TOME II
leur éducation tout seuls. Il faudra que cette éducation soit rude pour être à la hauteur de leurs besoins. Si je plains quelqu'un en ceci , c'est la France qui n'a rien gardé ni de cette gloire, ni de cette croyance, qui ne peut pas représenter le moindre échantillon de son double passé , qui a autant oublié Bonaparte qu'elle a oublié Charles X, Soyez donc protecteur de la confédération du Rhin , ou faitesvous sacrer à iteitns après cela 1
Bonaparte ! et vous me démandez où en est la poésie en France, monsieur! et vous me demandez où en sont nos poètes 1 Croyez-vous donc que les poètes poussent aussi rite que les peupliers de nos campagnes?
Encore faut-il vingt ans aux peupliers
pour grandir et pour faire entendre dans l'air leur • poétique frissonnement. Bonaparte! mais songez donc à cela : quand l'Empire français était encore tout chaud, quand les rois de l'Europe étaient encore tout pâles de leur défaite et pâles de leur victoire ; quand Sainte-Hélène, le petit rocher, était encore si inconnu aux navigateurs, qu'il fallait souvent le chercher tout un jour pour l'apercevoir dans la vaste mer, ce point si lumineux dans l'histoire; songez à cela, vous dis- je, à Bonaparte mort, à lui-même! peu s'en est fallu que la poésie ne lui manquât. J'entends la poésie telle que nous l'avons chez nous, la poésie nationale , comme on dit, pour ne pas dire la poésie médiocre; la monnaie
courante poétique en un mot, celle qui se dépense au jour le jour, et à laquelle il ne faut pas regarder de trop près, puisque, à tout prendre, la poésie de notre temps, et depuis bien longtemps, est descendue au rang de ces prostituées encore jolies et toujours complaisantes qui donnent bien tout ce qu'elles ont, mais qui en fin de compte ne peuvent jamais donner que ce qu'elles ont.
Eb bien! la poésie de la restauration a été long-temps à hésiter avant de donner même ce qu'elle avait au tombeau de Bonaparte. Bonaparte mort, le monde restait muet; c'était une nouvelle hurlée dans les rues de Paris par le criebr public , et rien de plus. On se soumettait à attendre encore cent
ans au moins avant que ce fût là une gloire consacrée. On appliquait à Bonaparte une règle d'Âristote, écrite sous le règne de Philippe de Macédoine. Les imbéciles ! il fallut chez nous, pour que Boua parte fût reconnu un sujet d'ode assez beau , un sujet aussi beau qu'Auguste vainqueur des Parthes, dans Horace; il fallut que , loin de la France, en Angleterre, dans la patrie de Wellington, nn poète, im aristocrate, un dandy, se rencontrât qui jugeât Bonaparte digne de son génie. Lord Byron! ce fat sublime, ce railleur si désespéré et si désespérant, cet orgueilleux si naïf et si admirable ; cette haute et dédaigneuse passion , qui s'exprime par de si terribles éclats ; lord Byron jeta ; une ode à 1*
croix de la Lègion-d' Honneur . L'ode est belle, elle est touchante; elle a tout le charme de ces hommages involontaires qui font tant de plaisir aux ruines. L'ode fit le tour du monde :
die rendit la poésie à Bonaparte. La mort de Bonaparte , favorisée par Topposition politique , se mit à faire quelque bruit en France : elle eut un retentissement jusque dans l'Institut, on s'en aperçut même au Théâtre- Français. Cela fut bien heureux pour le héros, n'est-ce pas? Puis le sujet donné et accepté, on eût dit d'un sujet grec ou romain , tant nos poètes s'en occupèrent/ Ce fut un déluge de vers.
Lord Byron avait levé l'écluse. Dans ce déluge de vers , il y en eut quelques uns de fort beaux. Lamartine,
— 119 -* Victor Hugo et Béranger n'invoqué-* rent pas en vain ce grand nom dans la tombe. L'enthousiasme public et surtout l'esprit d'opposition firent le reste ; et voilà comment; grâce au signal donné par lord Byron , la mort de Bonaparte n'a pas été aussi inaperçue parmi nous et par notre poésie , que Ta été celle de son fils.
Son fils mort ( et ceci est la grande occasion qui se présente à moi pour vous parler poésie ) , Napoléon II expiré sans qu'on sache pourquoi , il est mort j'ai presque dit sans qu'on sache de quel droit il est mort, je me suis mis à me demander d'abord pour moi, et ensuite'pour vous : — Qu'allons-nous faire de cette grande mort? Quels adieux adressera cet écho qui s'éteint ?
que ferait lord Byron qui a versé tant de larmes sur la mort de son propre enfant , s'il apprenait que le fils de Bonaparte est mort ? quel signal donnerait-il aux hymnes funèbres et au deoil poétique ? toutes questions que je me suis faites en me promenant à l'ombre, au bord de ruisseaux limpides et à travers de vastes prairies qui sentent le lait. —Et voilà comment, par mille détours, j'arrive lentement , mais enfin j'arrive à votre question :
Où en est la poésie en France , et les poètes où eu sont-ils ?
Les poètes chez nous sont en petit nombre, eomtne dans tous les pays où il y a des poètes. Aux trois poètes que j'ai nommés, ajoutez le plus grand de tous peut-être , M. de Chateaubriand f
et vous aurez tout notre Parnasse. Le nombre neuf au Parnasse est une forfanterie de l'antiquité; trois poètes, c'est beaucoup dire. Il y en a qui diront « — c'est trop de bonheur !
Poètes! la révolution de; Juillet les surprend tout à coup comme l'orage qui tombe — Ils restent ébahis , regardent en l'air et sans rien voir! ~- D'où vient la grêle ?
Aussi tous les trois ils ont succombé à la tâche. Yictor Hugo , à peins descendu des tours.de Notre-Dame , qu'il a indiquées sans Le vouloir à de pauvres conspirateurs; Victor, tout ébloui de la hauteur d'où il est descendu! , a voulu cbanterla révolution de Juillet.
M. d'Argout l'a . fait entrer ^ans sort programme de a 83i y et lui à donné la