TOME II
de Pompadour se trouva .borgne et le marquis d'Àigeaion parfaitement aveugle. On peut, après cela , se figurer l'embarras du roi entre ces deux cécités inattendues, lui qui, dès son enfance , avait l'habitude de ne rien voir par ses yeux. Cependant l'histoire ne nous dit pas quelle fut son affliction , elle nous a seulement appris que madame de Pompadour se rétablit en peu de temps; et d'après la dépWa We radiotniitiKftû»i> de cette époque v tout porto à croûreique liaulkre ministre ne fut jamais entièrement
guéri. , • n.
- Cependant Unou'veHe de cqttobetfx décident s'était <proinpt«ni«it>répai^ due % et < comme madame* oatoRompa^ drarétail? k cette époque 1» sèWle pro-
tectrice des lettres et de la philoso phie, la philosophie et les lettres se mirent en frais pour plaindre leur bienfaitrice. Et, de fait, il y avait à la cour de Louis XV un si grand dédain pour tout ce qui était littéraire , et an courroux si réel contre l'apparition d'une philosophie naissante, que jamais , sans madame de Pompa* dour , on n'eût entendu parler à la cour de poésie ou d'éloquence. Maïs»
avec l'esprit et le tact qui la distinguaient, avec ce besoin de <Jiatrat> tions dont elle était poursuivie au milieu d'un règne si équivoque, si chancelant , ai monotone , la belle madame d'Étiolés avait fort bien compris que les arts , et l'esprit , et les jeux du théâ* tre étaient encore quelque chose tPib»
génieux et d'utile; aussi avait-elle protégé les gens de lettres» de toute la force d'un crédit soumis à tant de caprices divers ; c'était: par elle que Voltaire était parvenu à Revenir, comme il le dit lui-même, un des membres inutiles de l'Académie , après que monseigneur l'évêque de Mirepoix eût été nommé; c'était par madame de Pompadour que le duc de Nivernais, assez bon poète et surtout fort homme d'esprit , était devenu ambassadeur à la cour de Prusse ; c'était encore par elle que, potp; 4e fort jolis poèmes, très clèricalempnt licencieux, et que nous ne lisons plus, M. de Bernis avait été enyoyé à Venise pour devenir ensuite cardinal et ministre d'état. C'était doqc fiRç posi-
tion singulière que celle de cette femme, qui, d'une basse condition, était parvenue à succéder à la noble marquise de Châteauroux, à la belle duchesse de Lauraguais , et qui bientôt se mettant , par la force de son esprit et la vivacité de son cœur, au niveau d'une place qui était alors une place d'état , s'emparait du plus beau des devoirs de son royal amant , celui de protéger, de secourir les lettres , et s en acquittait presque aussi bien que Louis XIV, ce qui vraiment n'est pas peu dire.
Vous concevez donc bien qu'à la première nouvelle de la maladie desa protectrice, de la maîtresse de ses loisirs , Voltaire accourut pour charmer avec son talent de poète et de narrateur ces
longues heures de malaise qu'une jeune et jolie femme doit k toute force passer dans son lit et dans les ombres douteuses de son alcôve aussitôt qu'elle se sent défigurée. Madame de PompadouT avait alors une maison presque royale à Choisy-le-Roi , pauvre village dont elle avait fait un se»
cond Versailles, et dans lequel vous pouvez voir encore la belle et large route par laquelle le bien-aimé venait voir sa maîtresse au retour de la chasse. Ce fut dans ce palais , dont remplacement est couvert aujourd'hui de jolies et simples maisons bourgeoises, que Voltaire arriva pour faire sa cour»
Voltaire était encore dans toute la vivacité de la jeunesse, avec «on œil vif et plein de feu, ses lèvres petites ,
