I. Village célèbre par ses eaux minéialcs
pas d'autre. Il ne pouvait imaginer qu'après avoir labouré son champ, il fût possible de trouver un plaisir plus doux que celui de se reposer au sein de sa famille. Trois arpents de terre, deux vaches, quelques poules formaient toutes ses possessions. Il avait à son service une servante et un pâtre, qu'il est nécessaire de vous faire connaître particulièrement. La servante se nommait Jacqueline. Élevée depuis son enfance dans la maison d'Anselme, elle avait !es mœurs et les goûts sédentaires de ses maîtres, et n'avait jamais été à plus d'une demi-lieue de la chaumière : elle ne connaissait que l'abbaye de Bobec et sa petite église. Elle avait bien entendu parler de Forges, mais comme ce village était à quatre lieues de son habitation, elle n'avait jamais eu la tentation d'entreprendre un aussi long voyage.
Jacqueline, comme vous le croyez bien, ne savait pas lire; elle n'avait môme, de sa vie, ouvert un livre. Ses talents étaient bornés ; ils se réduisaient à savoir traire les vaches, faire du fromage, et aider sa maîtresse dans les petits travaux du ménage; son esprit n'aurait pas embrassé des connaissances plus étendues ; elle n'avait précisément que le degré d'intelligence nécessaire pour remplir passablement les devoirs de son état, et si le ciel ne lui eût pas donné des maîtres patients et hu-
mains, elle eût plus d'une fois couru le risque de perdre sa condition; mais du moins elle ne faisait point de fautes volontaires. Sa mémoire était presque nulle ; joignez à .cela qu'elle manquait de jugement et d'activité; mais ses intentions étaient si droites, son cœur si bon, que jamais Anselme et sa femme n'avaient pu se résoudre à la gronder. Le pâtre Michel , qui gardait les vaches , était encore moins actif, plus inintelligent que Jacqueline. La faiblesse de sa constitution excusait, aux yeux de l'indulgent Anselme, son indolence et son incapacité, d'ailleurs Michel était d'un naturel doux et paisible ; il avait de la probité, un sangfroid inaltérable, et une sérénité d'àme que rien ne pouvait troubler.
Il y avait tant de conformité entre Michel et Jacqueline, qu'il eût été impossible que, se voyant tous les jours, ils ne se fussent pas attachés l'un à l'autre. La sympathie ne tarda pas à se déclarer, et les deux jeunes gens demandèrent à leurs maîtres la permission de se marier ; ce qui leur fut accordé. Jacqueline, au bout de trois ans, se trouvait mère de trois enfants, qui furent élevés avec ceux d'Anselme.
Vers ce temps, Jacqueline éprouva un sensible chagrin. La femme d'Anselme mourut, et le bonhomme ne survécut que deux ans à sa femme.
Jacqueline et Michel perdaient le meilleur des maîtres, et le seul appui qu'ils eussent sur la terre. Des parents, tuteurs des enfants, vinrent s'emparer du petit héritage, et furent assez cruels pour renvoyer Michel et Jacqueline.
Il leur fallut quitter la cabane chérie qu'ils étaient habitués à regarder comme leur maison paternelle; il leur fallut s'arracher des bras des petits enfants du vertueux Anselme, de ces enfants qui, depuis deux ans, donnaient à Jacqueline le . doux nom de mère ! La pauvre femme les embrassa en pleurant, et sortit désespérée, suivie de ses trois enfants et du triste Michel, qui portait sous son bras un gros paquet contenant quelques vêtements grossiers, le seul bien qui restât à cette famille infortunée.
Dans cette affreuse situation, ils n'éprouvèrent heureusement aucune de ces inquiétudes incessantes qui tourmentent les gens prévoyants; ils étaient de caractère à ne ressentir jamais que la douleur du moment, et à ne se préoccuper nullement de l'avenir.
Avant de se mettre en route, Michel et Jacqueline avaient bien dîné, sans s'inquiéter où et comment ils souperaient. Us ne s'entretenaient que de leur bon maître, des regrets que leur causait sa mort, et de leur tendresse pour les enfants qu'ils
avaient été forcés d'abandonner. Tout en causant ainsi, ils marchèrent a l'aventure, et s'égarèrent
dans la forêt. Jacqueline était grosse de six mois. Comme elle était fatiguée, elle s'assit au pied d'un
arbre. Son mari s'assit à côté d'elle, et les trois petits enfants se rangèrent autour d'eux. On était au mois de juillet; lorsque le jour commença à baisser, un des petits enfants dit qu'il avait faim, et les deux autres, au même moment, demandèrent du pain. Michel avait quelques provisions dans un havre-sac; il les partagea avec sa femme et ses enfants. Après souper, on se décida à passer la nuit dans le bois, et à la pointe du jour on trouva un sentier battu qui conduisit dans une espèce de plaine inculte à l'extrémité de la forêt.
