EUGÉNIE ET LÉONCE OU LA ROBE DE B.AL
Eugénie, cependant, dans la crainte d'affliger Léonce, lui cachait une partie de son chagrin; mais elle se dédommageait de cette contrainte avec Valentine, cette jeune fille qui avait été la compagne de son enfance. Les plus douces consolations d'Eugénie étaient de parler de sa mère, de lui écrire tous les jours de longues lettres.
Près de deux mois s'étaient écoulés depuis le départ de Mme de Palmène ; Eugénie, pendant tout ce temps, n'avait pas fait un seul voyage à Paris. Léonce chaque jour lui devenait plus cher. Souvent ils allaient se promener tête à tête dans les bois et dans les champs. Eugénie questionnait Léonce sur ses voyages, et goûtait le plaisir de s'instruire en l'écoutant. D'autres fois, assis l'un et l'autre sur le bord des ruisseaux, Eugénie chantait, et sa voix douce et mélodieuse attirait les moissonneurs ; ils quittaient leur ouvrage et accouraient pour l'entendre. Un soir, Eugénie remarqua au milieu d'eux un vénérable vieillard ; elle apprit qu'il se nommait Jérôme ; quoique âgé de soixante-quinze ans, il était pourtant le seul soutien d'une sœur paralytique et de cinq petitsenfants orphelins. Eugénie n'avait qu'une trèsfaible pension. Son beau-père, il est vrai, possédait une fortune considérable, il était noble et bienfaisant ; mais,
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sa belle-fille de l'ordre et de l'économie, il avait la sagesse et le courage de ne point partager encore sa fortune avec eux. « Quand vous m'aurez prouvé, leur disait-il, que vous savez faire un digne emploi de l'argent, nous ferons bourse commune ; dans cinq ans, par exemple, si je suis toujours satisfait de votre conduite, je serai heureux de me dépouiller en faveur d'un fils économe et raisonnable ; je n'abandonnerai point à un insensé, à un dissipateur, une fortune que je ne dois qu'à moi seul, et dont je puis disposer à mon gré. — Ah ! mon père, répondit Léonce, en me donnant Eugénie, ne m'avez-vous pas tout donné? »
Eugénie, de son côté, trouvait sa pension suffisante. Elle apportait dans tout la plus grande économie, et trouvait encore le moyen d'être généreuse et bienfaisante. Tout occupée du bon vieillard Jérôme, le soir, en se couchant, elle dit à Yalentine qu'elle la prierait de lui porter quelques secours. Le lendemain matin, le comte d'Amilly vint, comme à l'ordinaire, déjeuner avec sa bellefille : « Voici, lui dit-il, une invitation à une magnifique fête que l'on donne à Paris dans quinze jours ; je désire, ma fille, que vous vous y montriez. Il vous faut une robe de bal, et je veux vous l'offrir. »
En (lisant ces mots, le comte posa sur une table une bourse contenant soixante louis. Quand Eugénie fut seule, elle appela Yalentine, et lui montrant le présent qu'elle venait de recevoir : « Avec cinquante louis, dit-elle, j'aurai une assez belle robe. Ainsi, je vais prendre dix louis sur cette somme pour les donner au pauvre Jérôme ; et toi, Yalentine, va t'informer dans le village si tout ce qu'on m'a dit de ce vieillard est bien conforme à la vérité ; s'il n'y a pas d'exagération dans le récit qu'on m'a fait, je lui porterai moi-même l'argent que je lui destine. »
L'après-midi, Yalentine revint au village et dit à sa jeune maîtresse que non-seulement elle avait pris des informations chez le curé et chez plusieurs villageois, mais qu'elle avait été dans la cabane du vieillard : elle y avait vu la pauvre sœur paralytique, gardée par l'aînée des petits-enfants de Jérôme, jeune tille âgée de douze ans; la malade était dans une chambre bien propre, avec un assez bon lit, tandis que le vieillard couchait dans une espèce de petite grange, sur de la paille ; Jérôme, cntin, était le paysan du village le plus honnête homme, le plus malheureux, ainsi que le meilleur frère et le meilleur grand-père. « Allons, dit Eugénie, j'ai sur moi la bourse que m'a donnée mon beau-père, portons-lui sur-le-champ dix louis. »
Eugénie prit le bras de Valentine et sortit avec elle, en faisant dire à Léonce, qui achevait une partie de whist, qu'elle allait du côté de la pe-
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tite allée de saules voir travailler les moissonneurs.
