'est la faute de M. Careless, ou plutôt la mienne, pour avoir si mal choisi votre surveillant. Quant à lord Rawson , je ne puis vous blâmer sérieusement à son sujet; car c'est moi-même, je l'avoue, qui ai encouragé votre intimité. Je suis charmé que vous vous soyez querellé avec lui : toutefois faites-moi le plaisir de choisir d'autres amis, et le plus tôt possible. Vous avez bien fait de me dire tout cela : pour cette considération, pour celle-là seule, je vous tendrai la main afin de vous tirer de ce mauvais pas.

— Eh bien! j'en rends grâce alors à Charles Howard, s'écria Holloway; car c'est lui qui m'a conseillé de tout vous dire.

— Fais-le venir ; que je le remercie : c'est un excellent jeune homme. Va le chercher.

Au même instant, le docteur Bro>vn entra avec

Olivier. Lorsqu Auguste revint auprès de son père avec Howard , il aperçut le conducteur qui se tenait en silence à côté del'alderman; M. Carat, le juif, de l'autre côté, balbutiait une justification dans un jargon inintelligible , pendant que M. Brown examinait sur la table la boîte qui contenait les lois de la loterie. M. Careless était appuyé contre la cheminée dans l'attitude d'un Antinous au désespoir.

— Allons, mon petit ami , dit le docteur Brown à Olivier, puisque vous n'avez pas mis à la loterie, choisissez parmi ces objets celui qui vous plaira. Il vaut mieux se fier à la prudence qu'à la fortune. Vous voyez, M. Howard , je sais que je vous récompense en ce moment de la manière que vous aimez le mieux.

Il y avait un grand porte-curedents en or de forme ancienne, sur lequel Olivier jeta tout de suite son dé- Tolu. Après l'avoir examiné avec soin , il en fit choix de préférence à toute autre chose. Aussitôt que le docteur le lui eut remis, Olivier, sans plus attendre, s'élança lestement hors de l'appartement, pendant que l'alderman, avec toute l'éloquence dont il était capable, exprimait sa gratitude à Howard pour le conseil qu'il avait donné à son fils. — Cultivez l'amitié de ce jeune homme, monsieur, ajouta-t-il en s'adressant à son fils : il n'a point de titres, mais je suis le premier à reconnaître qu'il vaut à lui seul vingt lords Rawson. C'est lui qui honorerait son titre, s'il en avait un , et c'est le plus bel éloge que je puisse faire d'un homme, quel qu'il soit, monsieur.

Le juif, pendant ce temps, était en proie aux plus vives alarmes ; il tremblait que l'alderman ne le fît arrêter et jeter en prison à cause de sa* loterie illégale. 11 protestait de la pureté de ses intentions, en termes aussi éloquens que sa connaissance de l'anglais lui

permettait de le faire. Afin de prouver son désintéressement, il se mit à étaler les bijoux contenus dans sa boîte , en faisant le panégyrique de chaque objet M. Brown l'interrompit en payant la bagatelle qu'il avait achetée pour le petit Olivier. — Maintenant, M. Carat, dit-il, veuillez rendre à qui de droit l'argent que vous avez reçu pour les billets de votre loterie clandestine.

Ce dernier mot, prononcé d'une voix menaçante, eut une influence soudaine sur le juif. La main qui contenait les guinées d'HolIoway s'ouvrit comme par enchantement : il laissa tomber l'or sur la table; mais il retint machinalement sa boîte dont il craignait la saisie, comme preuve de conviction. Puis, multipliant ses saints à 1' alderman, il se glissait déjà vers la porte, en demandant s'il pouvait s'en aller, lorsqu'elle s'ouvrit avec tant de force que le pauvre juif en fut presque renversé en arrière.

Le petit Olivier, tout hors d'haleine, se précipita dans la chambre, et dit quelques mots à l'oreille du docteur Brown et de l'alderman ; ce dernier répondit ; — Il peut entrer ; et un grand et robuste officier de police fit aussitôt son apparition. — Voilà votre homme, monsieur, dit l'alderman en désignant le juif; c'est M. Carat. L'officier de police produisit un mandat d'arrêt lancé contre le juif, comme suspecté d'avoir en sa possession certains bijoux de prix appartenant à mistriss Frances Howard.