Ce lieu sauvage était rempli de bruyères; on découvrit une source d'eau pure qui sortait d'une roche couverte de mousse. Cette vue causa la joie la plus vive à Jacqueline, car ses enfants mouraient de soif. Pour surcroît de bonheur, la lisière du bois était bordée d'une infinité de noisetiers, de mûriers et de framboisiers sauvages, et on y trouvait une grande quantité de fraises. Jacqueline fut enchantée à l'aspect de ce jardin naturel. « Michel! s'écria-t-elle, établissons-nous ici; voilà de l'eau, voici des fruits nous y pourrons vivre. Faisons une cabane de feuillage pour nous garantir de la pluie. — Mais il faudrait avoir la permission de couper des branches d'arbres? »
Cette réflexion attrista Jacqueline. Dans ce moment, elle aperçut à quelque distance, un jeune
paysan qui cueillait des fraises ; elle s'approcha de lui, et lui demanda s'il savait à qui appartenait le lieu où ils étaient. « Vous êtes sur les terres de l'abbaye deBobec, reprit le paysan. — Sommes-nous loin de l'abbaye? — A trois petits quarts de lieue, et j'y vas porter tout à l'heure les fraises que je viens de ramasser. »
Jacqueline tint conseil avec son mari ; il fut convenu que Michel partirait avec le jeune paysan pour se rendre à l'abbaye de Bobec. Jacqueline, ayant fait promettre à son mari de revenir le plus promptement possible, resta avec ses enfants à l'entrée du bois.
Arrivé à l'abbaye, Michel obtint une audience de l'abbé; il lui exposa sa situation, et finit par demander de l'ouvrage, ou du moins la permission de s'établir sur la lisière du bois où ils s'étaient arrêtés. « Mais, demanda l'abbé, que savez-vous faire? — Je sais garder les vaches. — Nous n'avons pas besoin de pâtre : d'ailleurs, vous n'êtes pas de nos terres. — Je n'ai pas de quoi vivre : cela revient au même. — Nous ne pouvons malheureusement secourir tous les pauvres. — Je ne suis pas un pauvre : je ne demande pas l'aumône; nous avons du cœur, nous voulons bien travailler. — Je vous répète que les habitants de nos terres méritent la préférence. — Je suis pourtant bien
faible et bien maladif! ainsi, vous devriez bien me prendre à votre service. — Gomment! parce que vous êtes hors d'état de servir? — Vraiment oui; c'était à cause de cela que défunt mon maître Anselme m'avait pris, et qu'il me gardait. Mais vous, monsieur l'abbé, si vous n'aimez pas les infirmes, du moins donnez-moi la permission de bâtir une petite cabane de feuilles au milieu de ces bruyères. — Et comment vivrez-vous là? — Avec des fruits sauvages et des racines : il y a du cresson, des fraises, des noisettes, de l'eau ; c'est un vrai paradis. — Et l'hiver? — L'hiver!... Ah! nous n'avions pas pensé à l'hiver. Mais il ne viendra pas de sitôt : nous ne sommes qu'au mois de juillet. — Écoutez, mon brave homme, puisque vous le désirez tant, je vous permets de bâtir une cabane; et de plus, je vous autorise à venir tous les deux jours à l'abbaye prendre une provision de pain et de pommes de terre pour vous et votre famille. — Justement j'ai un havre-sac. — Allez : c'est tout ce que je puis faire. — C'est plus que je ne demandais : oh! Jacqueline sera bien contente. »
En disant ces paroles, Michel sortit précipitamment. Il était déjà hors de la cour de l'abbaye, lorsqu'on le rappela, par l'ordre de l'abbé, pour lui donner du pain bis et des pommes de terre
