TOME n
révolution. Nous l'aimions comme fils
de son père , non pas de son père
l'Empereur, mais de son père plus qu'Empereur, de son père dieu tombé et plus dieu que jamais. Nous l'aimions, cet enfant dont le portrait a fait couler les pleurs de Bonaparte , comme le seul débris du plus étonnant
génie qui ait ébranlé et bouleversé le monde. < — Puis toujours et surtout, tant la nature humaine est égoïste et curieuse! nous l'aimions comme le héros d'un beau roman à venir.
Et quel héros ! quel bel aventurier!
Commençons notre roman, s'il vous plaît. Le jeune homme un beau soir s'échappe des mains de M. de Metternich. Le vieux gentilhomme , en se levant, demande à son valet de
chambre : — Où est mon aiglon ? — Et le valet , en tremblant , lui raconte que l'aiglon est un aigle tout à fait et au'ila pris sa volée, — et il a retrouvé la serre et les ongles de son père , monseigneur? Car, voyez la fatalité!
jusqu'au valet de chambre de M. de Metternich, qui sait son Béranger par cœur!
Ce sera un triste moment à passer
pour M. de Metternich. Il en écrira à M. de Talleyrand , qui n*écrira rien à personne , et qui savait la fuite du jeune homme vingt-quatre heures avant le duc de Reischtadt lui-même!
Voilà donc mon prince en campagne, où ira-t-il ? — Il met le nez au vent !
Et quand le vent est doux et chaud , il dira à coup sûr: — C'est la France!
Et il ira tout droit son cbçmin , comme l'Empereur. Oh ! le beau voyage ! Voilà mon Allemand qui redevient Français. En avant donc ! A chaque pas qu'il fait , il écoute, pour voir si le monde ne tremble pas. Le monde ne tremble pas. Le monde n'est ni plus ni moins agité. — Cela est extraordinaire, se dit-il! — Mais, comme il est bon prince, il se console. Béranger se sera trompé cette fois , voilà tout !
Il «va toujoiys. Il oublie tout ce qu'on lui a fait apprendre, il apprend tout ce qu'on lui a fait oublier; il fait son histoire. Il fait Thi^toire de France , quelle, histoire se fait-il ?
Une histoire de soldats et de héros , une histoire au son du tambour . au
— loi —
bruit des trompettes, à l'harmonie dçs clairons, au voltige des drapeaux; tÉL éternel bruit de fanfares! Il ouvre l'oreille : point de fanfare ! A la place du clairon , du tambour et des cris de guerre, il entend mugir des troupeaux ! — Il faut que la France soit bien loin , puisqu'il n'entend pas la France! la France de son père, la
France de Napoléon !
Il va toujours.
Cherche-la , la Fiance de ton père, enfant ! cherche-la , la France guerrière , la France éclatante , la France du midi et du nord , la France d'Italie
et de Moscou ; cherche-la! Elle a duré moins que ton père; elle s'est affaissée plus vite que ton père; elle a poussé en mourant un moins grand cri que
ton père quand il est mort. Cherchela ! cherche la France de l'Empire !
A peine ton père a-t-il tourné le do^ que, délivrée de ce regard de démon , ce regard qui la maintenait , elle a rejeté ses armes bien loin d'elle. Puis elle a pris un bréviaire, et elle sîest mise à prier en mauvais latin , le seul latin qu'elle pût comprendre. Depuis ce temps , la France n'a plus fait de bruit qu'une seule fois , au mois de juillet, un grand bruit de pavés, et c'est là tout. — Cependant le jeune Napoléon marche toujours.
