‹ Contes nouveauxChapitre 22 sur 37 · TOME II · texte numérisé non relu

TOME II

pour me faire plaindre. Je l'avouerai sans honte : placé dans l'alternative de paraître ridicule aux yeux des belles dames , où de manquer de recon* naissance envers nos excellens bourgeois , je me décidai , au moins mentalement, pour le dernier parti; je désirai que le lieutenant s'occupât de trouver un prétexte pour venir me délivrer aussi. Que sais-je? qu'il m'inventât, à défaut de parenté, des devoirs à l'égard de quelque patron puissant. Nos provinciaux, qui me suffisaient l'instant d'auparavant, quand je les acceptais, moi, spectateur indifférent et bien désintéressé , comme des objets de découverte et d'observation, m'étaient devenus plus qu'insipides. J'étais révolté par leur trivia"

lité prétentieuse; leur audace à singer les belles manières m'indignait , comme s'ils eussent osé parler une langue dont ils ne savaient pas le premier mot. Et puis, que leur avaisje fait, moi, pour m'imposer ainsi leur esprit guindé ^t sans naturel, leur élégance d'emprunt, autant étrangère à la grâce naïve qu'au bon goût véritable; enfin, tout ce je ne sais quoi provincial qui s'affuble de tout ce qu'on porte , qui parle de tout ce qui se dit, qui veut être tout et n'est rien, sinon détestable? D'ailleurs, pourquoi m'emmener ainsi qu'une conquête, me façonner en admirateur, me faire marcher au milieu d'eux comme un converti, me compromettre enfin? Je crus voir les été*

gantes du bal, les Parisiennes de Paris, tourner vers moi quelques regards de pitié; j'affectai un air d'indifférence plein de dignité , tant que je crus que leur compassion si désirée me sauverait. Mais bientôt , leur intérêt lassé et leur curiosité satisfaite, chacun ne s'occupa plus que de son plaisir particulier, et les belles dames et le jeune lieutenant, mon camarade de table et de voyage , m'oublièrent tout h fait pour ne songer plus qu'à faire de l'égoïsme à eux tous.

Jamais naufragé, qui voit passer et disparaître au loin le navire auquel il a fait d'inutiles signaux de détresse , n'éprouva une angoisse plus amère que celle qui me serra le cœur en me voyant submergé sans espoir de

secours. Après quelques momens de véritable serrement de cœur, je fus saisi d'un secret accès de rage , et je me dis , comme le poète : « Je veux me livrer aux joies les plus cuisantes. * »

J'emmenai bien vite nos bonnes grosses dames à l'extrémité opposée de la demi-lune , et je proposai une contredanse; puis, sans attendre de réponse, je saisis la main de la directrice des postes, et je la fis sauter et pirouetter d'une manière dont elle avait probablement perdu l'habitude depuis long-temps. Je les passai ainsi

i a Tu comprends bien : il ne s'agit pas ici de plaisir. Je veux m'abandonner à l'ivresse du vertige , aux jouissances les plus cuisantes , à la haine d'amour, à la peine qui soulage.

Goethe, Faust*

toutes en revue ; c'était plaisir de les voir tourbillonner à perdre la respiration, à me demander grâce ! La sueur ruisselait sur leurs épaisses collerettes ; elles avaient vingt fois failli tomber ; mais , de suspect que j'avais paru d'abord, en raison de mon accointance avec le jeune lieutenant, j'étais devenu un homme charmant.

Je m'étais, de fait, comporté en véritable Parisien ; impertinent sans qu'elles s'en doutassent, aimable à mon insu. Ainsi soutenu par la fièvre qui m'aiguillonnait, je conservai pendant près de deux heures des forces voulues pour ce métier formidable, qui eût éreinté M. Albert luimême.

