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TOME II

aussi sensible que les pas réguliers de l'aiguille sur le cadran; épiant l'un après l'autre tous les bruits qui s'éveillaient successivement. Quand la basse- cour fut éveillée, quand j'entendis remuer dans la maison, et que j'eus aperçu notre hôte lui-même, en habit blanc, qui venait aussi respirer la fraîcheur matinale, je pris ma revanche sur le lieutenant , et je le réveillai à mop tour, en lui rappelant le but de notre voyage* L'agitation de la nuit passée lui permit de s'exécuter de bonne grâce. Après un déjeuner fait de fort bonne humeur, nous partîmes pour le terrain aux antiquités, avec notre hôte, enchanté de nous servir de guide , et de se procurer une dis* traction, même scientifique : c'était un

événement rare dans sa vie de provincial.

Nous prîmes le chemin qui nous avait conduits la veille aux danses, près de la rivière. Il me parut tout différent. Le jour matinal , la fraîcheur de la verdure , renouvelée par ta nuit , le silence interrompu seulement par le chant de quelques oiseaux et par les explications de notre cicérone , surtout la liberté de jouir de mon plaisir comme je l'entendais et de rêver à mon aise, ajoutaient un attrait tout nouveau à des lieux que j'avais déjà trouvés charroans. Je ne pouvais me lasser de me dire que personne à présent ne me commandait plus de m'amuser selon l'usage du pays. J'essayai alors de

communiquer à mes compagnons un peu de mon enthousiasme champêtre. Vains efforts I Mon lieutenant pensait à sa cousine, passion d'un jour! Le receveur me répondit en me faisant observer l'art avec lequel les paysans employaient à l'irrigation de leurs champs les petites sources qui se trouvaient en abondance à mi* côte. J'aurais donné beaucoup , la veille , pour de pareilles remarques ; mais je ne pus m^empêcher de pen»

ser en ce moment que le nombre de gens vraiment sensibles aux beautés de la nature est bien plus rare qu'on ne croit. Tout le monde, sans doute,

ressent avec plaisir la tiédeur de l'air, l'éclat joyeux de la lumière, mais ces jouissances, à l'usage de tous, n'oc*

cupent qu'un instant L'homme qui n'en a pas fait une étude , une analyse spéciale. En vérité, il faut, pour bien sentir la nature , être devenu connaisseur avec autant d'attention qu'on le fait pour les tableaux. Tel homme s'extasiera devant la gigantesque magnificence d'un chêne séculaire * auquel son voisin répondra, d'un ton approbateur, que ce bel arbre, abattu, rendra au moins deux cordes de bon bois.

A vrai dire, cependant, mes réflexions n'avaient rien d'hostile. J'étais si heureux ce matin là ! Je prenais ma revanche sur mes compagnons.

A présent j'étais chef d'expédition ; j'avais une volonté à faire prévaloir ; j'arrachais le lieutenant au souvenir

de ses belles élégantes , et j'allais faire au receveur les honneurs de son propre pays; je triomphais ! Je me souvins alors que l'inspecteur des finances m'ayaU donné mon hôte pour un homme de mérite. Je fis un appel à ma bonne volonté, et je trouvai beaucoup de raisons pour justifier l'opinion de l'inspecteur. Je me rappelai d'abord beaucoup d'hommes de ce mérite tout spécial qui n'est jamais à dédaigner, surtout chez ceux qui ont fait le sacrifice de leurs facultés, çtqui les ont concentrées toutes au service d'une idée utile. Puis la vie et l'entourage auxquels le receveur avait été condamné me revenaient en mémoire.

Il lui avait fallu sans doute émonder le luxe brillant et dangereux de

ses belloç qualités inutiles, se rabougrir de son mieux pour nepasexciter la jalousie et se baisser jusqu'à ses voisins pour ramasser les seules jouissances qu'on eût laissées à sa portée. Peut-être était-ce quelque autre René devenu sage, qui, plus docile aux conseils, avait enfin compris que le bonheur n'est que dans les voies communes et dans les bureaux de l'Enregistrement, Après plusieurs rians détours dans notre conversation et dans notre promenade, nous arrivâmes enfin aux antiquités que nous étions venus chercher de si loin. Le lieu était peu compliqué et peu gothique. Après bien des efforts et des recherches, nous reconnûmes un petit portique qui avait dû être d'un assez bon style;

il était à moitié enfoncé dans le sol , et encadré dans les murs d'une sorte de magasin à fagots ; des colonnes plates cnnnelées , quelques figures devenues camardes et manchotes par suite des injures du temps et des polissons , étaient les seuls restes qui pussent alimenter notre curiosité et notre faim de gloire. On ne connais* sait pas autre chose dans le pays en fait de monumens, et l'inspection minutieuse des alentours ne nous donna pas de plus grandes espérances. Faire fouiller le terrain pour trouver des médailles ou des fragmens de statues eût été au moins hasardeux; on ne découvre pas tous les jours Herculanum. Je demandai au lieutenant s'il pensait qu'il y eût pour nous matière

à publication : il me répondît par un éclat de rire. Au fait, en réunissant à grand'peine tons les plans» profils , * coupes, élévations, aspect actuel des lieux , projet de restauration , dissertation sur la géologie locale , et autres circonstances aussi importantes, nous aurions pu fournir à peine huit à dix cahiers grand-aigle, de six feuilles chaque ; cela n'en valait pas la peine , assurément.

Nous nous contentâmes donc, pour emporter d'autres souvenirs que ceux de la danse de la Saint-Loup, de dessiner une vue détaillée de toutes ces pauvres ruines, dont je me promis bien d'envoyer un double tout encadré à notre ami le receveur ; ornement agréable de sa Salle à manger.

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