‹ Contes nouveauxChapitre 11 sur 37 · TOME I · texte numérisé non relu

TOME I

aussi éloignée de l'insouciante jeunesse que du dévergondage de Tâge mûr: c'est une femme qui fait halte entre les passions passées et les passions à venir, entre la dévotion et le jeu , entre le libertinage et le mariage ; c'est une femme de la rue du Helder.

Oh ! cette nuit-là v quand nous l'eûmes quittée, cette femme, et que je sentis encore à mon bras la chaude impression de son bras , comme je fus ému et transporté !

Alors , pour la première fois , je sentis ma nullité et ma misère; alors , pour la première fois , la

rue Taranne , que je trouvais si belle avec sa fontaine d'eau claire et limpide , me parut horrible , cd£nparée à la rue du Helder!

L'Opéra-Comique était si loin de là, et notre belle chanteuse si loin aussi! Mon ami choisit ce

moment pour me parler de la profession qu'il m'engageait à prendre. Il était journaliste , ni plus ni moins. À l'entendre, il régentait l'univers dramatique; il avait toutes les faveurs et toutes les soumissions de Part ; sa vie état* ■ une fête enchabtée , à l'entendre ; témoin cette loge

où il m'avait donné une place ; témoin cette chanteuse dont il m'avait prêté le bras ; témoin le journal qu'il recevait tous ^es matins , témoin la carte du Diorama qu'il avait dans sa poche , témoin ses entrées au théâtre des Variétés et au théâtre du Gymnase,, et que sais-je encore ? car ce sont là les. amorces innocentes de la vie littéraire.

Un jeune homme ignorant et faible se laisse aller à ces tristes appâts. Le plaisir facile lui va mieux tout de suite, que la fortune difficile à gagner en dix ans!

C'en estfait,c'en est donc fait, je ne résiste plus, je renonce de gaieté de cœur à toutes mes graves et vives études , je me fais écrivain, et je mourrai écrivain pour avoir passé mal à propos, un soir d'été, par Y Opéra-Comique, le boulevard Coblentz et la rue du Helder.

Ce n'est pas que j'aie à me plaindre de la vie littéraire ; nou pas , non , je n'aurais pas cette ingratitude envers la plus .noble profession, de cette époque de liberté : au contraire, toUt en racontant par quel accident je m'y

suis trouvé engagé, dans cette route difficile, je serais désolé d'arrêter ceux qui se sentent assez forts pour s'exposer à ces hasards. Les plaintes des écrivains d'autrefois m'ont toujours paru une injustice , elles seraient une brutalité stupide aujourd'hui.

Remontez tant que vous voudrez dans notre histoire, partout vous trouverez les poètes aux abois dans leurs vers, riches dans leurs maisons. A ceux qui ne sont pas riches, arrive la gloire, cette -gtande consolation de toutes les infortunes. Voyez! aux uns

François I er tend une main vaniteuse , aux autres Richelieu offre sa terrible collaboration ; à ceux-ci Louis XIV, à celui-là le duc de Bourgogne, puis madame de Pompadour au dixhuitième siècle; et en même temps Catherine et Frédéric II , toute la ville et toute la cour ! Ce sont là des encouragemens ! ce sont là des existences mieux que bien faites; c'est là une vie toute vouée au hasard, à la passion, à la colère , aux rêves et aux bonheurs de toutes sortes. Demandes à ces hommes à part dans la foulé,

lequel d'entre eux voudrait consentir à descendre dans la vie commune, eux, qui sont tous princes ou aristocrates par le talent et le génie? Aucun d'eux ne consentira à aucun prix à subir cet abaissement moral. Dans les plaintes des poètes, leurs longues misères , leurs pauvretés tant chantées , leur isolement , ce sont là autant de mensonges poétiques auxquels il ne faut pas croire, enfans, auxquels il ne faut pas que vos pères ni vos mères ajoutent une foi trop grande. La vie littéraire , voyez- vous ! ce

fut de tout tempe une vie à paît

dans. les grandeurs de ce monde :

i y t$imï<%XK que cela aujourd'hui, c'est une vie à pftrf dans les puissainoes de ce mondç. L'homme «le lettre* marche comme le grand v .seigneur a marehé; ifs sont entres l'un et l'autre dans la Constitution , ils Açnt de vrais citoyens l'un et l'autre, mais citoyens hors de la foule , malgré la foule ; citoyens à part, citoyens aristocrates pour tout dire^ aristocrates par* la passion, par le^cœur, par la penséë', par l'avenir Pour mieux comprendre ma proposition , pas-

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