‹ Contes moraux de Mme de GenlisChapitre 13 sur 20 · Bath est à quatre ou cinq lieues de Bristol · texte numérisé non relu

Bath est à quatre ou cinq lieues de Bristol

famille applaudit à l'adoption de l'aimable Paméla. Il était impossible de la voir sans s'y intéresser, et de la connaître sans l'aimer. Lorsqu'elle eut atteint sa septième année, Félicie l'instruisit de son sort, et lui conta l'histoire de sa malheureuse mère. Ce triste récit fit verser à Paméla d'abondantes larmes; elle se jeta aux pieds de sa bienfaitrice, et lui dit tout ce que la reconnaissance et la plus vive tendresse lui inspirèrent. Paméla avait l'âme élevée; lorsqu'elle parlait de ses sentiments, elle n'avait plus le langage ni les expressions de l'enfance. On pouvait citer d'elle mille traits charmants, des réponses fines et délicates, une foule de mots heureux et touchants que le cœur seul peut inspirer : cette sensibilité vive et profonde répandait une grâce inexprimable sur toutes ses actions, et donnait à sa douceur un charme qui pénétrait l'âme. On voyait plus d'une fois Paméla avant de s'apercevoir si ses traits étaient réguliers, si elle était belle ou jolie. On n'était frappé que de sa physionomie intéressante, ingénue, de l'expression céleste de son visage. On ne pouvait ni l'examiner ni la louer comme une autre. Elle avait de grands yeux bruns, de longues paupières noires. On ne disait rien de ses yeux ; on ne parlait que de son regard. Elle avait toute l'envie de plaire et d'obliger que donne un bon naturel; elle était

attentive, généreuse, complaisante, sincère autant que naïve. Enfin, on trouvait en elle des qualités et des agréments dont la réunion est bien rare. Elle avait de la finesse, de la franchise et de l'ingénuité; elle était gaie et sensible, douce, quoique un peu vive.

Les seuls défauts qu'eût Paméla venaient même de cette extrême vivacité, qui pourtant ne lui causa jamais le plus léger mouvement d'impatience contre qui que ce fût, mais qui lui donnait une étourderie que peu d'enfants ont poussée plus loin. En voici un trait qui montrera en même temps sa douceur, son respect et sa tendresse pour Félicie. Paméla, beaucoup moins par négligence que par l'effet de sa vivacité et de son étourderie, perdait sans cesse tout ce qu'on lui donnait. Allait-elle se promener, elle ôtait son chapeau pour mieux courir, et rentrant dans la maison toujours en courant, elle oubliait le chapeau sur le gazon. Après avoir travaillé, l'empressement d'aller jouer ne lui permettait ni de rassembler son dé, ses aiguilles, son étui, ni de les serrer : elle se levait précipitamment; le sac à l'ouvrage, tout ouvert, tombait à terre : Paméla sautait par-dessus, et disparaissait en un clin d'œil. On était charmé de la voir courir dans les champs ou dans le jardin; mais on lui défendait de courir dans la maison. Paméla, avec

le plus grand désir d'obéir, oubliait continuellement cette défense; elle tombait régulièrement trois ou quatre fois par jour, et laissait à toutes les portes des lambeaux de robe et de tablier. Enfin, à force de prières, d'exhortations et de punitions, insensiblement elle perdit un peu de cet excès de turbulence. Félicie avait l'attention tous les matins de lui demander compte de ce qu'elle devait avoir dans ses poches et dans son sac à ouvrage, et cet examen journalier contribuait à rendre Paméla moins étourdie.

Un matin que Félicie, suivant cette coutume, visitait les poches de Paméla, elle n'y trouva pas ses ciseaux. Paméla, grondée et questionnée, répondit qu'ils n'étaient pas perdus, qu'elle savait où ils étaient, « Et où sont-ils? demanda Félicie. — Maman, répondit Paméla, ils sont à terre dans le cabinet de ma sœur. — Comment, à terre? Et pourquoi les avez-vous laissés là? — Maman , j'étais dans ce cabinet : je me mouchais; en tirant mon mouchoir, mes ciseaux sont tombés de ma poche; dans ce moment j'ai entendu votre sonnette, je suis aussitôt accourue. — Quoi! sans prendre le temps de ramasser vos ciseaux? — Oui, maman, pour vous voir plus tôt. — Mais vous saviez bien que je vous demanderais compte de vos ciseaux, et que je vous gronderais en ne

les trouvant pas. — Maman, je n'ai pas pensé à cela, je n'ai pensé qu'à vous, au plaisir de vous voir. »

En prononçant ces mots, Paméla avait les larmes aux yeux et rougit; Pélicie la regarda fixement d'un air sévère : Paméla rougit davantage. Celte vive rougeur et l'invraisemblance du récit persuadèrent à Félicie que l'innocente petite Paméla venait de mentir. « Otez-vous de mes yeux, lui dit-elle ; je suis sûre qu'il n'y a pas un mot de vrai dans tout ce que vous venez de me dire; sortez sans répliquer. »

Paméla, tout en larmes, joignit les mains, et tomba aux genoux de Félicie sans proférer une seule parole. Félicie ne vit dans cette action suppliante que l'aveu de sa faute. Elle la repoussa avec indignation, et l'accabla de reproches. Paméla, suivant l'ordre qu'elle avait reçu, gardait toujours le silence, et n'exprimait sa douleur que par ses sanglots et ses gémissements.