Eugénie, arrivée dans le champ où Jérôme tra-
vaillait ordinairement jusqu'au déclin du jour, le cherche des yeux ; ne le voyant pas, elle demande où il est ; on lui répond qu'accablé de chaleur et de fatigue, il est allé se reposer un moment à l'ombre, et qu'il s'est endormi sur le bord du ruisseau , auprès de la grande haie d'églantiers.
Eugénie et Yalentine tournent leurs pas de ce côté : elles aperçoivent bientôt le vieillard endormi et entouré de ses petits-enfants. Elles approchent avec précaution, dans la crainte de le réveiller, et s'arrêtent à quelques pas pour contempler le tableau le plus touchant. Le bon vieillard dormait profondément. Une jolie petite fille de huit ou neuf ans attachait doucement son tablier à la haie de rosiers sauvages au-dessus de la tête de son grand-père, afin de former un abri contre l'ardeur du soleil : un de ses frères l'aidait dans ce soin, tandis que les deux autres, armés de branches de saule, et à genoux aux côtés du vieillard , chassaient les mouches et les cousins qui s'approchaient de son visage. La petite fille, en voyant Eugénie, lui fit signe de la main de ne pas faire de bruit. Eugénie sourit, et s'avançant sur la pointe des pieds, elle embrassa la petite fille et lui dit tout bas : « Il faut que je parle à voire grandpère lorsqu'il se réveillera. Allez-vous-en là-bas
jouer avec vos frères; vous reviendrez quand je vous appellerai. »
La jeune fille fit quelque difficulté de s'éloigner, ainsi que les petits garçons, qui ne consentirent à s'en aller qu'à la condition qu'Eugénie et Valentine promettraient de bien chasser les mouches à leur place.
Cet accord fait, Eugénie prit les branches de saule, et s'assit avec Yalentine auprès de la haie d'églantiers; et la petite famille s'éloigna et disparut. Alors Eugénie, tirant sa bourse de sa poche, la mit sur ses genoux pour y prendre les dix louis. Ensuite, craignant de faire trop de bruit en comptant l'argent, elle s'arrêta, et jetant les yeux sur le vieillard, elle le regarda avec attendrissement. « Gomme il dort paisiblement ! dit-elle ; bon et respectable vieillard!... Que sa figure est imposante!... Soixante-quinze ans, quel âge vénérable!... Durant une si longue carrière, que de fatigues il a supportées ! et maintenant que ses forces l'abandonnent, il est encore obligé de travailler sans relâche ! »
En achevant ces mots , Eugénie laissa couler quelques larmes. « Songez, madame, dit Yalentine, à la joie que vous allez lui procurer en lui donnant dix louis.... — Ce présent, reprit Eugénie, cette légère somme ne peut faire le bonheur de sa
vie !... Oh ! qu'il serait doux d'assurer la tranquillité de ses vieux jours! Dix louis ne seront qu'un soulagement à sa misère; mais cinquante le mettraient dans l'aisance. Cinquante louis!... ce que coûtera ma robe! Et quel plaisir en retirerai-je ? à peine sera-t-elle remarquée : j'en verrai mille plus riches que la mienne!... Et d'ailleurs, croistu, Yalentine, que Léonce m'en trouve plus jolie ? Aujourd'hui il a tant loué ma figure ! je n'ai pourtant qu'une robe blanche, et des bluets qu'il a cueillis ce matin. Valentine, avec dix louis, je pourrais avoir une robe neuve, simple à la vérité, mais elle me siérait mieux : des fleurs, de la gaze conviendront mieux à mon âge; qu'en penses-tu? — Moi, madame, je serais charmée, je vous l'avoue, de vous voir bien parée. — Ah! Yalentine, regarde ce vieillard, et tu oublieras une si vaine idée. Songe donc à la satisfaction que j'éprouverais en tirant de la misère ce bon père de famille!... Avec quelle gaieté ce soir il souperait, entouré de ses petits-enfants! comme il les embrasserait et recevrait leurs caresses!... Et moi, demain matin, je pourrais en faire part à ma mère!... 0 ma mère ! combien elle serait heureuse en lisant ma lettre!... — Mais, madame, vous serez la seule à cette fête mise aussi simplement : cela peut déplaire à monsieur votre beau-père....