vermeilles* et dont le contour commençait déjà à ae rider légèrement par un sourire singulièrement spiri* tuel et sardoaîque; du reste il me «semble le voir avec sa jambe fine , sa taille bien, prise, sa chevelure artistentent poudrée , et toute cette tour* •nore d'un hofmne comme il faut et de bonne façon, qui, enfant, fut élevé chez Ninon de l'Endos, qui, jeune homme , pariait au duc d'Orléans ; au régent, comme s'il eût parlé à un membre de l'Académie, et qui alors n était rien «n oins qu'un gentilhomme de la chambre du roi , et le premier poète épique de la France, sanfc compter qu'il commençait à passer pour l'hombiequi>avarit eu chez nous kphïs\dV»5pritj
Car c'était plutôt à l'esprit de Vol»
taire qu'à son talent de poète tragique ou de poète épique que madame de Pompadour en voulait. Comme elle le disait très bien, et avec une naïveté qui depuis s'est assez généralement confirmée , la belle et frondeuse marquise aurait donné toutes les tragédies, tous les poèmes sérieux de Voltaire pour un seul de ses contes ; et, en effet, les contes de Voltaire étaient une chose bien inouie pour une femme qui vivait intimement avec un roi aussi rétrograde que Louis XV. Pour cette fois donc, Voltaire, voulant opposer aux grands maux les grands remèdes, avait apporté, pour amuaer sa charmante et difficile protectrice, sonGwutefe,Can-
dide en personne, vif, méchant, railleur, dont la bonhomie désespérante est égale à toute la rage satirique de Rabelais; Candide, étrange héros autour duquel sont groupés toutes les misères, tous les fléaux de l'humanité, et qui , après avoir été tout ce qu'on peut être, soldat, jésuite, riche, pauvre, philosophe et précepteur, finit comme finissent presque tousles hommes qui se marient, et n'en est queplus content.
C'était donc là un délicieux remède à une maladie de femme, et dès les premières pages madame de Pompadour, ne se gênant pas devant un simple mortel, se prit tellement à rire, qu'elle ne songea phiS ni à sa maladie, ni à son œil encore roûge , ni à son bras, dont.il'n 1 ^ avait pas. de modèle en joue u. 4
France, ni même à celte gorge nue et blanche, et ferme, et jeune, qu'elle montrait à toute la cour les jours de cérémonie, mais que Louis XV seul avait le droit de regarder en particulier. D'ailleurs à ce plaisir d'une comédie si vivement, si pittoresquement écrite , se joignait pour madame de Pompadour l'ineffable plaisir de voir tourner en ridicule cet inflexible 3.-3. Rousseau, qui avait osé écrire que lafernme d'un charbonnier était préférable à la maîtresse d'un prince. Et, au milieu de ces innombrables saillies, la maîtresse régnante , quittant la cour un instant, et reveqant sans y songer à son premier état et à ses mœurs de bourgeoise, applaudissait à outrance des sarcasmes qui s'adressaient prinr
cipalement à tout ce qui s'appelle pouvoir dans le monde; tant il y avait d'entraînement dans le style de Voltaire, d'intérêt dans sa narration , de force et de grâce dans son débit!
Cependant , au chapitre xxvr , à cette fameuse scène d'hôtellerie où Candide se trouve à table avec six rois détrônés et quatre altesses sérénissimes sur lesquelles il daigne à peine jeter les yeux, madame de Pompadour arrêta "Voltaire; et le lecteur, ne demandant pas mieux que de pouvoir sanns distraction contempler cette belle personne dans tout le négligé d'unemarquisequien agit sans façon, posa vivement son manuscrit , appelant à son secours toute sa présence d'esprit.
—Six rois détrônés au cabaret, Voltaire , s'écria madame de Pompadour!
mais , mon ami , vous n'y pensez pas :
et si vous imprimez cela, j'ai bien peur que vous n'alliez , vous aussi , passer votre carnaval à Venise.
— En ce cas-là , madame , reprit Voltaire , je n'ai rien de mieux à faire que de me faire roi à mon tour , et je vous assure que j'y ai songé plus d'une fois.
. — Et dans quel lieu de la terre votre majesté choisira-t-elle ses^ états?
ajouta la marquise en souriant.
— Mes états P répoudit Voltaire avec le plus grand sérieux : si je connaissais quelque plus beau pays que la France, madame, je l'aurais choisi ;
mais la France me suffit; quand je l'aurai , je verrai après.