Olivier se hâta d'expliquer ce mystère : — Sais-tu , Charles , comment tout cela s'est fait? dit-il. Sais-tu que ta tante s'est rendue au bureau de police avec la malâ resse et M. Russell; elle a l'espoir ainsi que moi de retrouver tons ses bijoux, les bijoux de sa grand'mère, qu'elle avait laissés à la Jamaïque.

— Comment, comment? dit Howard.

— Dites-nous comment ? s'écria-t-on de toutes parts. — Comment? dit Olivier; c'est le porte-curedents qui en est cause. Ce qui m*a fait choisir ce bijou parmi les autres , dès que je l'eus distingué, c'est qu'il me sembla que le dé de la mulâtresse — tu te rappelles, Howard, ce dé si curieux? — devait s'adapter exactement à son extrémité. J'ai couru à la maison avec M. Russell; nous avons essayé, et nous avons trouvé en effet que le dé s'y vissait aussi juste que possible; M. Russel remarqua en même temps que la couleur de l'or était aussi parfaitement identique. Tu sens la surprise de mistriss Howard à cette vue, son étonnement de voir en Angleterre son pone-curedents qu'elle avait laissé avec tous ses autres bijoux à la Jamaïque !

— C'est vrai, interrompit Howard, je me rappelle que ma tante nous dit , lorsque nous lui parlâmes du dé de Cuba, qu'elle l'avait donné à cette pauvre femme, étant toute petite, et qu'il faisait partie de quelque bijou. Continue.

— Où en étais-je donc ? Ah î m'y voici. A la vue du porte-curedents, elle demanda où on l'avait trouvé, et je lui racontai toute l'histoire de la loterie. Elle se consulta alors avec M. Russell, et ils se rendirent ensemble avec Cuba au bureau de police. Vous savez le reste, et je voudrais bien savoir moi-même la fin de tout ceci.

— Et vous la saurez, mon brave garçon, dit l'alderman ; nous assisterons ensemble à l'interrogatoire du juif. Vous y viendrez avec moi dans ma voiture.

— Ma foi, c'est aujourd'hui jour de congé et j'y veux aller aussi, s'écria le docteur, qui s'intéressait vivement à l'issue de cette aventure compliquée , et

260 CONTES 3I0RACX.

il demanda une place dans la voiture de l'alderman. Howard et Holloway coururent prendre leurs chapeaux et attendirent avec impatience l'arrivée d*une voiture de place que l'officier de police avait envoyé chercher sur la demande de M. Carat.

Au milieu de tout ce tumu'te, le pauvre conducteur, qui attendait avec une patience peu commune que l'alderman se rappelât enfin sa présence , s'avança timidement et demanda ses cinq guinées avant le départ de tout le monde. — J'ai déjà perdu ma place, dit-il , et le peu que je possède sera saisi aujourd'hui même, pour la valeur de ce malheureux paquet, monsieur.

L'alderman tira lentement sa bourse : il avait à peine compté les cinq guinées, lorsqu'un domestique entra pour dire à M. Brown qu'un matelot était là qui désirait parler tout de suite au conducteur sur un objet important. M. Brown, pensant que ce marin pouvait savoir quelque chose sur l'aftaire en question, le fit introduire à l'instant même.

— Je demande un certain Gregory Jones , conducteur, s'il y a quelqu'un de ce nom parmi vous, messieurs, dit le matelot en montrant un paquet enveloppé de papier gris.

— C'est mon paquet ! s'écria le conducteur. Je suis Gregory Jones. Dieu vous bénisse, brave homme ! où l'avez- vous trouvé? Donnez-le-moi bien vite!

Le marin dit qu'il l'avait trouvé dans un fossé sur la route de Bath, un peu en-deçà de la première barrière; qu'il s'était informé à ce sujet chez le garde , et qu'il avait appris là que la diligence avait versé quelques jours auparavant, et qu'il y avait été perdu un paquet pour lequel le conducteur se trouvait dans un grand embarras j qu'il s'était rendu tout de suite

à l'auberge de la ville voisine où s'arrêtait la diligence ; qu'il avait suivi le conducteur de relais en relais, et qu'il était heureux de l'avoir enfin rencontré.

— Merci, de tout mon cœur, dit le cocher , pour toute la peine que vous avez prise ; recevez cette couronne que j'avais promise pour récompense, avec mes remercîmens par-dessus le marché !