— Et peut-être à Léonce.... Cependant, ils sont l'un et l'autre si bons, si bienfaisants !... Allons, Valentine, je consulterai Léonce.... Je ne dois rien faire sans son avis. Mais éloignons-nous d'ici, car la vue de ce vieillard me cause une tentation à laquelle je ne pourrais résister. Allons chercher Léonce; nous reviendrons après. »
En disant ces paroles, Eugénie allait se lever, lorsqu'elle entendit derrière elle un bruit de ' feuilles qui lui fit tourner la tête; et au même instant elle aperçut Léonce qui, franchissant la haie, vint se jeter à ses pieds. Un instant après le départ d'Eugénie, il était sorti du château pour l'aller rejoindre : sachant qu'elle cherchait Jérôme et ne doutant pas que ce ne fût pour lui porter des secours, Léonce était venu se cacher derrière la haie d'églantiers, afin d'écouter leur conversation ; et quoique Eugénie ne parlât qu'à demi-voix, comme il n'était séparé d'elle que de quelques pas, il n'avait pas perdu un seul mot de l'entretien. « 0 ma charmante Eugénie ! s'écria-t-il en tombant à ses genoux, j'ai tout entendu. En vous occupant des moyens d'assurer le bonheur de ce vieillard, vous avez mis le comble au mien, vous m'avez appris combien vous méritez d'être aimée. »
Léonce parlait encore lorsque Jérôme se réveilla. Aussitôt Eugénie se dégage des bras de
Léonce et s'approche du vieillard. Ce dernier la regarde avec étonnement, et, par respect pour elle, veut se lever. Eugénie l'invite à rester assis. Il s'en excuse en ajoutant : « Il faut que j'aille travailler. — Non, dit Eugénie : reposez-vous aujourd'hui.... — Et ma journée?... — Je vous la payerai. Tenez, acceptez cette bourse : puisset-elle vous faire autant de plaisir que j'en éprouve à vous l'offrir! »
A ces mots, elle se penche d'un air attendri et respectueux, et remet dans les mains tremblantes du vieillard la bourse qui contenait cinquante louis. Léonce contemple Eugénie avec ravissement : jamais elle ne lui avait paru aussi charmante ; jamais elle n'avait fait sur son cœur une impression aussi profonde.
Cependant le vieillard, en ouvrant la bourse, éprouve une espèce de saisissement; il n'a vu de sa vie une somme aussi considérable. Il se frotte les yeux et croit rêver. Eugénie en silence jouit de l'excès de sa surprise. Enfin, Jérôme joignant fortement ses deux mains : « Mais, mon Dieu, dit-il d'une voix entrecoupée, qu'ai-je fait pour mériter un si grand don? »
Et levant la tête, il regarda Eugénie avec des yeux remplis de larmes : <* 0 madame , s'écriat-il, que le Seigneur, pour vous récompen-
ser, vous accorde des enfants qui vous ressemblent! »
Il n'en put dire davantage, ses pleurs lui coupèrent la parole. En ce moment, toute la petite
famille de Jérôme revint en courant. Eugénie pria le vieillard de serrer sa bourse et de taire à tout le monde cette aventure ; elle embrassa de nouveau la jolie petite Simonette, et disant adieu au bon vieillard, elle reprit avec Léonce le chemin du château.