cuites sous la cendre. Michel, qui avait une probité délicate, refusa d'abord de les recevoir. « M. l'abbé, ajouta-t-il, m'a dit que ce ne serait que tous les deux jours; ainsi, je reviendrai les prendre après-demain. » Malgré sa résistance, on remplit ses poches de la petite provision donnée pour deux jours, et il partit très-satisfait de l'heureux succès de sa démarche. Il s'empressa d'aller retrouver Jacqueline, et l'abordant d'un air triomphant, il répondit à toutes ses questions. Jacqueline, charmée de ce récit, le gronda cependant de n'avoir pas acheté dans le village de Bobec une serpe pour couper les branches d'arbres. « Car enfin, dit-elle, nous avons neuf livres dix sous (c'était le fruit de leurs épargnes de dix ans); que veux-tu que nous lassions de cet argent? — C'est vrai, répondit Michel; maison ne peut pas penser à tout ; nous avions bien oublié que l'hiver viendrait! — A propos de l'hiver, il faudra que lu gardes de l'argent pour acheter des peaux de mouton. — Oui, car il faut que nous ne manquions de rien, puisque nous devons passer notre vie ici. — Allons , mettons-nous à l'ouvrage. Nous pouvons toujours couper de petites branches avec nos couteaux. »
En disant ces paroles, Jacqueline s'achemina vers le bois. Son mari la suivit, et tous deux tra-
vaillèrentsans relâche jusqu'à la nuit. Le mari et la femme n'étaient ni robustes ni industrieux; aussi furent-ils plus de quinze jours à construire une petite cabane, à la vérité assez solide, mais qui avait un inconvénient dont ils ne s'aperçurent que lorsque l'ouvrage fut presque entièrement fini. Ils avaient oublié (car, comme disait Michel, on ne peut pas penser à tout) qu'ils devaient loger dans cette cabane, et que par conséquent il était indispensable que son élévation fût proportionnée à leur taille. Mais comme il est plus commode de travailler à hauteur d'appui que d'élever les bras au-dessus de sa tête, ils avaient choisi la manière la moins fatigante ; de sorte que Jacqueline et Michel auraient pu s'appuyer sur le toit de leur cabane, comme on s'appuie sur un balcon. Jacqueline fut la première frappée de ce défaut de construction : quoique l'édifice fût très-avancé, elle eut le courage de recommencer sur nouveaux frais ; mais Michel l'en détourna. « Au reste, dit-il, on n'entre dans sa maison que pour se reposer, ne sufïit-il pas qu'on puisse y être assis ou couché? »
Jacqueline n'eut rien à répondre à ce raisonnement et, malgré cette erreur dans les dimensions, la cabane fut achevée.
Le jour où l'on y dîna pour la première fois fut un jour de fête. Justement Michel avait été le matin
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à l'abbaye; il rapportait des pommes de terre et du pain frais, et en outre ur.e pinte de lait et des œufs qu'il avait achetés dans le village. La joie des petits enfants fut extrême à la vue de ce délicieux festin. Leur gaieté excita celle de Michel et de Jacqueline. Enfin, rien ne manquait à l'agrément du repas, caries convives avaient autant d'appétit que de bonne humeur. La nuit, on dormit du sommeil le plus tranquille. Après avoir passé vingt-huit nuits aux injures de l'air, on trouva une douceur inexprimable à se reposer sur une épaisse feuillée et à se coucher sur de la paille bien fraîche. Le lendemain matin, on se réveilla dans la plus parfaite santé.
« Il n'y a rien de tel , dit Michel , que d'avoir toutes ses aises. On a beau dire qu'on s'accoutume à tout, je n'aurais jamais dormi comme cela sur la terre et à la belle étoile.— Ni moi non plus, reprit Jacqueline. Je me souviens toujours de la bonne étable où nous couchions chez notre pauvre maître. — Jacqueline, notre cabane vaut bien l'étable, n'est-ce pas? — Oh! sûrement; et puis, nous sommes chez nous, et, comme le disait notre maître, on n'est heureux que dans son ménage. »
Ce ménage, qui suffisait au bonheur de Jacqueline, n'était formé que de la veille. Michel avait acheté une écuelle et cinq cuillers de bois, des
peaux de mouton, du lin pour Jacqueline, qui possédait une quenouille et qui savait filer assez passablement. Tel avait été l'emploi des neuf livres dix sous. Michel, de son côté, se créa quelques occupations ; il prenait avec de la glu de petits oiseaux qu'il portait à l'abbaye; et au bout du mois il allait vendre le lin qu'avait filé sa femme, ce qui produisait un mince revenu ; car, comme je l'ai dit, Jacqueline n'était ni active ni laborieuse.