Félicie résidait alors à la campagne; elle sortit pour aller à la messe; et au lieu d'y mener Paméla comme à l'ordinaire, elle chargea sa femme de chambre de l'y conduire, et la quitta précipitamment. Arrivée à la chapelle, Félicie eut malgré elle plus d'une distraction; elle tourna plusieurs fois la tête du côté de la porte, et vit enfin arriver

Paméla, les yeux rouges et humides; la pauvre petite se mit humblement à genoux sur les marches de l'escalier. La femme de chambre lui dit de ne pas rester là avec les domestiques, et d'avancer. « Cette place est encore trop bonne pour moi, » répondit Paméla.

Cette humilité toucha Félicie : elle fit signe à Paméla d'approcher ; la pauvre enfant pleura de joie en reprenant sa place à côté de sa protectrice.

Après la messe, la femme de chambre de Félicie s'approcha d'elle. « Paméla, dit-elle, n'avait pas menti. — Comment? — Non, madame, elle m'a priée de descendre avec elle dans le cabinet, et nous y avons trouvé les ciseaux à terre, comme elle l'avait dit. — Bonne Paméla! s'écria Félicie en la prenant dans ses bras ; et tu te laissais accuser, maltraiter, sans rien dire pour ta justification? — Ma chère maman, vous m'aviez défendu de parler. — Et tu tombais à mes genoux, tu paraissais me demander pardon! — Je dois toujours demander pardon quand maman est fâchée contre moi ; quand elle me gronde, j'ai sûrement tort. — Mais j'étais injuste. — Non; ma bienfaitrice, ma tendre mère ne peut jamais l'être avec moi! * Qui pourrait ne pas adorer une enfant capable d'un semblable attachement, et qui montre une douceur, une soumission si touchantes?

Paméla souffrit beaucoup de ses dents de sept ans. Elle eut à cette époque une langueur qui dura plus d'un an. Félicie, pour la mieux soigner, la fit coucher tout ce temps dans sa chambre. Paméla, voyant l'inquiétude de Félicie, cherchait à lui cacher ses souffrances, ses longues insomnies. Félicie se relevait souvent, la prenait dans ses bras, lui donnait à boire. Paméla ne recevait jamais de semblables soins sans verser des larmes d'attendrissement et de reconnaissance. Elle conjurait Félicie de se coucher promptement. « Dormez , maman, disait-elle : votre sommeil me fait du bien. Quand j'entends à votre respiration que vous êtes endormie, je souffre mille fois moins. »

Il n'est point de sentiment honnête qui fût étranger au cœur de Paméla, même ceux qui semblent ne devoir être que le fruit de la réflexion et de l'éducation. A peine se souvenait-elle de l'Angleterre : elle chérissait trop Félicie pour ne pas aimer la France; mais elle n'oubliait pas qu'elle était Anglaise, et conservait pour sa patrie un attachement d'autant plus vertueux, qu'elle n'aurait pu sans désespoir envisager la nécessité d'y retourner pour s'y fixer. Un jour (elle avait huit ans), Félicie écrivait, et Paméla jouait tranquillement tout près d'elle. On était alors en guerre avec l'Angleterre; tout à coup Félicie entend le bruit du canon : elle

écoute et s'écrie : « Voila peut-être l'annonce d'un avantage sur les Anglais. »

En disant ces mots, ses regards tombent sur Paméla, et sa surprise est extrême en la voyant pâlir, rougir et baisser les yeux. Dans ce moment plusieurs personnes entrèrent dans la chambre, on vint avertir que le dîner était servi. Paméla paraissait toujours tremblante et troublée. Félicie voulant absolument lire au fond de son âme : « Il faut, dit-elle, savoir pourquoi on a tiré le canon. Je me flatte encore que nous avons battu les Anglais. »

A peine Félicie achevait-elle ces paroles, que Paméla, fondant en larmes, se précipite à ses pieds. « 0 maman ! s'écria-t-elle, pardonnez à ma douleur! Je n'en aime pas moins les Français; mais je suis née en Angleterre ! »

Ce mouvement singulier pour son âge toucha profondément Félicie. « Mon enfant, dit-elle, un instinct touchant et sublime t'inspire mieux que ne pourrait faire la raison! En croyant commettre une faute, tu remplis un devoir sacré : conserve toujours à ton pays, à celui de tes pères, cet intérêt si tendre! Aime les Français, tu le dois; mais n'oublie jamais que l'Angleterre est ta patrie. »

Ces paroles ranimèrent Paméla et la pénétré-

rent de joie; et le soir même, avant de se coucher, elle ajouta à ses prières celle-ci : « Mon Dieu! faites que les Anglais et les Français ne se haïssent plus, et qu'ils ne se fassent jamais de mal. »

