On a porté des souliers à talons jusqu'à la révolution de
loin ! répondit Jacqueline. — Vous n'en êtes qu'à trois lieues. — Mon mari est impotent depuis, dixhuit mois : je ne pouvais le laisser là pour faire moi-même un si grand voyage; et puis nous ne manquons pas de secours; on nous donne du pain et des pommes de terre. >>
A ces mots, l'inconnue tira sa bourse de sa poche : « Tenez, dit-elle à Jacqueline , ce soir je vous enverrai chercher, et, puisque vous aimez ce lieu, vous y reviendrez, je vous le promets; mais' vous irez passer quelque temps à Forges, car votre mari a besoin des secours d'un médecin. »
Jacqueline se mit à considérer les pièces d'or que l'inconnue venait de lui donner; enlin, rom-
pant le silence : * Puisque vous êtes si bonne, madame, dit-elle, je vous avoue que ces pièces-là ne
peuvent nous servir; on ne connaît pas ça dans le pays. — Quoi! vous n'avez jamais vu d'or? — Oh ! si fait : j'ai vu de la dorure dans la chapelle de Bobec ; mais la monnaie d'or n'est sûrement pas reçue dans le pays , car je n'en ai même pas entendu parler. »
L'inconnue, frappée d'un excès de misère dont elle n'avait jamais eu l'idée, ne put retenir ses larmes. Cependant elle engagea Jacqueline à garder l'or qu'elle avait reçu ; mais, pour la satisfaire, elle lui lit donner quelques écus , qui furent acceptés avec autant de satisfaction que de reconnaissance.
L'inconnue et les dames qui l'accompagnaient sortirent de la cabane, montèrent en calèche, et retournèrent à Forges, laissant Michel et Jacqueline transportés de joie et d'admiration. Ils ne s'entretinrent que de la belle dame, et le soir, ils en parlaient encore, lorsqu'on vint les chercher pour les conduire à Forges. Quatre hommes posèrent doucement Michel sur un brancard, et le portèrent ainsi couché sur un matelas. Jacqueline et ses enfants montèrent dans une charrette couverte, et la petite famille arriva à Forges vers les neuf heures du soir. On les conduisit dans une maison où ils trouvèrent du linge et de bons lits.
Aussitôt que Michel fut couché, Jacqueline le
quitta pour aller questionner son hôtesse. Au bout d'un quart d'heure, elle revint. « Oh ! Michel, s'écria-t-elle, tu vas être bien émerveillé!... — Dis donc vite.— La belle dame!... Sais-tu ce que c'est qu'une princesse? — Non. — Eh bien! la belle dame est une princesse..., et puis elle s'appelle encore duchesse..., et puis elle a encore un autre nom..., mais je l'ai oublié, le troisième nom.... Enfin, par-dessus tout cela elle est parente du roi. — Elle n'en est pas plus fière, toujours. — Oh! pour cela, non. — Une parente du roi avoir un regard si humain, une si douce parole ! — Tu ne devinerais jamais pourquoi elle est venue à Forges? C'est pour boire d'une certaine eau qui a de grandes vertus; moi, je n'ai pas grand' foi à cette fontaine-là; mais je ferai une neuvaine pour que Dieu donne à cette chère bonne dame tout ce qu'elle peut désirer. »
L'hôtesse interrompit cet entretien en apportant un excellent souper. Michel et sa femme n'avaient jamais bu de vin. Ils en burent pour la première fois à la santé de leur bienfaitrice, et Jacqueline se coucha, en remerciant le ciel et en bénissant mille fois sa jeune protectrice.
Le lendemain, Jacqueline fut éveillée par une couturière qui vint lui prendre mesure, ainsi qu'à ses petits enfants, en disant que la princesse
lui avait commandé des chemises et des habits
* pour toute la famille. En effet, quelques jours
après, Jacqueline reçut le trousseau le plus complet : bas, souliers , coiffure , rien n'était oublié. La pauvre mère se livrait à une joie d'autant plus pure , que la santé de Michel se rétablissait à vue d'œil. Les soins assidus du médecin, un logement sain, une bonne nourriture avaient déjà produit un mieux surprenant, et, au bout de trois semaines, Michel fat en état de se lever et de marcher dans sa chambre.
A cette époque, Jacqueline eut une entrevue avec sa bienfaitrice, qui, lui présentant un trousseau de clefs : « Yoilà, lui dit-elle, les clefs de votre maison et de vos armoires; allez chez vous, ma bonne Jacqueline ; j'irai vous voir demain matin et vous demander à déjeuner. »
Jacqueline, éperdue, bégaya quelques mots de remercîment, et reçut les clefs d'un air embarrassé, ne pouvant croire qu'elle eût une maison et des armoires, ni que la parente du roi pût venir déjeuner chez elle.
