‹ Contes nouveauxChapitre 10 sur 37 · TOME I · texte numérisé non relu

TOME I

pinsi à me consulter , je. fus aborde par un beau jeune homme que j'avais vu souvent au Luxembourg, et avec lequel j'avais fait connaissance, nos deux chiens s' étant liés d'amitié, bien que son chi^x fût ùu beau et noble da.

nuis, à côté duquel mon pauvre * Azor fesait une triste figure. Ce jeune homme avait au bras une très* élégante belle dame ; ils allaient ensemble, elle et lui , à r Opéra-Comique ; , et je pourrais au besoin retrouver la date pre-?

cise de ce jour. C'étaient les débuts de Lafeuïl la de etla rentrée dp

Gavaudan dans le Délire. Jugez de mon bonheur et de ma joie , quand ce jeune homme , qui avait une loge à lui tout seul , me proposa de me donner une place à côte de cette belle dame ! J'acceptai avec empressement et en balbutiant des 'grognemens de reconnaissance ; mais que devinsse , quand mon ami me raconta tout bas que cette belle dame a qui il donnait le bras si familièrement n'était rien moins qu'une chanteuse de l'Opéra, oui, de F Opéra ! une coryphée, par ma foi ! Alors, je ne fus plus

de ce monde , alors ma tête bourdonna comme lorsque vous avez les oreilles pleines d'eau à l'école de natation. Je ne sus plus à quel enthousiasme obéir. Être là à côté d'une femme de l'Opéra , être là en face de Gavaudan , de Gavaudan lili-méme ! La sentir , elle, distraite, ennuyée, lorgnant d'autres hommes que nous deux (j'en suis fâché pour mon ami) ; écoutant sans les entendre mes fade$ , tremblans et timides complimens , prenant sans l'accepter mon bouquet de violettes ; à qui entendre ? à lui , au chanteur , à

tous deux ! La soirée fut enivrante. Dans ce temps-là , les femmes , quand elles étaient jeunes et belles , étaient revêtues pour moi de je ne sais quelle auréole bleue et flamboyante, espèce de phosphore parti de Famé, que je ne saurais vous expliquer faute d'expression. Que de passion j'avais alors ! Oh ! donnez-moi seulement la passion que j'avais ce soir-là; rendez -moi ce bourdonnement poétique dans mon faible crâne; rendez-moi la flamme bleue et scintillante qui enveloppait cette femme; rendez-moi

le bruit adorable de mon pauvre cœur; rendez-moi surtout cette admiration facile et niaise , cette bienveillance universelle, cette ignorance profonde de tous les mystères de l'art, de toutes les exigences de l'art ; reportez-moi à cette vingtième année, rubiconde et fleurie, innocente et chaste, et vous verrez , vous verrez si je suis en effet, comme on le dit, une a me revêche , un cœur sec et froid , un esprit méprisant et goguenard, un critique implacable. Mais bêlas ! hélas ! où sont-ils mes vingt-ans? où sont-

ils, hélas ! Aussi, où est-elle, ma chanteuse , qu'est- elle devenue, ou plutôt que n'est-ell« pas devenue ? répondez-moi . Mais moi , fen ai des nouvelles pl^fraîches que; vous .

Il y a trois ans , en passant à Nevers, la diligence, s'arrêta pour le dîner ; je lus par hasard à la porte du Cheval Blanc l'affiche d'un concert annoncé pour le soir : ô surprise! c'était le nom de mon artiste , le nom que je n'avais jamais oublié , eelle-là même dont le regard inattentif m'avait jeté dans la vie litté-

rarire. Elle promettait ce soir-là, sur l'affiche du concert, de chantée beaucoup de musique de Rossini et de Pan se ion ; car c'était au faad une bonne femme , très abandonnée à l'heure présente , qui aimait beaucoup tous les extrêmes r et qui se plaisait d'ans tous les excès. Le nom de cette femme que j'avais adorée pendant trois heures d'adoration, me surprenant ainsi après cinq ans , au milieu d'une grande route, dans une ville de province , me causa une impression singulière.

Je résolus de la voir encore une

fois avant sa mort ou avant la mienne. Je voulus savoir comment en effet elle était faite , cette femme. Je laissai donc partir la diligence sans moi, et j'attendis impatiemment l'heure du concert. L'heure du concert arriva enfin* J'entrai le premier dans la salle mal éclairée où se tenait , dans un silence morne et stupide , un méchant piano de l'endroit, emprunté à quelque nouvelle mariée de la préfecture ou de la mairie. L'instrument était là , bouche béante , et , faute de mieux, je me mis à le considérer

sur toutes ses faces. Horrible et muette comteraplation ! Quel fléau en effet qu'un piano de province! quelle carrière inépuisable de sons faux et criards, de musique médiocre et bourgeoise! Que de méchantes romances sont renfermées dans ces quatre morceaux de bois ! que d'interminables sonates ! Cela fait peur, de penser à toute cette harmonie portative et si facile à soulever !