Avec un si bon cœur, il était impossible que Paméla n'eût pas une piété sincère et tendre. Certaine que Dieu la voyait et l'entendait dans tous les instants de sa vie, elle ne faisait jamais de fautes sans lui en demander pardon avec des larmes touchantes du repentir le plus vrai. Mais avant d'implorer ce pardon, elle s'accusait à Félicie : « Dieu, disait-elle, pourrait-il me pardonner si je manquais de confiance en maman? D'ailleurs une faute me pèse tant, quand maman l'ignore! et puis il est si doux d'ouvrir son cœur à ceux qu'on aime!... Maman me donnera peut-être une petite pénitence; mais elle causera, elle raisonnera avec moi, elle louera la sincérité de sa Paméla, elle l'embrassera mille fois ; et ce soir, en me couchant, quand je lui demanderai sa bénédiction, elle me la donnera avec encore plus de tendresse qu'à l'ordinaire, s'il est possible. »

Après ces réflexions, Paméla se jetait dans les bras de sa mère, et elle y trouvait le prix de sa candeur et de son affection.

Ne pouvant se séparer de sa bienfaitrice, préfé-

rant à tout autre plaisir celui d'être avec elle, même sans lui parler, établie dans sa chambre, tandis que Félicie lisait, écrivait, ou faisait de la musique, Paméla s'amusait en silence et sans faire le moindre bruit. De temps en temps, cependant , elle se levait doucement et sur la pointe des pieds, elle s'approchait de Félicie, l'embrassait, et puis retournait à sa place. Plus d'une fois, quittant brusquement ses joujoux, elle vint se précipiter, en pleurant, dans les bras de Félicie : « Au lieu déjouer, disait-elle, je pensais à vous, maman, à vos bienfaits. »

En parlant ainsi, Paméla tombait aux pieds de sa bienfaitrice: elle embrassait ses genoux, et, avec l'expression passionnée et toute l'énergie du sentiment et de la reconnaissance, elle se rappelait tout ce qu'elle lui devait.

Une enfant si extraordinaire, si attachante, ne pouvait être par la suite une personne médiocre : aussi Paméla, à dix-sept ans, justilia-t-elle toutes les espérances que son enfance avait fait concevoir. Elle avait de l'instruction, des talents agréables, et toute l'adresse qui sied si bien à une femme. 11 n'y avait point de travaux qu'elle n'eût appris et qu'elle ne sût faire. Elle pouvait également se passer de brodeuse, de lingère et de marchande de modes; elle dessinait bien, peignait parfaitement

des fleurs, et jouait supérieurement de la harpe, talent d'autant plus précieux pour elle, qu'elle le devait uniquement à sa mère, qui avait été sa seule maîtresse de harpe. Paméla aimait la lecture, l'histoire naturelle, la botanique. Elle avait une très-belle écriture, et pour son style, on n'avait pas eu de peine à le former; avec une âme si délicate, pouvait-elle écrire sans goût, ou manquer de force et d'imagination ? Elle avait conservé l'ingénuité et toutes les grâces de son enfance, des manières caressantes, une gaieté franche et communicative, et cette douceur attrayante qui lui gagnait tous les cœurs. Gomme l'amusement favori de son enfance avait été de s'exercer à courir et à sauter, elle jouissait d'une excellente santé; quoique ses traits fussent délicats, sa taille mince et légère, elle avait cependant une force étonnante. Il était impossible de la surpasser à la course; personne ne marchait mieux qu'elle et ne dansait de meilleure grâce. Elle joignait à tous ces agréments une bonté qui ne se démentit jamais. Elle travaillait souvent en secret pour les pauvres; elle méritait cet éloge qu'un auteur moderne a fait d'une reine infortunée; on pouvait dire de Paméla : « Qu'elle montrait ces vertus douces et bienfaisantes que la philosophie enseigne aux hommes et que la nature donne aux femmes. »

Natalie, plus âgée que Paméla de sept ans, allait dans le monde depuis quelques années; ainsi que sa sœur Camille, elle faisait le bonheur de sa mère. Cette félicité si pure fut troublée par un événement qui plongea Félicie dans la plus juste affliction. Elle avait une jeune belle-sœur nommée Alexandrine, qui, par ses vertus et ses talents, faisait les délices de sa famille. Attaquée depuis six mois d'une maladie de langueur, que d'abord on ne jugea pas dangereuse, Alexandrine prit la résolution d'aller passer un an dans les provinces méridionales. Félicie éprouva le double chagrin de voir partir sa mère avec Alexandrine. Cette vertueuse mère consentit à se séparer de sa fille, à supporter les fatigues d'un triste voyage et les peines d'une longue absence, pour suivre une belle-fille à laquelle ses soins devenaient nécessaires. Hélas! elle emportait du moins des espérances consolantes; mais elle les perdit lientot sans retour. Le voyage ne fit qu'augmenter les maux d'Alexandrine.... Enfin, les symptôn es les plus funestes achevèrent de^avir un reste d't spoir.

Félicie, instruite par sa mère de ces douloureux détails, cherchait encore à s'abuser, lorsqu'elle reçut d'elle une lettre conçue en ces termes :

De N..., ce... novembre 1792.