Cependant la nuit commençait à

baisser. On me dit que toute la ville avait coutume de se rendre à cette heure à la Redoute , près du Mail. — Allons donc à la Redoute, près du Mail ! m'écriai-je , encore altéré de vengeance ; et nous partîmes. Je continuai , pendant le chemin, a donner cours k mon irritation par une gaieté forcenée ; toute la compagnie applaudissait à mon implacable amabilité.

Cependant la beauté de la soirée, les brises tièdes et embaumées qui flottaient sur un paysage mourant dans les demi-teintes du crépuscule, l'éloignement des objets de comparaison qui m'avaient agité, me calmèrent et me rafraîchirent le sang. La mélancolie me gagnait, je devenais moins bruyant; je sentais que j'allais

perdre toute ma grande faveur dans l'esprit de mes compagnons. J'avais pris le parti de me rabattre sur l'éloge du pays , quand nous approchâmes de la Redoute.

C'était une grande salle qu'on aurait pu qualifier de grange, sans des fenêtres dont les vitres avaient été drapées par les araignées. Quand nous eûmes été admis, au prix de trente centimes par tête, j'aperçus la véritable population provinciale , sans mélange et dans toute sa pureté.

Pendant que nos gens s'établissaient, j'examinai à loisir tous les élémens de de l'assemblée. Plus d'aristocratie étrangère ! plus d'élégance exotique !

A vrai dire, je n'en fus point fâché.

On me signala seulement un étu*

(liant en droit du pays qui, anticipant sur les vacances , était venu faire admirer dans son endroit des bas de soie chinés, des souliers de daim jaune, et une sorte de barbe à la Henri III qui s'harmonisait comme elle pouvait avec les pointes montantes d'un col de chemise très moderne. Les demoiselles, tout en ricanant , sç le montraient et se le disputaient comme un modèle de bon goût; les hommes les plus sages, pénétrés de la dignité des traditions, espéraient pour lui que l'âge et un solide établissement dans le pays, le feraient renoncer à ces distinctions discordantes.

J'examinai encore quelque temps tous ces groupes ; je me demandai si

tous ces visages que je voyais animés d'une gaieté si expansive et si bruyante ne couvraient pas quelque mécontente ment secret , quelque dépit insupportable comme celui que j'éprouvais ? Je me faisais à ce sujet , les plus beaux raisonnemens pour me persuader qu'il en devait être ainsi; je ne pouvais m'accoutumer pour ces bon* nés gens à l'idée d'une joie sans arrièrepensée; j'étais comme un malade réel ou imaginaire, qui, lisant des livres de médecine, retrouve les symptômes de son mal dans les diagnostiques mêmes le plus insignifians.

Je sentis pourtant qu'il fallait revenir auprès de mes hôtes, et je voulus à toute force renouer ha chaîne de mes prouesses dansantes. Mais le

paroxisme était passée ma gaieté était devenue rationnelle et maussade; je ne pus parvenir à reproduire mon accès. J'enviais , mais inutilement, la robuste énergie de ce tragédien qui , à la foire de Caen, avait joué deux fois dans un jour le rôle d'Hamlet. Je compris qu'il fallait, pour conserver ma 'réputation intacte, me retirer à temps du théâtre de ma gloire. J'allai donc trouver notre receveur, et je lui dis que la fatigue de la journée commençant à se faire sentir , j'avais besoin de quelque repos.

Il s'empressa de sortir avec moi pour chercher sa servante, qui devait me servir de guide. Nous trouvâmes la bonne fille au dehors avec les paysans, qui, le nez collé contre les vi-

très des fenêtres, contemplaient avec admiration les amusemens des bourgeois. A la vue de cette méprisante ' séparation de la part de gens si peu faits pour y prétendre , je fus d'abord saisi de pitié et d'indignation ; puis je me réjouis de ce qu'ils reconnaissaient ainsi , et malgré eux , la légitimité des exclusions aristocratiques, et je me retirai enchanté de la justification que me fournissait cette disposition universelle à distinguer et à classer.

