TOME I
nelle; elle est très courte, mais je crois qu'elle donnera une idée assez exacte de la vie littéraire de notre époque.
J'étais donc, comme je vous l'ai dit , occupé à vivre au jour le jour, poursuivant de petites; ambitions, insouciant et flâneur, bon et jovial garçon, rien de plus, rien de moins; du reste, me doutant fort peu de nion mé>ritê , s'il y a mérité. Je ne crois pas qu'il y ait un homme écrivaut quelque part, qui se- isètt moins essaya que moi! avant 'd'écrire. Je puis dire, en' toute mer-
destie, qu'avant mon premier article de journal , je n'avais jamais écrit une ligne suivie. J'avais beaucoup lu de grands prosateurs et de grands poètes , j'avais beaucoup traduit de grands écrivains , Horace surtout ; mais avoir eu l'idée de composer même un roman , moins que cela ; même une tragédie en cinq actes et en vers , c'était à quoi je n'avais jamais songé. Bien plus , je ne crois pas qu'avant mon début dans le monde littéraire j'eusse lu vingt feuilles périodiques; Tout ce que je savais en fait de
journal» c'étaientîes feuilletons de Geoffroy et les articles de Dussaulx réunis en recueil; même il m'était resté de mes habitudes dans la maison paternelle, je ne sais quelle vague . admiration respectueuse pour Geoffroy, etpourDussaulx, et pour le journal où ils avaient travaillé , qui m'eût fait rejeter bien loin ♦aussi, et comme une chose bien invraisemblable, la seule idée d'écrire trois lignes dans un journal où
ils avaient écrit. Ceci est encore l'histoire , mais en grand , du chien de M. de Lamartine et
du cheval de la rue du Dragon.
Voici comment j'entrai dans la carrière des lettres. J'étais un jour à me promener devant un théâtre qui n'existe plus qu'en partie, qui a été pour moi le comble de l'art, et que je ne conçois pas aujourd'hui, tant nos goûts changent avec nos années et nos mœurs !
Ce théâtre , vous allez rire ! c'était U Opéra-Comique, théâtre aimé par les amateurs de comédie parce qu'on y chante fort peu , et par les amateurs de musique parce qu'on y joue fort peu la comédie. Moi je l'aimais, je crois,
parce qu'on y faisait tout à la fois de la comédie et de la musique.
Combien souvent, le dimanche, aux beaux temps de la seconde et dernière aurore de Martin, suis-je venu , dans cet étroit et infect passage Feydeau, attendre mon billet de parterre pendant cinq heures d'horloge , debout , à jeun , me disputant à outrance pour madame Pradher contre madame Rigaut, pour Martin contre Ponchard. Que de ravissantes extases j'ai éprouvées dans ce parterre, quand , l'oreille tecvdue* l'ame tendue, j'écoutais
ces beaux drames , ces belles comédies , cette musique divine, ces grands chatateurs ! Je ne crois pas que jamais un plus complet assemblage de médiocrités de toutes sortes, musique et poème, acteurs et chanteurs , ait excité plus d'émotions et d'enthousiasme dans le cœur d'un jeune homme : j'étais ivre d'admiration , ivre de bonheur , mon cceùr soulevait ma poitrine op^pressée • que faire ? que devenir?
Heureux transports, oùêtes-voûs?
Le théâtre' où se passait fcHit tfet ettthodsia*iWfr innocent et ri-
dîcule a duré encore moins que mon admiration . Il a croulé sous les ordres d'un maçon, ce joli théâtre. A présent, en passant rue Feydeau , vous pouvez voir encore son enceinte muette, ses loges dégarnies, ses échos tête baissée ; le pauvre vieux théâtre cherche en vain à envelopper sa nudité contristée; rien ne vient plus à son secours, ses ruines seules le protègent à présent, paix à ses cendres ! Ainsi donc moi , jeune encore, moi, assis sur les ruines de ce théâtre où j ; ai trouvé tant de passions diverses , je
suis là comme Marius à Carthage ;• mais aujourd'hui , quand nous avons vu tant de ruines grandes et petites , tant de vainqueurs de la veille vaincus le lendemain , qui de nous, dans son étroite sphère, n'a pas été Mari us assi^sur les ruines de Carthage, un jour !
J'étais donc ce jour-là errant autour de l'Opéra-Comique corn- me une ame en peine , et toujours me consultant à part moi, pour savoir si je ferais encore cette fois l'énorme dépense de 44 sous que l'Opéra -Comique coûtait dans ce temps-là. Comme j'étais