Le jour même, Michel, sa femme et ses enfants furent reconduits au lieu où on les avait trouvés. Mais quelle fut leur surprise en voyant, à la place de leur cabane de feuilles, une jolie petite maison située au milieu d'un grand jar-
din! Les enfants poussèrent des cris de joie ; Michel et Jacqueline les embrassèrent en pleurant. * 0 mon Dieu ! dit Jacqueline, en joignant les mains, qu'avons-nous fait pour mériter tant de bonheur?... »
La charrette s'arrêta ; on fit entrer Michel et Jacqueline dans leur habitation, composée de deux jolies chambres, d'un bûcher et d'une petite cuisine remplie de tous les ustensiles nécessaires dans un ménage. La chambre avait une cheminée, et pour meubles deux bons lits avec des rideaux d'indienne, deux tables de bois, quatre chaises de paille, deux fauteuils et une grande armoire. Jacqueline, prenant son trousseau de clefs, ouvrit l'armoire, et y trouva deux habits complets pour son mari, autant pour elle et pour les enfants, des chemises, des bas, des bonnets, et en outre, des draps, des nappes et une énorme provision de lin pour filer.
Quand Jacqueline eut fait l'inventaire de son armoire, on la mena dans son jardin déjà rempli de légumes; ensuite on lui fit voir une petite basse- cour où se trouvaient une vingtaine de poules, et une étable qui renfermait deux belles vaches; on lui apprit qu'elle possédait encore un petit pré, situé à un demi-quart de lieue de sa maison.
Jacqueline croyait rêver. « Quoi ! disait-elle à son mari, nous sommes plus riches que ne l'était défunt notre maître Anselme!... Sa chaumière n'était qu'une masure au prix de celle-ci. Notre jardin est deux fois plus grand que n'était le sien. Oh! Michel! il ne faudra jamais oublier notre feuillée, surtout l'hiver, quand nous serons avec nos enfants autour du feu , afin de remercier toujours Dieu d'aussi bon cœur qu'à présent. »
En parlant ainsi, de douces larmes coulaient des yeux de Jacqueline; Michel pleurait aussi, et l'un et l'autre embrassaient les enfants , et recevaient leurs caresses avec un plaisir, une joie qu'ils n'avaient jamais ressentis.
Jacqueline ne put fermer l'œil de la nuit ; elle ne cessa de prier Dieu de bénir son illustre bienfaitrice. Au point du jour, elle se leva ainsi que son mari. L'heureux couple s'empressa de visiter de nouveau la cuisine, le jardin, l'étable. Ensuite on habilla les enfants, on se para de ses plus beaux habits, et l'on s'occupa du déjeuner. On étala sur la table une nappe toute neuve; on y posa deux grandes jattes pleines de crème, du bon pain bis, du beurre frais, et une corbeille de noisettes nouvellement cueillies : alors on attendit la bonne chère dame avec autant de trouble que d'impatience.
A onze heures, le fils aîné, posé en sentinelle du côté du bois, quitta son poste, et vint annoncer qu'il voyait de loin la calèche. Alors Jacqueline et Michel se prirent le bras : Michel, encore mal assuré sur ses jambes, s'affligeait de ne pouvoir marcher plus vite : les enfants , voulant courir devant, se précipitèrent en tumulte vers la porte. Le père et la mère les rappelèrent, et pour la première fois se plaignirent de leur désobéissance.
Au moment où Jacqueline et Michel arrivaient à la porte de leur cour, la jeune princesse descendait de sa voiture. Ils se jetèrent à ses pieds, et Jacqueline lui montrant Michel : « Oh ! madame, dit-elle d'une voix entrecoupée, il est guéri! il peut marcher. Nos enfants ne souffriront plus du froid, nous avons un abri pour l'hiver et l'été; et c'est à vous que nous devons tout cela : le bon Dieu vous récompensera; pour nous, hélas! nous ne pouvons que vous remercier! »
La charmante et vertueuse princesse mêla ses larmes à celles de ses protégés ; elle releva Jacqueline, et lui prenant le bras, elle entra ainsi dans la maison. Le déjeuner fut trouvé excellent, on se promena dans le jardin, et l'on entra dans l'étable.
A midi, la princesse prit congé de ses hôtes, et remonta en voiture. Elle venait de voir par elle-même qu'il n'y a point d'états , point de classes où Ton ne puisse trouver des sentiments nobles et généreux. Les maçons qui avaient bâti la maison, touchés d'une action qui assurait le bonheur d'une famille entière, voulurent y contribuer autant qu'il était en eux. Ils avaient travaillé jour et nuit, et lorsque la maison fut achevée, ils refusèrent l'argent qu'on leur offrit en payement. Il fut absolument impossible de leur faire rien accepter, et on ne put les payer qu'en les employant sur-le-champ à d'autres travaux pour lesquels on leur donna le double de la somme qu'ils demandaient.