En même temps, dans la vieille Edimbourg , hors du château ou Jenny Deans entra si résolue et si timide par le fpssé bourbeux qui séparé la Dette du reste de la ville, un
jeune homme , l'antre héros de notre roman, s'échappe aussi des mains de son gouverneur. Le matin , il a dit adieu à sa sœur , il a posé ses lèvres sur la main de sa y oble mère , il a salué Pimbécilie vieillard qui les a réduits tous à habiter un lieu d'asile comme de jeunes dissipateurs ; il s'est agenouillé sur le seuil respectable où dort sa tante, sa tante si bonne et d'un si tendre cœur pour lui enfant , et qui lui parait terrible, à lui enfant, à force de malheurs! Il quitte toute sa triste famille. Il saute a pieds joints sur toute cette race de saint Louis , entassée là, en monceaux sans gloire et sans renom, et sans pitié , hélas ! Le voilà dehors! En avant, toi aussi, jeune homme ! En avant, jçune hom-
me, échappé, toi aussi, à l'aristocratie de tes gardiens ; aristocratie plus enracinée encore que celle de M, de Metternich , qui pourtant est un noble plébéien] En avant! Le voilà qui s'en va hors du siècle de Louis XIV, hors du règne de Louis XV, hors de tout cet espace- de royauté absolue et impossible qui finit à 89 , et qu'on lui a fait sans doute parcourir avec tant de soin et d'éloges! En avant doue, mes jeunes compagnons, et bon voyage à toms les deux !
Oui , à fous les deux bon voyage , jeunes gens! oui, à tous les deux bon voyage! Nous vous saluons, nous autres, tous les deux , tous «nos frères!
vous dont nous avons célébré la naissance ; to^, roi de Rome , dont nous
avons bégayé les hommages, pour faire , comme nos pères, les plats flatteurs, et qui ne t'avons pas oublié comme nos pères ont oublié Le tien !
toi , Bordeaux , joli et charmant enfant , à qui nous ne ferons pas payer les fautes de ta nourrice» Enfans! eufans! soyez émancipés, il est temps, de vos indignes tuteurs. Ënfans ! fils de rois tout-puiss4as , ne pensez plus au trône de vos pères, qui ne peut plus revenir. Astres gémeaux !
l'un est allé attendre l'autre en exil, et il ne s'est pas fait attendre longtemps. Donc, puisque vous n'êtes pas les rois de ce monde, dohc, puisque vous venez nous demander à nous non pas le. manteau royal, mais une toge viçile, une simple toge de laine
blanche, sans même le lambeau de pourpre patricienne ; enfans ! enfans!
soyez les bien-venus parmi nous, poètes ! Soyez les bien-venus parmi nous , jeunes gens , qui n'avons pour vous ni peur, ni haine , ni colère ; venez au milieu de nous, rois id'un jour comme tous les rois de ce monde dont vous êtes les égaux ! Et nous voilà , nous autres , à leur tendre les bras à tous deux ! Nous voilà sur la grande route, à les voir passer ces deux infortunes adultes! ces deux têtes faites pour de si grandes couronnes , jjt qu'ils n'auront même pas la peine de découvrir à leur retour ; dar ils ne sont plus assez grands ni l'un ni l'autre , même pour avoir le droit de saluer le peuple aujourd'hui!
Vous voyez quel beau roman c'était là! Quels héros! quels grands noms!
quelles infortunes! Et quelle variété de de noms, de héros, de fortune 1 L'empereur d'hier et le vieux roi de l'ancienne monarchie 9 représentés chacun par un enfant exilé ! L'enfant-peuple, roi parce peuple, détrôné! L'enfant de la grâce de dieu, détrôné! Jeunesgens privés d'avçnir, de droits politiques , de mariage, de pairie, de tout ce qui fait le citoyen ! échos vieillis qu'on n'interroge plus! dieux tombés qu'on n'invoque plus ! si jeunes et si pleins de souvenirs! débris de quinze à dix-huit ans ! ruines toutes jeunes, toutes roses, sur lesquelles le rasoir du barbier n'a pas encore passé! L'un, II e du nom, aussi décrépit que l'autre,
qui étaitle cinquantième de sa racfe !
Les deux principes souverains , le peuple et Dieu, à quinze ans, aUaieat à pied sur la grande route, hâiés par le soleil , priant le paysan qui passe de les laisser .monter un instant dans sa charrette T car ils sont fatigués; la route est longue, et ils craignent de n'avoir pas assez d'argent le soir pour avoir un gîte et du paini Oh! les beaux jeunes gens! les intéressans voyageurs! le poétique voyage! Ne me parlez pas de vos romans de filles séduites et enlevées, de jeunes gens ruinés et perdus par la passion , de brigands, d'as$assine r ou bien encore de Cosaques et d'invasion! Toutes les scènes que vous inventerez , joie ou tristesse, jeune âge ou vieillesse,
mariage ou séduction^ toutes les imaginations du monde, Sterne, j*ai dit Sterne! Rïchardson , j'ai dit Richardson ! Cervantes , Rabelais, Jean-Jacques Rousseau ou Lesage ; j'ai dit Cervantes , Rabelais ^ Jean-Jacques Rousseau et Lesage! n'ont rien trouvé, rien inventé, et ne pouvaient rien inventer, rien trouver en effet qui vaille le double voyage de mes deux contemporains.
