TOME I
il 9 ai pas compte parmi les funérailles politiques dont la marche est ouverte parle convoi du général Poy, et se referme aux convois de Casimir Périer et de Lamarque,
Malgré moi , vous le voyez , j'en reviens toujours à des histoires de funérailles ; je suis déjà dans cet âge où l'on s'étonne des morts qu'on a laissés derrière soi !
C'est un cruel travail que de se souvenir de tous ceux qu'on a vus et qui ne sont plus ! Parlezmoi des modes passées, et de ces choses futiles je vous parlerai sans
tristesse. Vous avez lu Ourika, par madame de Duras ; vous avez lu Edouard, ces deux plaidoyers en faveur du faubourg Saint-Germain ! Quelle distance entre ces livres d'une aristocratie toute personnelle , et le livre de mistriss Trollope, par exemple, cette aristocrate en général î
Vous avez vu les Osages reçus comme des princes d'abord ,
comme des histrions ensuite, passant du palais de Saint-Cloud à la Grande-Chaumière : quelle différence entre les Osages et t). Pedro y ou le dey d'Alger, qui les
remplace à l'Opéra ! Vous rappelez-vous aussi cette autre grande chose qu'on allait voir avec tant de pompe par les matinées d'été, la giraffe; et ce grand homme qu'on allait entendre dans les temples chrétiens, le missionnaire Guyon ? et le procès de Oastaing qui tenait le monde attentif autant que le procès Fualdès ? et le général Berton exécuté avec tant de sang froid ? et la loi du droit d'aî~ nesse rejetee? et la statue de Louis* XIII rétablie à la place -Royale? et la Madeleine toujours aussi peu avancée? et l'arc de
l'Etoile sur lequel nous avons
tant plaisanté ? *t l'Eléphant de la Bastille que la révolution de juillet a bronzé en cuivre ? et les chasses du soi ? et le sacre ? et là voiture du sacre vendue à l'encan ? et le jeu du roi , où se pressait toute l'opposition , faveur signalée que lui faisait la royauté?
et le Musée maritime? Nous avons vécu de tout cela pourtant, nous autres; nous avons criticfoé ori défendu amèrement tout cela .
Apiès quoi verraient la cour et les courlisaas, et les noms propres :
M. de Damas et madame de Gon-
faut, M. le duc de Guiche et sa femme si plie; madame Du Cayla et M. Sosthène de La Rochefoucauld , ce gentilhomme si bien intentionné, et si poli, et si tremblant devant les journaux dont les sarcasmes étaient répétés à l'Elysée-Bourbon le soir. Dans ce temps-là aussi on parlait beaucoup de mademoiselle Noblet et des romances de M. Rôtnàgnési* De quoi ne s' occupait-on pas , 6 ciel !
Eh bien ! tout cela est dé} k de l'histoire ancienne ! -Une révolution est venue donner à tout cela
la consécration qui n'appartient qu'aux vieux temps. La foudre tombe sur une maison moderne , et ellejui donne le sombre coloris d'un monument du moyen âge. Voilà ce qui est arrivé à cette société surprise tout à coup dans son sommeil. Elle, a été séparée violemment de l'avenir de la France par un abîme. Elle est devenue tout à fait inutile , même comme époque de transition. Tout ce qu'elle avait fait, aristocratie , religion > mœurs , les 'modes mêmes et les beaux-arts , <ces choses plus indépendantes du
pouvoir que tout le reste , parce qu'elles tiennent au caprice du peuple , tout cela est mon té dans le vaisseau de Cherbourg; tout cela a remonté en sens inverse le sillon effacé et renouvelé tant de fois, qui ramena d'Angleterre la reine Henriette, misérable histoire qui recommence tous 4 les cent ans , ramenant après elle les mêmes infortunes et les mêmes appareils.
Vous concevez donc qu'un homme qui s'est occupé de tous ces événemens au jour le jour , qui a suivi la plume à la main les
plus minces détails de cette histoire , n'a guère d'autre histoire à raconter. Une préoccupation puissante s'est emparée ainsi de toute ma vie, et, Dieu merci, j'ai été placé dans des positions assez diverses pour les bien comprendre , à présent que je les vois en bloc, tous ces faits épars de notre histoire de chaque jour. Je fus d'abord un écrivain inconnu, écrivain d'opposition par épigramme , faisant la petite guerre en vélile, harcelant les gouvernans que je connaissais fort, peu , et qui me connaissaient encore
moins ; plus tard , je passai du petit journal dans le grand journal T du journal populaire dans le journal aristocratique, toujours le même homme, quoi qu'on ait dit là et là , toujours faisant de l'opposition là et là.