— O Candide ! ô Cacambo ! ô vénérable Pangloss! écoutez-le, s'écria la marquise en levant les bras ; tout est pour le mieux dans le meilleur des mondes , et voici M. de Voltaire qui va devenir une majesté !
— Oui, madame, reprit Voltaire en se levant, et prêt à renverser un beau surtout de Germain ; oui , une majesté bien caractérisée et bien complète ! Je vous assure que depuis long-temps j'y songe, et j'ai découvert , ajouta-t-il plus bas et en se rapprochant de la marquise , j'ai découvert que la société de notre époque pourrait être facilement dominée , et
que si elle avait un chef suprême , ee chef suprême ce serait moi.
— Oui , oui , reprit madame de Pompadour, en jetant par habitude un regard satisfait sur une belle glace de Venise que lui avait envoyée sa cousine Marie-Thérèse , vous dominerez la société comme l'abbé de Saint- Pierre avec sa paix perpétuelle, comme Rousseau avec ses beaux discours, comme M. de Buffon avec son histoire et son Jardin desPlan tes, comme M. de Montesquieu avec son Esprit sur les Lois.
— Il n'y a que manière de s'y prendre, madame : je ne parle pas de l'abbé de Saint-Pierre , qui n'était autre qu'un bonhomme; mais si Rousseau eût été moins misérable, s'il
n'eût pats subi le patronage d'une femme à grands sentimens, s'il eût été citoyen, de Genève dans toute son éloquence et sa liberté, croyez-vous que Rousseau ne serait pas au pou*' voir? Quant à JW. de Buffon , c'était un homme trop compassé > trop soumis à des formes rigoureuses d'étiquette, un homme d'utie vie aussi correcte que son style, qui, dans tous les temps, n'aurait été propre qu'à écrire sur les découvertes de Daubenton. Pour ce qui est de M. de Montesquieu , souvenez- vous , mada- * me » que ce sera une honte dans l'avenir de n'avoir pas vu ce grand homme membre importantdu gouvernement, ou tout au moins à la tête du parlement de Paris.
— Mais, de grâce , monsieur, reprit madame de Pompadour r donnez-moi quelques uns de tos secrets pour arriver à ce pouvoir dont vous paraissez si assuré ; je vous promets , foi d'honnête femme , que madame de Pompadour n'eu dira rien à la maîtresse du roi.
— Mon plan est simple , madame :
je commence d'abord par me faire une fortune indépendante pour n'être pas obligé de mendier les secours du ministère ; une fois ma fortune faite , je m'empare en même temps et de la multitude qui se porte au théâtre et des esprits délicats qui ne vivent que dans les salons ; je parle aux vieillards de Henri IV et de Louis XIV ; je parle aux jeunes gens de tolérance et de
liberté; je fais pour les femmes des romans , des contes en vers , et des poèmes entiers, s'il le faut; en un mot, je parle à chacun le langage de ses passions , je me mets au niveau de tous les besoins , et je vous assure que, pour me faire entendre, jamais époque ne fut plus favorable. Et de fait, regardez, je vous prie, au niveau dequelles puissances je dois me mettre aujourd'hui : en quelques lieux que vous portiez vos regards , vous trouverez que les vieux trônes chancellent , et qu'il n'y a que les rois par* venus qui soient à leur place. Voyez le trône d'Angleterre tremblant encore après tant de secousses inouïes qui ont épouvanté le monde ; voyez l'impératrice Marie-Thérèse à vos ge-
noux, et, d'autre part, au fond de la Russie, voyez un des plus grands princes de l'Europe élever au trône une ancienne servante de cabaret. Le beau* père de notre roi lui-même n'est-il pas un roi détrôné ? A quelle époque, je vous le demande, avez* vous vu plus de princes sans couronne ? Il est donc vrai qu'à la fin les pouvoirs se déplacent , que la force se dénature , qu'il existe un bon droit de conscience et de liberté plus fort que le bon plaisir des armes et d'une naissance royale ; en un mot, madame , l'empire maté* riel du monde n'est plus possible; nous sommes aujourd'hui sous le règne exclusif de la raison et de l'humanité.