Eugénie , par une délicatesse très-naturelle, ne voulait pas que son beau-père apprît cette aventure avant le jour où devait avoir lieu la fête, dans la crainte que le comte ne lui donnât une autre robe de bal. Ce jour arriva enfin. Le comte resta à la campagne , et Léonce et Eugénie partirent pour Paris. Eugénie, au bal, attira et fixa tous les yeux, non-seulement par les charmes de sa personne , mais par l'élégante simplicité de sa toilette que ne rehaussaient ni les diamants ni les perles ; rien ne nuisait à ses grâces naturelles. Le doux souvenir du vieillard vint plus d'une fois s'offrir à son imagination et ranimer sa gaieté ; plus d'une fois, considérant l'excessive et folle magnificence des jeunes personnes de son âge, elle se dit : « Que je les plains! elles ne connaissent pas les vrais plaisirs. »
Au point du jour,. Léonce ramena Eugénie à la
campagne : il voulait que son père la vît avec sa
toilette de bal; car il brûlait d'impatience de lui
conter l'histoire du vieillard, et il jouissait d'avance
146 EUGENIE ET LEONCE
du plaisir qu'il allait lui procurer. En effet, le comte écouta ce récit avec un attendrissement mêlé de joie ; il serra mille fois dans ses bras l'aimable Eugénie, et de cet instant il eut pour elle tous les sentiments du père le plus tendre. Le lendemain Eugénie et Léonce allèrent visiter le vieillard. Léonce lui annonça qu'il se chargerait du sort de deux de ses enfants, la jolie petite Simonette et son second frère. Simonette fut envoyée à Paris chez une lingère, et son frère placé en apprentissage chez un menuisier. Le comte d'Amilly mit le comble au bonheur du vieillard en lui donnant une vache et un arpent de terre voisin de sa chaumière. L'heureuse mère d'Eugénie , Mme de Palmène , qui revenait de la Touraine, reçut en route la lettre qui contenait tous ces détails.
Mes enfants, ce n'est pas encore à votre âge qu'il est possible d'imaginer l'impression qu'une semblable lettre peut produire sur le cœur d'une mère!... Enfin, la sensible et charmante Eugénie se retrouva dans les bras de Mme de Palmène, qui ne quitta plus sa lille. Eugénie lit toujours les délices de sa mère, de son époux, de sa famille; elle trouva dans son cœur et dans l'estime publique la juste récompense de ses vertus et de sa conduite; et, pour mettre le comble à sa félicité, le ciel
exauça les vœux du vieillard : elle eut des entants digne d'elles, et qui lui firent goûter tout le bonheur qu'elle-même procurait à sa mère.
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Félicie, uniquement occupée de l'éducation de ses deux filles, vivait dans le sein d'une famille aimable qu'elle chérissait, ne voyant que ses parents et ses amis. Chaque jour elle s'applaudissait de son bonheur. Portée à l'étude, douée d'une dme douce et sensible, elle ne connut jamais la haine.
Il n'était point de sacrifice que l'amitié n'eût le droit d'attendre d'elle. Enfin, personne ne dédaignait davantage le faste et la fortune.
Cependant les filles de Félicie commençaient à sortir de l'enfance ; Camille, l'aînée, atteignait à peine sa quinzième année, lorsque sa mère, par la situation de ses affaires, se trouva forcée de la marier. Elle n'avait point de fortune à lui laisser ; elle ne pouvait l'établir qu'en obtenant pour elle une position avantageuse. Un parti sortable s'offrait pour Camille : Félicie ne dut pas balancer ; mais elle n'en sentit pas moins vivement combien il est fâcheux d'être obligée de marier sa fille dans un âge si tendre. En effet, c'est un malheur d'autant plus grand pour une jeune personne de qua-
orze ans, qu'il peut influer sur le reste de sa vie ; son éducation souvent n'est qu'ébauchée et reste imparfaite.
Camille, peu de temps après son mariage, tomba dangereusement malade. Les inquiétudes, Jointes aux veilles et aux insomnies qu'éprouva Félicie, causèrent dans sa santé une altération sensible dont elle se ressentit longtemps après le rétablissement de sa fille. Comme sa poitrine
parut attaquée, les médecins lui ordonnèrent les eaux de Bristol. Elle fut donc obligée de laisser sa chère Camille à Paris, entre les mains d'une
belle-mère, et partit pour l'Angleterre avec Natalie , sa seconde fille , alors dans sa treizième année.
