‹ Contes moraux de Mme de GenlisChapitre 18 sur 20 · OU LA DECOUVERTE DU QUINQUINA · texte numérisé non relu

OU LA DECOUVERTE DU QUINQUINA

Vers le milieu du dix-septième siècle, l'animosité des Indiens contre les Espagnols existait encore dans toute son énergie; des traditions trop fidèles conservaient parmi ces peuples opprimés et déchus le souvenir affreux de la cruauté des vainqueurs. Ils étaient subjugués et non soumis. Les Espagnols n'avaient conquis que des esclaves, ils

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ne régnaient que par la terreur. A cette époque, un vice-roi plus sévère que tous ceux qui l'avaient précédé portait au comble leur haine impuissante et secrète. Son secrétaire, ministre rigoureux de ses volontés arbitraires, était d'une insatiable cupidité; les Indiens le haïssaient plus encore que son maître. Ce secrétaire mourut subitement; les symptômes effrayants qui précédèrent sa mort tirent croire universellement qu'il avait été empoisonné par les Indiens. On chercha les coupables, on ne put les découvrir. Cet événement fit beaucoup de bruit, car ce n'était pas le premier crime de ce genre parmi les Indiens. On savait qu'ils connaissaient des poisons mortels : ils furent plus d'une fois convaincus d'en avoir fait usage ; mais ni les tortures ni la mort n'avaient pu leur faire déclarer ces funestes secrets.

Dans ces entrefaites, le vice-roi fut rappelé ; la cour d'Espagne nomma à sa place le comte de Cinchon. Le comte, dans la force de l'âge et doué de toutes les qualités aimables et de toutes les vertus qui peuvent concilier les esprits et gagner les cœurs, venait de se marier. Il avait épousé une jeune personne charmante qu'il adorait et dont il était passionnément aimé. La comtesse voulut suivre son époux; celui-ci, craignant pour elle Ja haine et la perfidie des Indiens, désirait qu'elle

OU LA DÉCOUVERTE DU QUINQUINA. 249 restât en Espagne, malgré le chagrin que lui causait la seule idée d'une telle séparation. La comtesse était, au fond de l'âme, pénétrée de terreur, en songeant que son époux allait se trouver exposé à tous les complots ténébreux de la haine et de la vengeance. Des faits récents, et surtout des récits fort exagérés, faisaient regarder les Indiens comme de vils esclaves, en apparence dociles, attachés même, mais capables de tramer en secret les trahisons les plus noires et les plus criminelles. On contait des choses surprenantes de l'inconcevable subtilité des poisons de ces contrées, et à cet égard on n'exagérait pas. L'effroi qu'inspiraient à la comtesse ces funestes récits la décida à suivre le vice-roi, afin de veiller sur lui avec toute la vigilance d'une tendre épouse. Elle emmena avec elle quelques dames espagnoles qui devaient composer sa cour à Lima. Dans ce nombre se trouvait son amie intime depuis l'enfance. Béatrix (c'était son nom) n'avait que peu d'années de plus que la vice-reine; mais son attachement pour elle était si tendre, qu'il ressemblait à l'affection d'une mère. Elle avait fait tous ses efforts pour engager la comtesse à rester à Madrid; la voyant inébranlable dans sa résolution, elle déclara qu'elle l'accompagnerait.

Cependant les Indiens, charmés d'être débar-

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rassés de leur vice-roi, n'en étaient pas mieux disposés pour celui qui devait le remplacer; c'était un Espagnol, et par conséquent ils n'attendaient de lui qu'injustice, avidité de richesses, tyrannie. En vain ils entendaient dire que le comte était doux, humain, équitable; ils répétaient entre eux: C'est un Espagnol!... Ce mot, pour eux, disait tout ce que la haine peut exprimer de plus énergique. La religion n'avait point encore adouci ces impétueux ressentiments : on avait trop négligé de leur faire connaître sa sublime morale. On s'était borné à leur faire suivre quelques pratiques extérieures; mais ils conservaient toujours entre eux une grande partie de leurs superstitions et de leur ancienne idolâtrie.