Je me dis , chemin faisant , que j Savais moins tort que ces bons paysans, puisque, après tout, à la faveur d'attentions que j'avais voulu d'abord éviter , les bourgeois, mes hôtes , s'étaient crus autorisés à m'em prisonner dans un cercle d'habitudes qui

n'étaient pas les miennes , et de plaisirs qu'on ne devrait imposer à personne; en même temps, mon humeur rancuneuse se demandait ce que les paysans auraient gâté au milieu des bourgeois ? ~

Ainsi 'réconcilié avec moi-même, je rentrai chez mon bote en fort bonne disposition, et je ne tardai pas à m'endormir d'un sommeil profond. Il y avait déjà long-temps que j'avais perdu la conscience de mon dépaysement, quand je fus réveillé par le retour de mon jeune compagnon , qui rentrait tout échauffé d'une réunion où l'avait présenté sa délicieuse cousine. Il me raconta merveilles de la fête, qui avait été organisée avec un goût parfait , chez un vieux général,

dans une demeure ravissante. Il en était encore tout ébloui , il entendait encore le son des instrumeçs, il sentait encore la main de sa cousine , la fête circulait encore tout autour de lui , le pauvre jeune homme ! aussi était-il parleur animé et compagnon tout éveillé, pendant que moi, plongé dans cet état de torpeur qui n'est ni la veille, ni le sommeil, ni le songe, je répondais par mots entrecoupés à ses brillantes descriptions.

— Quand je vous ai quitté, me ditil, j'ai pris le bras de ma cousine, un bras si léger ! et nous nous sommes mis à courir à travers l'aubépine jusqu'à la demeure du général.

— Moi, lui dis-je, j'ai eu deux pesantes bourgeoises à mon bras, et

nous avions marché au pas dans un chemin pierreux.

— Moi, dit-il, ie suis entré avec elle dans un salon de verdure mollcfftient éclairé ; il y avait des violons, une clarinette, un galoubet; que sais-je? tout cela chantait doucement; la pelouse était tondue à neuf, et nous avons dansé là comme des ombres ; vous savez, dans Horace :

Geminisque sororibus audet Ducere nuda choros.

— Moi, lui dis-je, j'étais dans une' grange qui sentait la vieilfe paille ; l'appartement était éclairé en suif, et, en fait de musique, il n'y avait ni galoubet ni flûte, mais bien une grosse caisse à faire tomber le* murs de Jéri-

cho. Nous bondissions sur les dalles

de la grange sicut agniovium et sicut arrêtes , pour répondre à votre citation.

Lui, tout en se déshabillant : — Elle est si jolie, ma cousine] si simple! si moqueuse!... Quels doigts!... J'ai ramassé son mouchoir de batiste ; il est là, sur mon cœur! et son bouquet de violettes, là, sur mon cœur! et sou sourire, là, sur mon cœur! C'était charmant! »

Moi ,en bâillant : — Ma danseuse m'a dansé sur le pied, et je sens encore son empreinte brûlante, là, sur mon piedl et sur ma main l'empreinte où sa main m'a touché! C'était charmant!

Laissez-moi dormir, lui dis-je.

Maislui,racontaittoujoursIes aventures de sa soirée. Lui, jeune homme heureux, il cherchait à retenir le rêve qu'il avait fait tout éveillé. Moi , au contraire, je ne demandais qu'à me plonger dans un rêve quelconque et tant soit peu aristocratique, pour me délivrer de toutes ces pesantes réalités. Heureusement, lorsqu'il fut las de faire du bonheur et de la poésie, mon jeune compagnon s'endormit.

Le jour commençait à paraître.

Quelques heures de sommeil sont or* dihairement tout ce que permet l'agitation d'une situation inaccoutumée.

Je ne pouvais plus espérer de me rendormir. Je me mis à une fenêtre qui donnait sur le jardin, observant avec ravissement les progrès de l'aurore,

Page 1