Félicie n'avait pas eu la précaution de s'assurer d'une maison : aussi, en arrivant à Bristol, elle ne put trouver qu'un logement désagréable, séparé seulement par une cloison d'un autre appartement occupé par une Anglaise, malade et alitée depuis dix mois. Félicie, qui savait parfaitement l'anglais, apprit de son hôtesse que cette malheureuse Anglaise se mourait de la consomption. Elle, était veuve; son mari, jeune homme d'une naissance distinguée, avait été déshérité par ses parents pour avoir fait un mariage peu convenable, et n'avait pu, à sa mort, laisser à sa femme qu'une petite pension viagère : circonstance d'autant plus affligeante pour cette infortunée, qu'elle avait une fille âgée de cinq ans, qui perdrait avec sa mère tout moyen de subsister. L'hôtesse fit l'éloge de Paméla (c'était le nom de l'enfant), et assura à Félicie qu'il n'existait pas une plus charmante enfant. Cette histoire intéressa vivement Félicie; toute la soirée elle ne s'entretint avec Natalie que de leur malheureuse voisine et de sa fille.
Félicie et Natalie habitaient la même chambre. Il y avait quelque temps qu'elles étaient couchées : Natalie dormait profondément; Félicie commen-
çait à s'assoupir, lorsqu'un bruit extraordinaire la réveilla en sursaut. Elle prêta une oreille- attentive, et distingua des gémissements qui paraissaient venir de la chambre de l'Anglaise. Alors, se rappelant que la malade n'avait pour la servir qu'une femme de chambre et une garde, Félicie imagina que peut-être son secours ne serait pas inutile. Elle se leva précipitamment, prit sa lampe de nuit et sortit doucement, afin de ne pas réveiller Natalie. Elle traversa une garde-robe où couchait sa femme de chambre ; en passant, elle lui recommanda de ne pas quitter Natalie, et sortit. La porte de la malade était ouverte; Félicie, entendant des accents entrecoupés de sanglots, avança en tremblant.... Tout à coup une femme de chambre en pleurs s'élança hors de la chambre en s'écriant : « C'en est fait! elle n'est plus!... — 0 ciel! dit Félicie, et j'accourais pour vous offrir des secours! — Elle vient d'expirer, reprit la femme de chambre; ô mon Dieu! que deviendra sa malheureuse tille? J'ai moi-même quatre enfants : comment pourrais-je me charger de cette infortunée? —Où est sa fille? interrompit vivement Félicie. — Hélas! madame, la pauvre enfant n'est pas en âge d'apprécier son malheur! Saitelle seulement ce que c'est que la mort?... Elle chérissait sa bonne mère !... car jamais enfant ne
fut plus sensible.... Voyez, elle dort paisiblement près de sa mère, qui vient de rendre le dernier soupir! — Juste Dieu! s écria Félicie, arrachons cette enfant d'un lieu si funeste! »
En disant ces mots, Félicie se précipite vers la chambre. Pour approcher du berceau de l'enfant, il fallait passer à côté du lit de la malheureuse Anglaise. Félicie tressaille ; elle fixe un instant ses yeux remplis de larmes sur le corps inanimé, et, se mettant à genoux : « 0 mère infortunée, ditelle, quelle a dû être l'amertume de vos derniers moments! Vous laissez votre enfant sans appui, sans secours!... Ah! du sein de l'éternité, j'aime à le croire, vous pouvez encore et me voir et m'entendre!... Je me charge de votre enfant; je ne lui laisserai point oublier celle qui lui donna la vie ; chaque jour elle implorera pour sa mère la clémence de l'Être suprême. »
En achevant ces paroles, Félicie se leva et s'approcha du berceau avec la plus vive émotion. Un rideau cachait l'enfant. D'une main tremblante elle l'écarté doucement et découvre l'innocente petite orpheline, dont elle contemple avec ravissement la beauté, la figure angélique et touchante. L'enfant dormait profondément : à côté du lit de mort de sa malheureuse mère, elle goûtait paisiblement les charmes du repos. La sérénité de son