— Non, non, dit l'honnête marin en repoussant la main du conducteur ; je ne veux rien recevoir d'un pauvre diable comme moi; remettez vo:7e argent dans votre poche. Je sais déjà que ce paquet vous a fait perdre votre place. On disait à la maison du garde que vous aviez perdu votre place , par suite de votre complaisance pour un jeune monsieur. Gardez votre argent.

Le jeune Howard, frappé du bon cœur et de la probité du marin, proposa une collecte à son profit et commença par y mettre lui-même une demi-guinée.

Tous les écoliers qui venaient de recevo'? une demi-guinée en remboursement de leur billet de loterie étaient présens, et s'empressèrent de suivre l'exemple de leur camarade. Holloway seul n'avait pas d'argent à donner. Le marin reçut la somme des mains d'Howard avec un simple mouvement de tête en manière de remercîment. — Je ne suis pas un grand parleur , dit-il, mais je suis reconnaissant ; et vous , monsieur, qui avez donné l'exemple aux autres, j'aurai, jVspère, avant que de mourir, le bonheur de vous retrouver sur terre ou sur mer, plaise à Dieu.

La voiture demandée par M. Carat était alors à la porte, et chacun se hâta de sortir. — Où mettent-ils donc le cap si vite ? dit le marin au conducteur. Celuici lui apprit alors tout ce qu'il savait de l'histoire. — Eh bien! je fais voile avec eux , reprit le matelot*

â62 CONTES MORAUX.

Je serai bien aise de voir ce corsaire de juif devant la cour martiale : j'ai été trompé moi-môme une fois par un forban de cette nation. — Et il suivit la foule des curieux.

La première chose qu'apprit Howard en arrivant, fut que les bijoux trouvés chez le juif répondaient précisément à la description qu'en avait donnée sa tante. Le joaillier- était plongé dans la plus grande consternation. Comme les bijoux étaient reconnus , il déclara , dans son interro{;;atoire, qu'il les tenait d'un capitaine de navire ; qu'il en avait payé toute la valeur, et qu'il en ignorait l'origine frauduleuse, lorsqu'il les avait achetés. — Cette défense paraissait évidemment evasive : le magistrat qui l'interrogeait informa donc M. Carat qu'il allait le consigner dans la prison de Newgate pour objets volés , jusqu'à ce qu'il eût fait connaître la personne de laquelle il avait acheté ces bijoux. A cette menace, le juif atterré, quoiqu'il eut déjà déclaré qu'il ne connaissait nullement le capitaine, dit alors qu'il logeait chez lui.

— Ah! je me rappelle, s'écria Holloway, que, le jour où lord Rawson et moi nous entrâmes chez vous , vous étiez à régler des comptes avec un capitaine qui devait quitter l'Angleterre dans quelques jours. Il est heureux qu'il ne soit pas encore parti.

Un officier de police fut aussitôt dépêché à la recherche du capitaine; mais on craignait beaucoup qu'il ne se fut évadé à la première alarme causée par la saisie des bijoux chez le juif. Heureusement il n'avait pu s'enfuir, parce que deux agens avaient été mis prudemment en sentinelle à la porte de l'honnête Carat. L'officier trouva le capitaine dans sa chambre à coucher, fouillant à la hate un porte n^nnieau pour y prendre des papiers qu'il se disposait à jeter dans le

feu. Ses papiers furent saisis et sa personne amenée devant le magistrat.

L'alderman reconnut tout de suite le capitaine, malgré son changement de costume et de perruque , pour celui qui était venu chez lui, plusieurs mois auparavant, avec une lamentable et plausible histoire de ses malheurs et de la perte de son navire. Il lui avait dit que son maître d'équipage et lui s'étaient querellés dans la traversée ; que le maître connaissait la précieuse cargaison du navire , et qu'en arrivant en vue de terre l'équipage s'était révolté ; le maître l'avait saisi, jeté dans une barque et fait mettre à terre malgré lui.