MB
Dans le fond de l'Auvergne, à peu de distance de Clermont, vivait un honnête cultivateur, que divers accidents avaient entièrement ruiné, malgré la sagesse de sa conduite. Il était veuf, et
1. Cette histoire n'est point d'invention; elle est consignée dans les mémoires de l'Académie française, et elle a eu la plus grande publicité. On a conservé fidèlement les noms des deux héros.
ne s'étant marié qu'à l'âge de cinquante-deux ans, il était déjà un vieillard lorsque son fils unique n'avait encore que dix ans. Ce bon paysan, nommé Furcy, habitait une petite cabane délabrée; il travaillait en journée, et son modique salaire suffisait à peine pour sa subsistance et celle de Bourguignon, son enfant; cependant il avait conservé une chèvre, uniquement destinée à la nourriture de Bourguignon. Le pauvre Furcy se privait de tout pour subvenir aux besoins de son iils; mais, à la fin, sa misère devint telle, qu'il fut obligé de l'envoyer à Paris pour y chercher fortune; un roulier de ses amis se chargea de l'y conduire gratis. Ce roulier consola de son mieux l'infortuné Furcy. « Votre petit Bourguignon, lui dit-il, est avisé, intelligent; d'ailleurs il est robuste, accoutumé à gravir nos montagnes, il fera les commissions mieux qu'un autre; et puis je l'établirai dans la rue Saint-Honoré, à côté de la maison neuve des Feuillants; j'ai là des connaissances, entre autres celle du portier Ghassin, qui est jeune, et un bien brave homme; je vous réponds qu'il prendra en amitié Bourguignon, et qu'il lui sera bien utile.* Ces promesses adoucirent un peu la douleur de Furcy; il donna à son fils ses plus tendres bénédictions. Bourguignon, tout en pleurs, lui promit de revenir
au bout de six mois. Durant le voyage, qui fut très-heureux, il pleurait souvent; le roulier chantait. Malgré son chagrin, Bourguignon ne perdait pas une occasion de se rendre utile : placé sur la grande charrette, il se hâtait d'en descendre au moindre accident; il étonnait le roulier par sa force, son adresse et son agilité; et il acheva de gagner entièrement son affection.
Enfin, on arriva à Paris; Bourguignon fut bien surpris de trouver cette ville beaucoup plus grande que Glermont. Le roulier, suivant sa promesse, le présenta, le jour même, au portier Chassin; celui-ci le reçut parfaitement, et lui donna des marques non équivoques de bienveillance et d'intérêt. Il obtint pour lui la permission de passer une huitaine de nuits sous un hangar qui se trouvait dans la cour ; en outre, il lui donna à manger; et, dès le lendemain, il parla en sa faveur à quelques-uns des locataires, et leur inspira le désir de voir son protégé. Chacun fut charmé de la vivacité et de la gentillesse du petit Auvergnat ; on lui promit de le choisir pour commissionnaire, quand il connaîtrait un peu les rues de Paris. Bourguignon acquit promptement cette connaissance, grâce aux conseils et aux renseignements de son protecteur Chassin, et alors il eut un grand nombre de pratiques. Mal-
gré son jargon auvergnat, il se faisait entendre parfaitement; il était si diligent, si exact et si fidèle, qu'on le préférait aux commissionnaires les plus expérimentés, et qu'on le payait toujours avec une libéralité particulière.
Tandis que Bourguignon prospérait à Paris, son pauvre père, en Auvergne , endurait les fatigues du travail le plus pénible, les angoisses de la misère et les tourments des inquiétudes paternelles. Il n'était nullement soulagé dans sa dépense par le départ de son enfant : car non-seulement il ne voulait pas profiter des travaux particuliers de Bourguignon , mais il avait formé le projet de mettre de côté pour lui quelques petites épargnes de son propre travail. «J'aurai du moins en mourant, se disait-il , la consolation de lui laisser une bonne petite somme pour héritage. »
Cette idée donnait un grand courage à Furcy, malgré l'épuisement de ses forces physiques. Un matin, au mois de décembre, il retournait à pied lentement chez lui, lorsque, succombant à sa lassitude, il fut obligé de s'arrêter et de s'asseoir sur une pierre. Il se trouvait au pied de la fameuse montagne dont le sommet était habité par la respectable famille des Pinon1. «Hélas, dit