« Elle existe encore!... mais peut-être, quand

vous recevrez cette lettre elle ne sera plus!.,. 0 ma fille! que deviendra votre malheureux frère?... que deviendrai-je moi-même avec sa douleur et la mienne?. ..Etje suis àdeux cents lieues de vous!... Cette créature angélique que nous allons perdre, nous ne la connaissions qu'imparfaitement : une vie tranquille et fortunée, telle qu'était la sienne, ne pouvait faire briller les vertus sublimes qu'elle possède. Vous n'avez point d'idée de son courage, de sa piété, de sa patience, de sa parfaite résignation. Je vous ai mandé qu'elle s'abusait sur son état; j'étais dans l'erreur : elle était éclairée, même en partant de Paris; elle le dit alors en secret à sa femme de chambre. Je tiens ce détail de Julie elle-même....

« Pour adoucir l'horreur de notre situation, l'infortunée voulait du moins nous persuader qu'elle conserve l'illusion que nous avons perdue; mais hier elle s'est trahie avec moi. Nous étions 'tête à tête : elle m'a dit qu'elle désirait recevoir les sacrements le surlendemain, et qu'elle me conjurait de l'annoncer à son mari avec les précautions et les ménagements nécessaires pour qu'il n'en fût point alarmé; ensuite, elle est tombée dans une profonde rêverie. Afin de l'arracher à ses réflexions, je lui ai dit que je vous écrirais ce matin. A ces mots, elle a paru vouloir me con-

lier quelque chose, et je me suis aperçue qu'elle balançait. J'ai serré sa main dans les miennes, en lui demandant si elle désirait me donner une commission pour vous. « Oui, m'a-t-elle répondu. Une. inquiétude me tourmente, et la voici : vous savez qu'à treize ans j'ai eu le malheur de perdre ma mère ; on me mit alors au couvent : peu de jours après, une pauvre femme paralytique me fit demander au parloir; elle m'apprit que ma mère, pendant les deux dernières années de sa vie, l'avait fait subsister. J'embrassai cette malheureuse femme en pleurant; depuis ce temps je prends soin d'elle. Daignez, maman, daignez recommander cette femme à ma sœur, et lui dire de ma part que mon amitié l'en charge. Julie vous donnera son adresse ; de grâce, envoyez-la demain à ma sœur. »

« Je n'ai pu répondre que par des larmes. Alexandrine m'a baisé la main avec une expression déchirante.... Dans ce moment, cette petite chienne que vous lui connaissez, et qu'elle aime tant, Zémire, a voulu monter sur son lit. Je l'ai prise sur mes genoux. Votre sœur s'est penchée pour la baiser : « Pauvre Zémire! a-t-elle dit. Maman, vous aimez les chiens, je vous la donne; promettez-moi de la garder toujours. » Vous saurez, ma lille, apprécier de tels traits. Au moment

de tout quitter, penser à tout! ne rien oublier!... A vingt-quatre ans, belle, heureuse, jouissant de la plus grande considération, près de se séparer pour toujours du mari le plus aimé, d'un enfant charmant, d'une tante chérie, qui fut à la fois pour elle une bienfaitrice généreuse et l'amie la plus aimable.... enfin, en consommant le plus douloureux sacrifice, conserver une humanité si touchante! s'occuper du soin vertueux d'assurer un sort à l'infortunée dont elle était le seul appui, vous léguer sa pauvre femme, s'occuper encore des petits détails dont une légère maladie suffirait pour distraire tout autre, ne pas même oublier son chien!... Ah! comment ne pas admirer une bonté si prévoyante, un courage si héroïque!... Adieu, ma fille; je vous envoie la seule consolation que je puisse vous offrir dans ce moment: c'est l'adresse de la pauvre femme qu'il vous sera bien doux de voir et de soigner. »

Aussitôt que Félicie eut lu cette lettre, elle demanda sa voiture, et, accompagnée de Paméla, elle se fit conduire dans la rue du Faubourg-Saint- Jacques. C'était là que demeurait la pauvre femme, nommée Mme Busca, et qu'on n'appelait dans son quartier que la sainte femme. L'étonnement de Félicie et de Paméla, en la voyant et en l'écoutant,

fut égal à la pitié qu'elle leur inspira. Cette malheureuse femme paralytique avait les jambes et les mains entièrement desséchées. Ses doigts, horriblement allongés, paraissaient disloqués, et avaient perdu toute forme humaine. Son visage n'offrait rien de hideux; mais il était d'une maigreur et d'une pâleur frappantes. Elle ne pouvait ni soulever ni tourner la tête; elle la portait inclinée sur sa poitrine; et, dans cet affreux état depuis dix-sept ans, elle avait cependant conservé toute sa connaissance et toute sa raison. Elle couchait dans une grande chambre proprement arrangée; un ecclésiastique d'une figure vénérable était assis à côté de son lit.