Les Indiens, dans leur misère, exerçaient depuis la conquête de l'Amérique une vengeance secrète, qu'aucun Espagnol encore n'avait soupçonnée; ils avaient été contraints de livrer à leurs oppresseurs tout ce qu'ils possédaient d'or et de diamants, mais ils leur cachaient des trésors plus utiles à l'humanité. En leur abandonnant tout le luxe de la nature, ils s'en étaient réservé exclusivement les véritables bienfaits. Seuls ils connaissaient de puissants contre-poisons, des antidotes merveilleux que la prévoyante nature, ou, pour •mieux dire, que la Providence a placés là pour

OU LA DÉCOUVERTE DU QUINQUINA. 2d1 remédier à des maux extrêmes. Les Indiens connaissaient seuls aussi les admirables propriétés de l'écorce salutaire du quinquina, et par un pacte solennel et fidèlement observé, par les serments les plus redoutables et souvent renouvelés, ils s'étaient tous engagés entre eux à ne jamais révéler à leurs oppresseurs ces importants secrets.

Au milieu des rigueurs de l'esclavage, les Indiens avaient toujours conservé parmi eux une espèce de gouvernement intérieur; ils se nommaient un chef dont les fonctions mystérieuses consistaient à les rassembler la nuit, à de certaines époques, pour renouveler leurs serments, et quelquefois pour désigner des victimes parmi leurs ennemis.... Les Indiens des bourgades, plus libres que ceux qu'on assujettissait au service du palais des vice-rois, ou qu'on employait dans les travaux publics, ne manquaient jamais de se trouver à ces assemblées nocturnes, qui se tenaient sur des montagnes, dans des lieux déserts, où l'on ne pouvait parvenir que par des chemins qui eussent paru impraticables à des Européens. Mais c'était pour eux sinon l'asile heureux de la liberté, du moins l'unique refuge contre la tyrannie. Dans ce temps, leur chef secret et suprême (car ils en avaient plusieurs) s'appelait Ximéo.

252 ZUMA OU LA DÉCOUVERTE DU QUINQUINA Aigrie par le malheur et par des injustices particulières, son âme, naturellement grande et généreuse, était fermée depuis longtemps à tous les sentiments doux et tendres. Une véhémente indignation, que ne contenait aucun principe, avait fini, en s'exaltant chaque jour, par le rendre barbare et féroce. Cependant la basse et lâche atrocité des empoisonnements répugnait à son caractère : il n'avait jamais employé ces affreux moyens de vengeance, et même il les interdisait à ses compagnons; et les actes de scélératesse qui s'étaient commis n'avaient jamais eu son consentement. Ximéo était père, il avait un fils unique nommé Mirvan, qu'il chérissait, et auquel il avait inspiré une partie de sa haine contre les Espagnols. Mirvan avait épousé depuis trois ans Zuma, la plus belle des Indiennes des environs de Lima. La douce Zuma faisait le bonheur de son époux, et ne vivait que pour lui et pour un enfant de deux ans dont elle était mère.

Un autre chef, Azan, était, après Ximéo, celui qui avait le plus d'ascendant sur les Indiens. Azan était violent et cruel, et nulle vertu ne tempérait en lui l'instinct de fureur dont il était toujours animé. Ces deux chefs croyaient avoir une illustre origine; ils se vantaient de descendre de la race royale des Incas.

Les Indiens ne manquaient jamais de paraître à ces assemblées. (Page 25 I )

ZUMA OU LA DÉCOUVERTE DU QUINQUINA. 255 Quelques jours avant l'arrivée du nouveau viceroi, Ximéo convoqua, pour la nuit suivante, une assemblée nocturne sur la colline de Y arbre de la santé (c'est ainsi qu'ils désignaient l'arbre du quinquina), et, lorsqu'ils furent tous réunis : « Amis, leur dit-il, un nouveau tyran va régner sur nous : renouvelons les serments d'une juste vengeance. Hélas ! nous ne pouvons les prononcer qu'au milieu des ténèbres! Enfants malheureux du soleil, nous sommes réduits à nous envelopper dans les ombres de la nuit!... Répétons autour de Y arbre de la santé la formule terrible qui nous engage à cacher pour jamais nos secrets. »

A ces mots, Ximéo, d'une voix plus élevée, d'un ton plus ferme, s'écria : « Nous jurons de ne jamais découvrir aux enfants de l'Europe les vertus divines de cet arbre sacré, le seul bien qui nous reste! Malheur à l'Indien infidèle et parjure qui, séduit par de fausses vertus, ou par crainte et par faiblesse, révélerait ce secret aux destructeurs de ses dieux, de ses souverains et de sa patrie! Malheur au lâche qui ferait don de ce trésor de santé aux barbares qui nous asservissent, et dont les ancêtres ont incendié nos temples, nos villes, envahi nos champs, et se sont couverts du sang de nos pères, après leur avoir fait souffrir des supplices inouïs!... Qu'ils gardent l'or qu'il nous

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