Ceux qui me reprochent d'avoir
passé d'un journal à l'autre, ne f>euvent pas me reprocher d'avoir quitté une opinion pour une autre; j'ai toujours été le même écrivain, attaquant ce qui était fort , hostile au puissant , n'étant jamais guidé dans mes hostilités par aucune ambition personnelle,,
quittant une position acquise aussitôt que cette position devenait avantageuse. C'est ainsi que j'abandonnai mon petit journal d'opposition libérale quand il devint triomphant sous M. de Martignac ; c'est ainsi que je quittai mon grand journal d'opposition royaliste le jour même où M. de Polignac virit au pouvoir.
Tout le monde sait qu'alors j'avais une chance très belle : je pris la fuite. Le lendemain, je faisais un journal d'opposition; l'opposition a été ma vie à moi , comme à d'autres la défense du pouvoir
est leur vie. Le premier qui a jeté des paroles d'opposition après juillet et qui les a signées , c'est moi. Ce que je dis ici, non pas par vanité ou pour me faire valoir plus que je ne vaux ; mais pour répondre , une fois pour toutes , à ce qu'on a pu dire sur le caractère d'un homme qui a pu être accusé d'inconséquences téméraires , mais à qui personne ne peut reprocher dans sa vie, ni une bassesse, ni une mauvaise action, ni une lâcheté.
A quoi nous avons servi, nous autres jeunes écrivains périodi-
crues, et ce que nous avons fait eu dix ans. il serait facile de le dire.
Une fois que nous nous fûmes enquis de quoi il s'agissait et quels étaient les hommes régna ns, nous comprîmes tout de suite ce qu'il y avait à faire et sur quelles sommités il fallait frapper. Ainsi nous avons été les premiers qui aient attaqué de front la littérature de l'Empire , cette stupide usurpation littéraire qui était reàtée debout , après que l'usurpation guerrière et glorieuse fut morte sur son rocher. Vous qui vivez , ou plutôt qui écrivez aujour-
d'hui , tranquilles et à l'abri de tout monopole , vous nç sauriez vous figurer ce que c'était il y a dix ans que la littérature de TEm- % pire ; elle était partout maîtresse souveraine, impérieuse, fi ère et jalouse, et médiocre. Elle tenait tout ce qu'on pouvait tenir , le théâtre et la place publique, l'Académie et le journal; et chaque pas que faisait un pauvre jeune homme qui se sentai t de l'esprit et du cœur , il trouvait sou passage impitoyablement barré par ces immobiles. Plus de passage pour personne ! Que d'humilia^
taons de tous genres ces gens-là ont fait subir à toute la jeune école ! Cela est à peine croyable* Les Messéniermes trouvent à peine un imprimeur ; les Méditations sont publiées par faveur et eu tremblant ; Lord Byrou est publiquement hué comme poète; il fallait un libraire très hardi pour dépenser sur les Puritains et Ylvanohé de Walter Scott , la tnoitié autant d'argent qu'on en dépensait sur M. Botte, ou l'Enfant du carnaval, par Pigault-le- Brun.
Dans op temps-là Armand Car-
rel n'aurait jamais pu imprimer son Histoire d'Angleterre; dans ce temps-là la presse périodique n'aurait pas trouve assez de mépris et de moquerie pour les morceaux de Sainte-Beuve; Mérimée aurait eu besoin d'un collaborateur de la Pandore pour publier sa chronique. Michel Raymond aurait eu besoin d'une préface de Paul dç Kock. J'ai vu Victor Hugo , cet ardent génie qui règne aujourd'hui par la poésie après avoir combattu pour elle , ne pas pouvoir placer au prix de centécus Han d'Islande,
cette vive, passionnée et grossière ébauche d'un homme qui avait Notre-Dame de Paris dans la tête , et les Orientales dans le cœur. Dans ce temps-là , il était impossible d'aborder le théâtre.
Le Théâtre-Français , la tragédie française étaient le monopole de ces messieurs. L'Opéra leur appartenait corps et aine v et danseuses. Ils regardaient Y Opéra- Comique comme leur berceau, et, en effet, c'est de là qu'ils sont presque tous sortis , pour aller à la Chambre, ou à l'Académie française. la belle littérature L