Félicie, en entrant, se fit connaître pour la bellesœur d'Alexandrine. A ces mots, la pauvre femme leva les yeux au ciel, et au même moment son vi sage se couvrit de larmes. « Ah! madame s'écriat-elle, quel ange vous avez pour sœur!... Elle est bien jeune, et pourtant il y a onze ans qu'elle me tient lieu de tout! .. Si vous saviez, madame, quels soins j'en ai reçus! — Elle venait souvent vous voir?... — Avant son mariage, comme elle ne pouvait sortir du couvent, je me faisais porter trois fois la semaine à son parloir ; alors elle demandait la permission de passer la grille, afin d'être plus près de moi; elle m'apportait son déjeuner

qu'elle avait préparé elle-même. Comme je ne pouvais me servir de mes mains, elle me faisait manger, et avec une bonté ! une attention !... Enfin, madame, savez-vous la grande pénitence que pouvait lui infliger sa bonne ? c'était de lui dire : « Demain vous ne ferez pas manger Mme Busca ; ce sera moi qui la servirai toute seule. » Alors elle devenait obéissante comme un mouton. Elle me faisait toujours l'honneur de m'appeler sa mère, et elle voulait que je l'appelasse ma fille : eh bien ! quand je voyais que la bonne n'était pas contente d'elle, je l'appelais mademoiselle. Cette chère enfant ne tenait pas à cela; les larmes lui roulaient dans les yeux, et elle allait aussitôt demander pardon à sa bonne.... Vous pleurez, mesdames, poursuivit la bonne femme ; que serait-ce donc si je vous disais tout ce qu'elle a fait pour moi depuis son mariage ? Une jeune et charmante dame comme elle, venir tous les deux ou trois jours s'enfermer des heures entières avec une paralytique!... Elle m'apportait du linge, des fruits, des confitures, et souvent elle me lisait un chapitre des saints Evangiles.... Vous savez, madame, comme elle chante divinement. Un jour je la priai de chanter. « Je ne sais, dit-elle, que de vilaines chansons mondaines qui ne plairaient pas à ma jnère, mais j'apprendrai pour elle quelque beau

cantique. * En effet, quatre ou cinq jours après, elle vint me chanter plusieurs noëls d'une beauté!... En vérité, madame, je croyais voir, je croyais entendre un ange!... Une autre fois, elle fit apporter sa harpe, et elle en joua pour moi plus de deux heures.... Mais ce n'est pas tout, madame : vous voyez l'état où je suis; il faut que

vous sachiez encore que tous mes membres sont douloureux et déformés, et que je ne passe pas de semaine sans avoir des convulsions terribles. Si ce n'était, madame , pour vous faire connaître votre digne sœur, je n'oserais entrer dans de pareils détails.... — Ah! parlez, interrompit vivement Félicie, en versant d'abondantes larmes ,

parlez. — Eh bien! madame, reprit la femme, l'humanité chrétienne de ce cher ange était telle, qu'il n'y a point de services que je n'aie été forcée d'accepter d'elle. Par exemple, puisque vous l'ordonnez, je vous dirai qu'on ne peut me couper les ongles sans me faire éprouver une très-grande souffrance, à moins d'une extrême adresse, et voilà le soin dont elle se chargeait régulièrement.:.. Sûrement, madame, vous aurez remarqué ses petites mains si blanches et si délicates ; mais vous ignorez que toutes les semaines ces jolies mains lavaient les pieds d'une pauvre infirme !.... »

La femme se tut, et ses larmes recommencèrent à couler. Félicie et Paméla n'étaient pas en état de parler. Il y eut un moment de silence. Au bout de quelques minutes, une jeune fille entra dans la chambre, et demanda à la pauvre femme si elle n'avait besoin de rien. La femme la remercia, et la jeune fille sortit. Alors l'ecclésiastique, qui était toujours resté au chevet du lit de la femme, s'adressant à Félicie : « Madame , dit-il , apprendra sûrement avec intérêt que cette jeune personne, qui offrait ses services à Mme Busca, est la fille d'une de ses voisines , et toutes les autres Voisines de Mme Busca sont aussi obligeantes. L'une vient travailler auprès d'elle, l'autre arrange sa chambre, une troisième se charge de lui apporter de la

lumière et d'entretenir son feu; enfin, madame, l'esprit de charité de votre respectable sœur semble animer toutes les personnes qui habitent cette maison. 11 est vrai que l'exemple de cette jeune et vertueuse dame n'a pas peu contribué à redoubler l'activité d'un zèle si louable. — Ah! dit Félicie, de quelle admiration je me sens pénétrée!... — En efl'et , madame, reprit l'ecclésiastique, ce que vous venez d'entendre, et cette pauvre femme qui est devant vous , méritent bien d'inspirer de semblables sentiments. Cette femme malheureuse! si vous connaissiez, madame, sa piété et la sublimité de sa religion !... Elle ne vous a pas dépeint tous ses maux; ce corps desséché et sans mouvement est couvert de plaies et d'ulcères. J'épargne à votre sensibilité les détails que vous n'entendriez pas sans frémir.... —Ah! l'infortunée, s'écria Félicie; eh quoi! ne peut-on soulager ses souffrances ? n'est-il point de remèdes?... — Non, madame, il n'est point d'art humain qui puisse les adoucir;' mais elle est d'autant plus admirable qu'elle ne se trouve point à plaindre. — Se peutil?...— Oui, madame, reprit la femme, non-seulement j'accepte avec résignation ces maux passagers, mais je les endure avec joie. Eh! comment peut-on s'en étonner? Pour des souffrances d'un moment, supportées avec patience, obtenir un