front, la candeur de sa physionomie, qu'un doux sourire embellissait encore, la fraîcheur et l'éclat de son teint formaient avec sa situation un contraste frappant. « Voyez, dit Félicie, comme elle dort! dans quel moment et dans quel lieu!... Pauvre enfant, en vain, en t'éveillant, tu demanderas ta mère.... Mais, du moins, une autre la remplacera : oui, je t'adopte; tu retrouveras dans mon cœur la sensibilité, l'affection d'une mère! Allons, continua Félicie en s'adressant à la femme de chambre, aidez-moi à transporter ce berceau dans ma chambre. »
La femme obéit avec joie, et l'enfant, sans se réveiller, fut portée doucement sur son petit lit dans l'appartement de Félicie. La jeune Natalie s'était levée : inquiète et troublée, elle accourut au-devant de sa mère, qui lui dit : « Approche, Natalie, je t'apporte une seconde sœur; viens la voir, et promets-moi de l'aimer. »
Natalie se mit à genoux auprès du berceau pour mieux considérer l'enfant. Félicie lui conta en peu de mots tout ce qui lui était arrivé. Natalie pleurait en écoutant ce triste récit; elle regardait tendrement la petite Paméla, en l'appelant sa sœur; elle aurait voulu déjà être au lendemain, pour l'entendre parler et l'embrasser mille fois. Enfin il fallut se remettre au lit. Félicie ne put fermer
l'œil de la nuit; mais désire-t-on le sommeil, quand le souvenir d'une bonne action nous en prive?
A sept heures du matin on entra dans la chambre de Félicie. Aussitôt que les fenêtres furent ouvertes, Paméla se réveilla. Félicie courut à son berceau. L'enfant, en l'apercevant, parut surprise; elle la regarda fixement, puis elle sourit et lui tendit les bras; Félicie la serra dans les siens avec transport. Elle croyait à la sympathie (c'est la superstition de tous les cœurs sensibles), et se persuada qu'elle en voyait les effets dans les douces caresses de la petite Paméla, qui lui inspirait déjà une affection si tendre, et elle l'en aima davantage encore. Cependant Paméla ne tarda pas à demander sa mère. Ce nom de mère attendrit vivement Félicie : * Votre maman, dit-elle, n'est plus ici.... »
A ces mots, Paméla fondit en larmes. Xatalie voulut la consoler : « Laissez-lui, dit Félicie, cette affliction touchante! j'avais besoin de voir couler ses pleurs; songez à sa situation, Natalie, et vous éprouverez le même sentiment. »
Quand Paméla fut habillée, elle se mit à genoux et fit tout haut sa prière ; Félicie tressaillit en lui entendant dire : « Mon Dieu, rendez la santé à maman! — Ne faites plus cette prière, dit Félicie,
car votre maman ne souffre plus.... — Elle ne
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souffre plus ! s'écria Paméla ; ù mon Dieu, je vous en remercie!... »
Ces paroles déchirèrent l'âme de Félicie. « Mon enfant, interrompit-elle, dites avec moi : Mon Dieu ! daignez faire le bonheur de maman. »
Paméla répéta cette prière avec ferveur et attendrissement. Ensuite, se tournant du côté de Félicie et la regardant d'un air timide et ingénu : « Permettez-moi, dit-elle, de demander encore à Dieu qu'il me fasse la grâce de rejoindre bientôt maman. »
En achevant ces mots, elle s'aperçut que les yeux de Félicie se remplissaient de larmes; elle se leva et se jeta à son cou en pleurant. Dans ce moment, on vint avertir Félicie que sa voiture était prête ; elle prit sa petite Paméla dans ses bras, et, accompagnée de Xatalie, elle monta en voiture, et partit pour Bath1.
Félicie ne revint à Bristol qu'au bout de quinze jours ; et ne voulant plus retourner dans son premier logement, elle y loua une autre maison. Chaque jour elle s'attachait davantage à Paméla : la douceur angélique, la sensibilité, la reconnaissance de cette enfant, étaient pour elle une douce récompense.
Après avoir passé trois mois à Bristol, Félicie quitta l'Angleterre et retourna en France. Toute sa