Ma vision dans cette salle déserte fut assez longue. Peu à peu la salle se remplit ; je me portai de l'instrument sur les amateurs, puis

bientôt des amateurs sur l'artiste que j'attendais. Elle arriva enfin, je la vis paraître enfin , on l'annonça à haute voix: c'était elle. Etait-ce bien elle? Je vis une pauvre femme, maigre et rouge de visage , entortillée dans une robe bigarrée, portant des gants de couleur , les cheveux relevés sur le front , le regard inquiet et hautain à la fois. Oh! quelle déception! C'était pourtant ce même regard qui m'avait jeté sans le savoir dans la vie littéraire ! Ce qu'elle chanta, cette femme, je ne saurais le dire. Elle chanta si

mal qu'elle fut applaudie à outrance par toutes.' les autorités locales. C'en était fait y elle était revenue à la vie vagabonde y la Bohémienne civilisée; elle était entrée de nouveau dans cette vie nomade et misérable qui a tant de charme pour l'artiste dramatique $ existence vagabonde toute chargée d'humiliation et de misère * et de 'gloire douteuse dont l'enivrement est d'un effet irrésistible sur ces âmes à part. J'étais à ce concert comme Mil-* ton enfant. Il dormait un jour, quand deux belles dames s'arrête-

rent devant son sommeil, et firent glisser deux vers d'amour dans son sein : à son réveil , il trouva les vers; les belles dames s'étaient enfuies. J'étais M il ton éveillé, moi, et je revoyais ma vision poétique; seulement, elle était en haillons. Adieu denc ma vision !

C'est un triste adieu , mais qui de nous n'a pas ouvert les yeux avant le temps ? Quel est le jeune homme aujourd'hui, je dis le plus sensé, qui n'ait pas eu à redescendre péniblement du haut de cet enthousiasme de dix-huit ans, auquel il s'était élevé d'un

seul bond ? J'en connais un qui, depuis, a été condamné deux fois à mort; homme énergique, qui a passé devant les jurés les plus formidables à la presse, et que

l'état de siège a voulu égorger :

celui-là même, après trois ans

d'admiration gt d'attente à l'O péra-Comique aussi , s'est estimé heureux d'embrasser le gant déjà souvent porté d'une petite fille dont il ne .voudrait pas aujourd'hui pour r être la boune de son enfant. Il vous est' donc permis dïêtre triste et rêveur toutes les fois qu'une de vos illusions s'en

va loin de vous, d'un pas lourd, et relevant péniblement sa robe fangeuse, comme une prostituée surprise par le commissaire de police après minuit.

Je reviens à mon récit de tout à l'heure . Tout à l'heure, j'étais encore à Y Opéra-Comique , ivre de joie. Quand tout fut dit, et que j'eus vu la toile se relever, et que nous fûmes descendus dans la rue , mon ami me donna le bras de sa chanteuse , et nous la conduisîmes chez elle , rue du Helder, par les murmures du boulevard Çobléntz , un jour

d'été. Ce fut la première fois de ma vie que je remarquai cette rue du Helder , si mystérieuse , si pleine d'amour et d'intrigues de toutes sortes ; monde à part dans le monde élégant , petites maisons consacrées au plaisir , dont chaque fenêtre porte une silhouette, dont chaque porte est soumise à un signe plus que numérique ; espèce de boudoir à double entrée; l'une consacrée au vieillard opulent, l'autre destinée au jeune homme beau et pauvre; espèce de champ-d'asyle qui tient le milieu entre le vice et

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l'amour honnête. Je ne saurais vous définir encore cela : mais la rue du Helder mérite une mention à part dans les rues de Paris ; elle a des bruits qui ne sont qu'à elle , des parfums qui ne sont qu'à elle, des murmures qui ne sont qu'à .elle. Voyezvous cette femme là -haut, aux secondes loges de l'Opéra ? elle est belle, elle est parée, elle est jeune encore de sa jeunesse de vingtcinq ans ; elle rit , elle est à l'aise , elle connaît les hommes du balcon qui la saluent $ c'est presque une dame , c'est une femme

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