bonheur éternel! Nos récompenses seront proportionnées à nos mérites. Quelle reconnaissance je dois à Dieu de m'avoir mise dans une situation où je puis avoir un mérite continuel à ses yeux, celui de souffrir sans me plaindre, dans une situation où rien ne peut me distraire de lui, où tout m'invite à ne m'occuper que de l'éternité !... Oh! que mes maux me sont chers! ils ont expié les fautes de ma jeunesse, ils ont purifié mon cœur, ils m'ont détachée de tous les faux biens! Le monde n'existe plus pour moi ; il ne peut plus ni me séduire ni me corrompre : mon âme n'habite plus cette terre étrangère; elle est déjà unie à son Créateur.... Mon Dieu! je vous vois, j'entends votre voix paternelle; elle m'élève, elle me fortifie, elle m'ordonne de me soumettre sans murmure; elle me promet à ce prix une couronne immortelle! 0 mon Dieu! je vous obéis avec transport, j'adore vos décrets, je bénis ma destinée, et je ne la changerais pas pour le sort le plus brillant de l'univers. »

En parlant ainsi, cette femme s'exprimait avec autant de force que de sentiment : le son de sa voix n'annonçait plus l'état de faiblesse et d'épuisement où la réduisaient ses souffrances; ses yeux éteints et languissants brillaient en ce moment d'un feu extraordinaire. Félicie et Paméla l'écou-

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taient et la contemplaient avec ravissement. « Eh bien! madame, dit l'ecclésiastique, auriez-vous pu croire que, dans un semblable état, il fût possible de se trouver heureuse? Cette femme qui bénit sa destinée, que deviendrait-elle sans la religion?... Quelle serait l'horreur de sa situation, si elle pouvait douter des vérités éternelles dont elle est pénétrée!... L'athée, qui cherche à faire des prosélytes, que pourrait-il répondre à cette femme, lorsqu'elle lui dirait : «Vous voulez m'arracher l'unique consolation qui me reste et que je puisse goûter! vous voulez me plonger dans le plus affreux désespoir !... Cruel ! voyez mes maux, voyez mon courage, ma patience, ma résignation, le calme de mon âme, et frémissez de votre téméraire dessein ! »

Félicie applaudit à la justesse de cette réflexion, et quitta la pauvre femme, en se promettant bien de revenir la voir aussi souvent que ses occupations et ses devoirs pourraient le lui permettre. Félicie et Paméla ne s'entretinrent tout le reste du jour que d'Alexandrine et de la sainte femme. « Comment se peut-il, disait Paméla, que jamais matante ne nous ait parlé de cette femme? — Voilà, reprit Félicie, ce qui doit mettre le comble à notre admiration. Tel est le caractère de la véritable vertu. Quand c'est la raison seule qui fait

faire une bonne action, alors on est tenté de s'enorgueillir des efforts qu'il en coûte; mais, quand c'est le sentiment qui nous porte au bien, au lieu de s'admirer soi-même, on se dit : « Je ne mérite pas d'éloges; je n'ai fait que suivre mon inclination et les mouvements de mon cœur. » Avez-vous jamais vu un avare se décider à faire un présent ? C'est toujours avec une pompe , un emphase qui prouvent combien cette action lui est peu familière et combien il en tire de vanité. En effet, elle lui coûte tant, qu'il faut bien lui pardonner le sot orgueil qu'il montre. Remarquez, au contraire, avec quelle noble simplicité une personne généreuse sait donner. C'est ainsi que les âmes communes tirent vanité de leurs bonnes actions, parce que, les trouvant pénibles, elles y attachent un mérite extrême ; tandis que les grandes âmes sont préservées de cet orgueil par leur élévation même et par leur penchant sublime pour tout ce qui est honnête et vertueux. — Celte réflexion, dit Paméla, devrait bien faire aimer la modestie, ou du moins engager ceux qui en manquent à cacher avec soin leur orgueil, et à ne jamais se vanter de ce qu'ils ont fait de louable, puisqu'une conduite différente ne sert qu'à déceler la petitesse de leur âme et leur peu de goût pour la vertu. »

Peu de jours après cet entretien, Félicie reçut

l'accablante nouvelle de la mort de sa belle-sœur; elle l'avait toujours tendrement aimée, et les détails contés par la sainte femme la lui avaient encore rendue plus chère. Quoiqu'elle fût préparée depuis trois mois à cet événement, elle en ressentit une profonde douleur. Elle s'empressa d'aller trouver la sainte femme, pour goûter la triste consolation de pleurer avec elle , et d'entendre un éloge funèbre digne de celle qui en était l'objet.