Tout l'été se passa de la sorte. Au mois de septembre, Jacqueline accoucha le plus heureusement du monde d'une petite fille, qu'elle nourrit. Enfin l'hiver vint, et malgré les peaux de mouton, la cabane parut alors beaucoup moins agréable, d'autant plus qu'on était privé des framboises, des mûres et des autres fruits des bois. Cependant Michel et Jacqueline ne souffrirent pas du froid autant qu'on pourrait l'imaginer. Us n'avaient de leur vie couché dans une chambre bien close et à cheminée : retable dont ils conservaient un si doux souvenir avait un toit percé en plusieurs endroits, et une porte dont les planches mal jointes laissaient dans toute l'étendue des battants trois ou quatre fentes assez larges pour y passer facilement la main. Ainsi, Jacqueline et son mari, même pendant le temps le plus rigoureux de l'hiver, ne trouvèrent pas une grande différence entre leur
cabane et rétable, objets de leurs regrets, durant l'été, la feuillée, située sur un terrain sec et abritée par une forêt remplie de fleurs champêtres, de racines et de fruits, était plus agréable qu'une étable obscure et humide, bâtie dans une petite bassecour pleine de fumier, et traversée par une grande mare d'eau verte et bourbeuse.
Sur la fin de l'hiver, Michel, qui, depuis deux mois, marchait avec beaucoup de peine, se trouva dans l'impossibilité absolue de se rendre à l'abbaye pour recevoir sa subsistance : Jacqueline y alla à sa place, et le pauvre Michel resta dans sa cabane, tristement couché sur son lit de feuilles. Il ne souffrait point de douleurs vives; sa tranquillité naturelle et sa piété le préservaient de l'impatience et de l'ennui : il priait Dieu toute la journée ; Jacqueline filait ou disait son chapelet à côté de lui ; ses petits enfants venaient le caresser, et il ne se trouvait point absolument malheureux. Un an se passa de la sorte.
Il y avait déjà deux années que Michel et Jacqueline habitaient leur cabane. Un jour (c'était au mois de juillet), Jacqueline, qui avait été ramasser des feuilles dans le bois, accourut tout essoufflée à la cabane : « Ah ! Michel, s'écria-t-elle , la belle chose que je viens de voir! — Quoi donc? — Un beau carrosse tout jaune qui n'a point de toit :
c'est quasiment fait comme une charrette, mais c'est reluisant.... et puis six chevaux tout bigarrés d'argent ! ... et de belles dames dans le carrosse, des beaux messieurs derrière, et qui sont habillés de rouge! »
La calèche parut bientôt. Jacqueline s'élança hors de la cabane; tous les petits enfants la sui-
virent. Dans la voiture était une jeune dame; elle jeta sur Jacqueline et sur ses enfants le plus doux regard, et cria au cocher d'arrêter. Jacqueline, surprise et enchantée, n'osait avancer.
La jeune inconnue, suivie de quatre dames qui descendirent avec elle de la calèche, s'approcha de Jacqueline. « Ces quatre enfants, lui dit-elle, sont-
ils à vous? — Oui, madame. — Pauvres petits! ils sont presque entièrement nus. — Oh ! les deux derniers ont des brassières ; mais nous les gardons pour l'hiver. — Et vous passez le jour dans cette cabane ? — Le jour et la nuit aussi. — Quoi ! vous n'avez point d'autre logement? — Non , madame, depuis d°ux ans; mais nous y sommes bien pendant l'été : il n'y a que l'hiver qui est un peu rude, surtout depuis que mon mari est malade. — Votre mari est malade! est-il couché dans cette petite cabane? — Oui, madame. — 0 ciel!... Ah! que je suis heureuse qu'on nous ait égarées dans cette forêt, et que le hasard nous ait conduites ici! »
En disant ces mots, l'inconnue s'avança vers la cabane et y entra avec les dames de sa suite, non sans peine; car les souliers à talons1, les chapeaux et les plumes obligèrent de se courber tellement, que l'inconnue, ne pouvant supporter la contrainte de cette attitude, prit le parti de se mettre à genoux : « Grand Dieu ! dit-elle , en tournant vers Michel des yeux humides de larmes, se peut-il que depuis deux ans vous n'ayez point eu d'autre asile?... Comment n'avez-vous point trouvé des secours à Forges ? — Oh ! madame, Forges est si