‹ Contes nouveauxChapitre 17 sur 37 · TOME I · texte numérisé non relu

TOME I

mes amis , la belle et savante littérature, qui a commencé par composer des drames pour les musiciens de Feydeau !

C'était là un joug bien propre à flétrir de jeunes âmes ! c'était là une humiliation cruelle! Que de fois, en me promenant lentement dans les galeries de bois du Palais- Royal , ce temple de la librairie et de la prostitution publique, ruinées toutes les deux, ai-je senti mon cœur bondir d'indignation dans ma poitrine, quand je voyais ces somptueuses boutiques remplies tout entières par une Kl-

— tÔ7

térature dont ni moi ni personne nous ne pouvions lire quatre pages de suite 1 Dans ce temps-là , le Palais-Royal n'était permis qu'aux adeptes. Alfred de Vigny , qui commençait avec toutes sortes de peines , était obscurément annoncé chez les. libraires du quai de la Vallée ; Alexandre Dumas , commis obscur perdu dans un bureau, rêvait tristement une célébrité qu'il n'a pu réaliser que six ans plus tard. Que de tourmens dans ces jeunes âmes !

Mais ils se traînaient péniblement autour du mur d'airain sans l'en--

tamer ; alors , pour vivre , il n'y avait que deux moyens pour les pauvres poètes , vivre pauvre et inconnu, ou bien travailler obscurément aux histoires , aux tragédies, aux joutnaux, aux opéras comiques, aux biographies, aux discours académiques de ces messieurs : il n'y avait pas d'autre chemin.

Demandez à tous ceux qui sont parvenus à quelque chose et qui sont enfin devenus les maîtres , comment ils sont arrivés , par quelles fatigues, par quels efforts?

Gela est horrible à penser; et quoi

■ - 189 — qu'il arrive, je me suis bien promis, me souvenant de toutes ces douleurs , que si jamais j'étais quelque chose, je ne tiendrais ni ma porte ni mon ame fermées au moindre jeune homme qui viendra loyalement me raconter qu'il veut mettre le pied dans cette difficile et glissante carrière des lettres.

Vous concevez donc qu'un homme qui un des premiers s'est attaqué corps à corps à cette littérature envahissante de l'Empire, qui l'a harcelée nuit et jour, qui a fait de sa ruine totale la grau*-

die ambition de sa vie, qui l'a attaquée par tous les moyens qui étaient en son pouvoir, lui reprochant chaque jour tout ce qu'on pouvait lui reprocher , sa nullité

d'abord, et ensuite ses habitudes de servilité et de censure; vous concevez que cet homme, quand cette littérature est morte enfin, quand les jeunes et les forts ont renversé tous les obstacles enfin, soit appelé à se glorifier de cette belle œuvre pour la faible part qu'il y a prise. Ainsi fais- je, mot qui vous parle; moi, j'ai été le faible animal. qui ai rompu de

mies dents le réseau dans lequel était enfermé le lion. Laissez-moi le voir bondir, mon jeune lion délivré. Comme ses bonds sont impétueux ! comme son allure est vive! qu'il est heureux d'être libre enfin ! Le lion , c'est la jeune littérature contemporaine, c'est notre capricieuse et folle poésie,

c'est notre histoire sévère et remplie de poésie, c'est notre drame aussi, cet immense jouteur qui n'étreint pas tout ce qu'il embrasse; c'est notre éloquence.simple et naturelle, éloignée de tous les genres d'emphase; c'est nôtre roman

passionné jusqu'au délire, mais plein d'intérêt et de vérités de tous les genres. Tels sont les fruits d'une victoire litltéraire qui a demandé dix ans de combats.

Ce qui doit résulter de cette victoire, et quels fruits doit porter la littérature nouvelle , nul au monde ne petit le dire; nos tentatives les plus hardies n'ont pas encore amené un chef-d'œuvre.

Nos chefs d'école ont éprouvé bien des défaites , la révolution qui s'est abattue sur tout cela a jeté bien du découragement dans les esprits les plus hardis, et dé-

rangé bien des enthousiasmes. Il est cruel à un écrivain qui marche à son but , d'être dérange par cette grande chose qu'on appelle une révolution. Gela Tétonne et le fatigue, cela l'anéantit pour Ion g- temps. Une fois revenu de la première surprise, il lui faut bien des soins et des peines seulement pour regagner Y échelon de gloire Sur lequel il était huche quand la révolution en passant Ta jeté par terre du bout de son aile. Nous en sommes donc là , nous tous tant que nous sommes, attendant la poésie qui doit venir,

Page 1