Pamela voulut remplacer l'intéressante et vertueuse Alexandrine auprès de la pauvre femme. Elle lui rendait les mêmes soins, et la visitait régulièrement deux fois la semaine. Il y avait près d'un an qu'elle remplissait ces devoirs touchants, lorsqu'un matin, tandis qu'elle était occupée à laver les pieds de la sainte femme, la porte de la chambre s'ouvrit tout à coup; un homme de cinquante ans, d'une figure noble et imposante, parut; après avoir fait quelques pas, il s'arrêta.... Paméla était à genoux ; elle tenait les jambes desséchées de la pauvre femme , et les essuyait. Dans cette attitude, elle avait la tête penchée, et ses longs cheveux retombant sur son visage en cachaient une partie. Au bruit que fit l'inconnu, elle leva la tête, et ne put retenir un mouvement de surprise; une vertueuse rougeur se répandit sur son visage, et la rendit encore plus intéressante. Se retour-

nant vers une femme de chambre anglaise qui l'avait accompagnée, elle la gronda un peu en anglais d'avoir oublié de mettre le verrou.

Aussitôt l'inconnu transporté s'écria en anglais :

«Grâce au ciel, cet ange est une compatriote! » L'étonnement de Paméla fut extrême, et son embarras s'accrut encore lorsqu'elle vit l'inconnu s'approcher, prendre une chaise, et s'asseoir gravement vis-à-vis d'elle. Tandis qu'elle se pressait

d'envelopper les jambes de la bonne femme afin de s'en aller, l'inconnu ne cessait de regarder fixement Paméla. Il était tellement absorbé dans sa rêverie, qu'il n'avait pas l'air de s'apercevoir de l'embarras que causait sa présence. Enfin, Paméla se leva, dit adieu à la vieille femme, et passant devant l'inconnu en lui faisant une profonde révérence, elle sortit précipitamment.

Quelques jours après cette aventure, Paméla sut de sa protégée que l'inconnu était resté près d'une heure avec elle, qu'il lui avait fait mille questions sur la jeune personne qu'il venait de voir auprès d'elle, qu'il avait demandé son nom et celui de la personne qui l'avait élevée.

Le soir même, Félicie reçut une lettre qu'elle fit lire à Paméla, et qui était conçue en ces termes :

« Madame, je ne puis me résoudre à retourner en Angleterre sans prendre les ordres de la personne généreuse qui a daigné adopter une orpheline anglaise. L'aimable Paméla fait trop d'honneur à sa patrie et à l'éducation qu'elle vous doit, madame, pour ne pas inspirer le plus vif intérêt à un Anglais qui n'est pas indigne de jouir du bonheur de contempler de près la vertu. J'ai cinquante ans; ainsi, madame, j'ai le droit de vous

dire sans détour que la scène dont j'ai été témoin il y a quelques jours a fait sur mon cœur la plus profonde impression. La charmante Paméla à genoux, et lavant les pieds de cette malheureuse femme paralytique, ne s'effacera jamais de mon souvenir.. On m'a dit qu'elle avait en Angleterre des parents qui refusaient de la reconnaître : daignez me confier le secret de sa naissance ; je vous offre pour elle les services et le zèle du père le plus tendre.

« Je suis, avec respect, etc.

« Charles Aresby. »

« Je vous en prie, maman, s'écria Paméla après avoir lu ce billet, ne voyez point cet Anglais. Vous êtes tout pour moi ; ne cherchez point à me faire reconnaître par des parents qui m'ont abandonnée : je suis à vous; que manque-t-il à mon bonheur?... — • Mais, mon enfant, reprit Félicie, si vos parents vous reconnaissaient, vous auriez un nom, un état.... — Vous me donnez le doux nom de fille ; vous me permettez de vous consacrer ma vie; que pourrais-je encore désirer?— Laissezmoi recevoir cet honnête Anglais : son admiration pour ma Paméla me donne, je l'avoue, le désir de le connaître. Il sait apprécier mon enfant; n'estce pas un titr.e auprès de moi? Mais je te promets

de ne jamais lui confier ton nom sans ton

aveu. *

A cette condition, Paméla donna son consentement à la visite de l'Anglais, et dès le lendemain M. Aresby fut reçu chez Félicie. Après les premiers compliments, M. Aresby renouvela ses offres de service, et conjura Félicie de lui confier le nom de famille de Paméla. Félicie lui avoua naturellement que Paméla elle-même s'opposait à cette confidence. « Je perds, dit M. Aresby, l'occasion de lui être utile. — Du moins, monsieur, reprit Paméla, ne doutez point de ma reconnaissance. Je ne puis envisager sans effroi le moindre changement dans mon sort, puisque je trouve dans la tendresse de ma généreuse bienfaitrice une félicité qui remplit tous les désirs de mon cœur ; mais je n'en suis pas moins touchée de vos bontés. »

M. Aresby regarda Paméla avec attendrissement, et se retournant vers Félicie : « Je pars, ditil, à la fin de cette semaine; oserais-je espérer, madame, que vous daignerez me permettre de me rappeler quelquefois à votre souvenir? »

Félicie le remercia et lui demanda son adresse.

