‹ Contes nouveauxChapitre 26 sur 37 · TOME II · texte numérisé non relu

TOME II

çaise , comment aller à elle au milieu de ces émeutes qui bourdonnent , de ces conspirations qu'on aperçoit de la rue au sommet du clocher , et que la cour d'assises ne retrouve même pas dans la boue ? Comment parler poésie à ces hommes qui vont et qui viennent en cherchant toute autre chose que la poésie ? — Où allez- vous, monsieur ?— Je vais à la Bourse, monsieur ! — Et vous , jeune homme ? — Je vais à la Chambre , monsieur ! — Et vous, Alfred, qui sortez du collège, enfant né pour la joie et le plaisir? — Je suis chargé d'affaires en Bavière !

dit Alfred. — Et vous , madame, qui avez vingt ans ? — Je vais lire à mon mari le vingt-cinquième protocote de la Conférence ! — Et vous, Sophie , à

dix-huit ans, jolie et blonde, si bieiï faite pour les rêveries d'automne ? — Vous croyez que Sophie va vous tendre la main ou prendre votre bras pour aller quelque part dans les bois ?

— Pas du tout! la jeune 611e va prendre une leçon d'allemand ou d'anglais, ou de quelque autre langue diplomatique qui pourra lui servir dans l'occasion ; pauvre inonde !

Paovre monde pouria poésie, monsieur ! La poésie est aussi vantée que la vertu , elle est gelée comme elle , elle frissonne comme elle , privée de robe nuptklef La poésie, cetfe grande distinction parmi fes hommes , cette noblesse qui a remplacé toutes les noblesses , cette exaltation de la pensée qui se manifeste une fois en deux sic-

clés , si bruyante , si animée , si vive , et qui ensuite s'en va, s'afiaiblissaht et mourant, si bien qu'on dirait de ces orchestres portatifs que les Genevois enferment dans une boite et qui se soutiennent tant que le ressort est monté. Or , nous autres , nous avons brisé le ressort, nous avons jeté la clef de la boîte ; il n'y a plus de son possible au fond de ce buis inerte : donnezle , s'il vous plaît , à ' quelque vieille douairière pour y prendre son tabac.

J'avais donc un beau champ devant moi , même en vous promettant de vous parler poésie à la première occasion; j'étais dpfcc bien tranquille, même avec la bonne volonté de tenir ma parole. Une occasion de parler poésie! qui me la donnera? Je savais

que la révolution de Juilletellè-même, la révolution populaire, cet éclair qui a tout brisé et puis qui est rentré dans le nuage, lequel n'en a été que plus sombre, n'avait produit. que la Parisienne en fait de poésie. Songeant à cela, et attendant toujours une occasion , je prenais mes ébats et je restais oisif au soleil , cette éternelle

poésie , la seule poésie de ce monde qui garde éternellement sa puissance, sa jeunesse , sa chaleur , sa vertu !

Tout à coup, une nouvelle (j'ai tort de dire tout à. coup , c'est une vieille habitude de rhéteur , un commencement de narration qui date de loin; effacez donc tout à coup, et mettez peu àpeu)\ peu k peu donc, et de huit jours en huit jours, quand les cor-

respondaos avaient le temps, un bruit venait de FAIlemagne£ qm rumeur qui ressemblait à toutes les autres rumeurs. — Le duc de Reischtadt est malade. —Le jeune homme va mieux, — Il languit. — 11 va mourir!

Moi, et quelques autres sceptiques comme moi , bonnes gens qui admirent très peu dans les temps ordinaires pour avoir le droit d'admirer beaucoup en temps et lieu; — quelques autres et moi , doue , qui nous étions tenus en réserve vis à vis l'Empire et qui avions en peur jusque-là de l'admirer comme ferait un lecteur du Constitutionnel , '-*■ nous étions «ortie de notre apathie aux premières annonces de la mort du jeune duc de Reischtadt. L'amour posthume jeté

à la tête du père nous paraissait assez bien, cette fois, placé sur la tête de l'enfant. Nous aimions donc cet enfant. Nous l'aimions, non pas en vieux grognards de vaudevilles, non pas en faiseurs d'opposition systématique T non pas en rêveurs d'un temps qui n'est plus et dont nous ne voudrions pas nous-mêmes , mais nous l'aimions en artistes ou plutôt en curieux ; nous l'aimions comme on aime le héros jcuneetbeau d'une intrigue embrouillée qui a encore trois volumes à cou* rir avant qu'on ne puisse la deviner; nous l'aimions comme on aime Quentin Durward, par exemple, quand il

arrive , aux premiers chapitres du roman de Walter Scott. Le jeune Écossais vient chercher fortune en France;

il est jeune et beau, et bien fait, plein d'avenir , affamé comme un homme qui sera amoureux dans vingt-quatre heures , mais qui ne Test pas encore.

On aime le jeune archer dès qu'on le voit ; on assiste à son repas et on se plaît à le voir manger , autant que le roi Louis XI, pour le moins. Que diriez-vous , après les premiers chapitres, quand le jeune Quentin vient de couper la corde à laquelle un malheureux est suspendu, quand le bourreau lui-même, le compère expéditif du roi Louis, prépare déjà la corde pour Quentin, que diriez-vous si l'auteur faisait pendre Quentin à un arbre?

Adieu Quentin , mon beau jeune homme ! L'ignoble corde enserre sou cou si ferme et si blanc ; il s'alonge hor-

riblement , il meurt , et sa main défaillante laisse échapper le faucon qu'elle portait!- Vous rejetteriez . te livre de dépit, et vous diriez que Walter-Scott a méchamment assassiné le plus intéressant de ses jeunes héros.

Eh bien! voilà comment nous aimions Napoléon II ; nous l'aimions comme un aventurier né dans notre siècle, comme notre frère de lait à nous , hommes de 1 8o4 ! — comme l'enfant qui avait sucé le peu de lait qui restait à notre nourrice. — Nous l'aimions, parce qu'il était destiné à être un officier de fortune comme nous , chacun dans son genre , nous enfans d'une révolution , élevés dans une révolution , grandis et probablement destinés aussi à mourir dans une

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