— Je commence à croire, sire , que
c'est par tous que ce règne florissant doit commencer , et, si vous l'exigez , je suis prête à me prosterner devant vous comme la dernière de vos esclaves.
— Ah ! madame , s'écria Voltaire, en faisant le signe d'un homme qui relève une jolie femme, vous à mes pieds! je ne le souffrirai jamais! D'ailleurs , je vous en conjure , ne me confondez pas avec les rois qui se cachent dans des châteaux forts entourés de hallebardes; je serai, je vous assure, un roi très populaire , un bonhomme s'il en fut , mais enfin je serai roi ; je dominerai ce que les rois de France n'ont jamais dominé, je veux dire les consciences et la foi de mes compatriotes. Avec cela , madame , quand
on a l'esprit de Voltaire on est bien fort !
— Mais , sire , si vous ne voulez ni gardes , ni château fort , ni aucun des attributs de la puissance royale, tout au moins, pour vous distraire des fonctions de votre royauté morale, prendrez- vous, jeTespère, une maîtresse en titre , comme c'est assez Tusage parmi les majestés de ce monde 1
— Si j'aurai une maîtresse, madame 1 et à quoi , je vous prie , me servirait ma royauté si je renonçais à son plus beau privilège? Oui, madame, j'aurai une maîtresse , et même je vous dirai que je l'ai déjà choisie, jeune , belle , pleine d'esprit et de grâce...» Un grand coup frappé à la porte du château interrompit
Voltaire au milieu de sa phrase commencée. C'était le roi en personne, qui venait à l'improviste visiter madame de Pompadour ; et comme Voltaire n'était pas encore monarque , il céda prudemment la place au roi de France , qu'il voulait déposséder.
Pourtant, quarante ans plus tard, après que Voltaire , revenu de la cour du roi de Prusse et de toute ambition vulgaire , se fut résolu à dominer sou siècle à force d'esprit et de génie; quand, vieux et toujours plein de feu , il fut porté en triomphe jusqu'à ce Théâtre-Français dont il était Thonneur ; quand il mourut étouffé sous la gloire, le dernier homme du siècle qui vçnait de unir, le premier homme du siècle qui commençait; alors si
madame de Pompadour eût pu voir le poète octogénaire daus son triomphe, elle aurait compris ce que c'était en effet que cette royauté du génie que rien n'efface, et dont personne \k cette époque même ne contestait la légitimité.
%a mm ta tac te wittWtH.
MTTAB A V« AMSB.ICA».
Vous me faites une question bien insolite de nos jours , et à laquelle il est peu facile de répondre. Vous voulez que je vous dise ou en est la poésie en France, dans cette France veuve de poésie l Si la question ne venait pas de si loiu , ou même si elle me ve-
tiait d'un autre homme que tous, je la prendrais soit pour une épreuve difficile à laquelle on voudrait soumettre ma critique , soit pour un de ces exercices d'enfans dont le paradoxe fait tout le fonds, avec lesquels le dix-huitième siècle a tout détruit parmi nous, avec lesquels, nous autres rhéteurs de quelques jours, nous avons exercé notre logique ; à savoir:
U influence funeste ou non des lettres et des beaux-arts? Est-il bon d'avoir des armées permanentes? Bru tus a-t-il bienfait de tuer César? et autres débats qu*on pourrait décider à pai* ou non, et pour lesquels, moi qui vous parle, je ne me donnerais pas la peine d'agiter un dé dans un cornet.
Mais corûtne vous êtes revenu plu-
sieurs fois à la charge , vous obstinant k votre question : — Où en est la poésie ? la poésie en France , encore ? j'ai pensé que c'était très sérieusement que vous m'interrogiez à ce sujet. J'ai souri quelque peu de votre bonhomie, en vous portant envie toutefois; puis, comme vous teniez beaucoup à une réponse , et qu'en résumé cette réponse devait me coûter peu, je me suis décidé à vous faire ce plaisir-là ; seulement je n'attendais plus qu'une occasion.
Mais où la trouver cette occasion de parler poésie? Qui devait me la donner, à moi, si entouré de positif de toutes sortes ? Et si j'étais homme à la découvrir une fois , moi aveugle, cette poésie fran-