« Je n'habite plus Londres, dit M. Aresby, et je voyage souvent; mais si vous voulez bien, madame, adresser vos lettres à Londres, sous l'en-

veloppe de Mme Selwin, elles me parviendront sûrement. »

A ce mot de Selwin, Félicie s'émut, et Paméla se troubla. M. Aresby, qui regardait Félicie, remarqua sa surprise, et lui demanda si Mme Selwin avait l'avantage d'être connue d'elle. « Je connais son nom , répondit Félicie. — Ce nom , reprit M. Aresby, est le mien. — Comment? — Oui, madame; je l'ai quitté en épousant une héritière dont on ne pouvait obtenir la main qu'en prenant le nom de sa famille; je suis veuf depuis dix ans, et je n'ai point d'enfants. — Aviez-vous un frère? demanda Félicie avec une extrême émotion. — Hélas! madame, répondit M. Aresby, j'en ai eu deux, et je les ai perdus. Mme Selwin est veuve du second, et le troisième.... —Eh bien! monsieur? — Cet infortuné, égaré par une passion funeste, méconnut l'autorité paternelle.... Il fut déshérité. Le repentir, le chagrin abrégèrent ses jours.... Notre malheureux père le suivit de près dans la tombe.... J'étais absent alors.... un nouvel enchaînement de malheurs me força de prolonger mes voyages, et je ne revins en Angleterre qu'au bout de quatre ans. J'y appris la mort de la veuve de mon second frère.... Elle avait laissé une fille ; je formai le projet de chercher cette enfant et de l'adopter. La femme qui s'en était chargée venait

de mourir ; mais le mari de cette femme m'apprit qu'il tenait d'elle que la malheureuse orpheline n'avait survécu que de quelques mois à sa mère : cet homme ajouta qu'il n'avait revu sa femme que six mois après la mort de ma belle-sœur, et que déjà l'enfant n'existait plus.... »

En prononçant ces paroles, M. Aresby s'aperçut que Paméla cherchait en vain à cacher les larmes dont son visage était inondé. Surpris de son agitation, de sa pâleur, il la considère avec émotion. Félicie, aussi troublée que Paméla, tenait une de ses mains dans les siennes, et serrait tendrement cette main tremblante.... Tout à coup, Paméla éperdue se lève, et s'avançant d'un pas chancelant vers M. Aresby : « Oui, dit-elle, je dois me faire connaître au frère de mon pèrec — Juste ciel ! » s'écrie M. Aresby en se précipitant vers elle.

Paméla, saisie d'un effroi qu'elle ne peut vaincre, recule et se jette dans les bras de Félicie. « 0 ma mère! dit-elle tout en larmes, ma bienfaitrice', c'est à vous seule que j'appartiens! gardez votre enfant! ne l'abandonnez point!... Si vous cédez vos droits sur moi, vous me donnerez la mort!... »

En achevant ces mots, Paméla laisse tomber sa tête sur le sein de Félicie; ses yeux se ferment :

elle s'évanouit. Félicie, hors d'elle-même, appelle du secours. Paméla bientôt reprend sa connaissance; elle ouvre les yeux. M. Aresby saisit une de ses mains. « 0 Paméla! lui dit-il, bannissez des craintes insensées et qui m'outragent ! Je n'ai ni le droit ni le désir inhumain de vous arracher des bras de votre bienfaitrice ; vous devez lui consacrer tous les moments de votre vie !... S'il est vrai que vous soyez cette enfant, cette infortunée Selwin, dont j'ai si longtemps déploré la perte, vous ne trouverez en moi qu'un ami, qu'un tendre père, incapable d'exiger de vous le plus léger sacrifice!... »

Paméla se jeta dans les bras de Félicie; elle exprima sa joie et sa reconnaissance pour M. Aresby avec cette grâce, cette sensibilité passionnée qui la caractérisaient. Félicie s'empressa d'aller chercher une cassette qui contenait les preuves de la naissance de Paméla. M. Aresby y trouva des lettres et différents papiers que la femme de chambre de Mme Selwin avait jadis remis à Félicie. Cette femme ayant reçu alors quelques présents de Félicie, on devina facilement qu'alin de ne pas les partager avec son mari, elle avait supposé la mort de la jeune Selwin, sûre d'ailleurs que cette enfant ne reparaîtrait jamais en Angleterre.

M. Aresby, au comble de ses vœux de retrouver

sa nièce dans cette même jeune personne dont les vertus avaient fait sur son cœur une si profonde impression, voulut qu'elle prît son nom dès le jour même : par la suite, son affection pour Paméla devint si tendre, qu'il s'établit en France. Paméla sut mériter ses bienfaits par son attachement et sa reconnaissance. Elle ne quitta jamais Félicie ; et le soin de la rendre heureuse fut toujours pour elle le premier, le plus doux de ses devoirs.

Dans la province de Normandie, à quelques lieues de Forges.1, près de la riche abbaye de Bobec vivait un bon fermier nommé Anselme. Il était pauvre, et pourtant si heureux, que depuis quinze ans il n'était sorti de sa chaumière que pour aller à l'église. Sa petite habitation était isolée, au milieu d'une forêt ; il n'avait, pour société, que sa femme et ses cinq enfants, et il n'en désirait

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