La découverte des bijoux chez le juif renversait toute l'histoire du capitaine : les coquins insèrent presque toujours dans leur récit, pour le rendre plus vraisemblable, quelque circonstance qui finit par les convaincre de mensonge. Le capitaine, n'ayant plus d'autre ressource, dans la crainte de la prison et d'une condamnation certaine aux prochaines assises , se mit à la merci de mistriss Howard. Il avoua que tout ce qu'il avait dit était faux; que son équipage et lui avaient agi de concert ; que la révolte avait été convenue entre eux ; qu'il avait reçu les bijoux pour sa part immédiate du butin, après avoir été mis à terre, et que le maître avait fait voile vers les États-Unis pour y vendre la cargaison. D'après leurs conventions, le capitaine devait avoir aussi une part dans le produit de cette vente , mais le maître l'avait trompé ; il n'en avait pas entendu parler, ainsi qu'il était prêt à en faire le serment, depuis qu'il avait.débarqué , et ne savait ce qu'était devenue la cargaison.

— Au large , ami ! s'il vous plaît , s'écria l'honnête matelot présent, en s'aidant de ses deux coudes pour

se faire un passage entre ralderman et son plus proche voisin, et se placer au milieu du cercle. Je connais cette affaire , milord , ou plaise à Votre Honneur, ce qui est la même chose , mieux que personne ici présent; et je m'en réjouis, madame, continua-t-il , en s'ôtant une énorme chique de la bouche et en s'adressant à mistriss Howard. Puis se tournant vers le capitaine;— N'était-ce pas l'Aimable Peggy? ne répondez pas, c'est inutile. Votre maître n'était-il pas un certain John Matthews ? Et sa grande voile n'avaii-clle pas une large pièce du côté de tribord? Capitaine, YOtre figure dit la vérité, en dépit de votre bouche. Le capitaine devint pâle et tremblant. Le matelot lui tourna brusquement le dos: — Madame, continua-t-il, quoique j'y doive perdre beaucoup, peu importe. L Aimable Peggy et son chargement sont sains et saufs à Plymouth , en ce moment , et nous tenons le maître en prison, le coquin qu'il est. Nous avons pris son navire, parce qu'il était sous pavillon français, et c'était une belle! prise, m.a foi! Mais puisque sa cargaison appartient à un sujet britannique, adieu noire argent. Ce .Matthews me fit l'effet d'un coquin à la première vue , et je trouvai quelque chose d'étrange dans l'arrière de son navire dès que nous l'eûmes pris. Les forbans en avaient recouvert le nom d'une couche de peinture, mais quoique je ne sois pas un savant de l'Amirauté, je n'ai pas eu de peine à épeler au travers le nom de C Aimable Peggy, Nous tenons le maître à fond de cale dans le port de Plymouth ; je vous aurai votre connaissement dans un moment, madame ; et malgré la perte que j'y fais , je m'en réjouis de tout mon cœur pour vous , madame , ou plutôt pour vous, mon maître, dit-il, en faisant un signe à Howard, car cette belle dame est sans doute votre

parente , et nous sommes quittes. Dieu vous bénisse tousles deux! Je disais bien que je vous retrouverais, mon maître, avant de mourir, et mon souhait s'est accompli, grâce à Dieu.

L'alderman Holloway qui avait l'habitude des affaires ne s'amusa point à faire des complimens à mistriss Howard avant d'avoir examiné avec soin tous les papiers du capitaine. Le connaissement , qui avait été envoyé de la Jamaïque Si\ec l'Aimable Peggy, se trouvait parmi ces papiers; c'était une liste exacte, se rapporont parfaitement avec celle que l'agent de mistriss Howard lui avait envoyée par le service des dépêches , des marchandises consignées sur C Aimable Peggy , après la vente de la plantation. Après avoir exactement compté les tonneaux de rhum et les boucauts de sucre, l'alderman se tourna vers mistriss Howard avec une expression de satisfaction mercantile , en lui déclarant qu'elle était actuellement aussi riche qu'elle l'avait été et qu'elle pouvait jamais, désirer de l'être.

— Mon cher Olivier, s'écria Howard, c'est à toi que nous devons tout cela : c'est toi qui as découvert

— Non , non , reprit vivement le petit créole , tout ce que j'ai fait est arrivé par hasard ; mais toi , ce que tu as fait , ce n'est pas par hasard : d'abord tu m'as appris à t'aimer, en me faisant voir que je n'étais pas un âne, et en me délivrant

— D'un tyran, allais-tu dire, interrompit Auguste en rougissant, et tu n'aurais dit que la vérité. J'aî toujours pensé, Howard, que tu étais un brave garçon d'avoir pris sa défense, je l'avoue. Mais toi, Olivier, je croyais que tu mavais pardonné mes anciens torts.

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