Pendant que Napoléon rêve gloire et conquêtes, et bondit comme un jeune cheval, Henri plus triste, car il est plus enfant, Henri plus ennuyé, car il a été élevé plus saintement, Henri pense à la France aussi et prête l'oreille. — C'est la France ! — Il croit
entendre de loin le bruit dçs cloches,
le son des cantiques, le noble cor qui retentit dans le bois, appelant à la noble chasse : il se figure des palais et des serfs , des gentilshommes maîtres souverains dans leurs domaines, toute la vieille France, la France à lui depuis qu'elle est la -France, son royaume à lui, son royaume dévot, soumis, serf et riche, florissant sous la bannière blanche ; le lis de sa famille dominant de toute sa hauteur le laurier, et le chêne, et les vieux arbres! Henri élevé par les prêtres, Henri élevé dans le Tèlémaque, cette éducation libérale sous Louis XIV, et si ep retard aujourd'hui! Prête bien l'oreille, Henri; prête bien l'oreille, Napoléon 1 Ecoutez là-bas du côté de France! Vous n'entendrez rien venir
de là, messeigneurs , ou bien , si vous entendez venir quelque bruit, ce n'est pas la trompette guerrière , ce n'est pas le clairon frémissant, ce n'est pas le cheval qui hennit, comme aussi ce n'est pas la cloche sainte , ce n'est pas le cor féodal, ce n'est rien de ce que tu crois entendre , Henri, ce n'est rien •de ce que tu crois entendre 9 Bonaparte; c'est l'émeute qui lève la tête, l'émeute hideuse, mal peignée et aux crins mal faits; c'est la révolte à main armée; ce sont les luttes des partis qui se tiraillent — ; Bonaparte, ne savait pas ce que c'est qu'un parti, Bonaparte! Ton grand-père à toi , Henri , aurait pu te le dire, s'il l'avait voulu ; mais il aurait rougi de te l'avouer, l'inflexible yieillard! Il n'y a eu que Louis XIV
mourant , dans toute la maison de Bourbon , qui ait donné une leçon de sagesse à son fils.
Ne trouver,- vous pas déjà que notre roman se poétise? N$ trouvez-vous pas que c'est en effet* un étonnement digne de remarque que l'étonnement de ces deux jeunes princes qui arrivent en France et qui y cherchent deux choses qui , au premier abord , doivent y être nécessairement, Tune ou l'autre? celui-ci l'Empire , la gloire les armes, que sais-je? celui-là, le trône légitime, la religion catholique, le passé, que sais- je? Or, ni l'un ni l'autre, l'un dans cette France qu'a faite son père, l'autre dans cette France qu'a refaite son grand-père ; ni l'un ni l'autre, dis-je, ne trouvent
— ■ 118 — ce. qu'ils viennent y chercher. Désespoir! •"•».•
— * Mais 4nfia qu'y a*t*il donc daus cette France, diront- ils? Qu'avez- vous fait de la gloire de mon pète* du despotisme de mon père? dira Btma.parte.
— Qu'ayez- vous fait de, la croyance et du despotisme de mts pères? dira Bordeaux. Alors un vieux soldat viendra, qui dira : — Tout cela est perdu, sire ! — Un jeune prêtre viendra* qui dira : — On ne croit plus, à rien, Votre Majesté! — Le vieux soldat se fera garde*chasse dans les forets de Louis- Philippe; le .jeune prêtre ira se marier à L'autel qu'il a desservi , et tout sera dit pour les deux voyageurs.
' Vou$ -les plaignez peut-être ; moi , je rtb les plains pas» Lai$fcez-leur faire