TOME II
prenons plus, nous autres maLbeureux , te vin et les femmes ! Celui-là était un écrivain coloré , anUné , sans colère et sans fiel, insouciant de l'heure à venir, jouissant de l'heure présente , jetant sa chanson au vent comme elle lui venait, «t i*e la limant pas comme on lime un poème épique ; celui-là était ait «hauteur qui n'a jamais fait pleurer personne, Bot
Désaugiersl il est mort en riant au milieu des plus atroces douleurs! il est mort sans amis, parce qu'il n'avait jamais eu d'ennemis. Buvez à sa santé, s'il vous plaît , à votre première nuit de Noël, cet hiverl
Si cette page-là avakété écrite sous la restauration, elle aurait soulevé bien des elamenrs; la restauration,
temps heureux pour la littérature , le temps des haines littéraires 1 Aujourd'hui il n'est personne qui ne convienne avec moi que Béranger a trop parié de l'Empereur , qu'il s'est trop Servi de notre vanité nationale , qu'il a abusé de Waterloo, cette noble «léfaite dont la blessure a saigné si long* temps , et sur laquelle on a appliqué tant de flatteries; sauf à moi à convenir ensoite que, pour un homme qui écrivait au hasard, qui aie savaiirieo de l'a nliqti i té, qui s'était trouvé poè tegtorieusement, poète àTasp^ct dès malheurs de sa nation; pour un homme si admiré et populaire autant que Bonaparte t Béranger esten effet un p$è te, en effetun bon citoyen. Voilà tovÈcë que je pais dire. Quant à ce qu'il a lait, ce
qu'il afaitrestera, jenedispas comme ode ou comme chanson , mais comme expression des vœux, des désirs, de l'ambition, des répugnances et des voluptés d'une époque inouie dans l'histoire, et qu'Usera bien difficile d'exprimer clairement plusiard,même par les cantiques des jésuites et par les chansons de Béranger.
Béranger, comme tous les poètes ses frères , a fait volte-face devant la révolution de Juillet. Il lui a tourné le dos, poétiquement parlant; il n'a pas osé lui adresser la parole une seule fois , à cette fille perdue qu'il avait couvée le premier. Soit qu'il ait été intimidé devant son ouvrage, soit qu'il ait été désolé d'avoir produit ce que lui et les siens regardent comme
une monstruosité; soit qu'il ait été mécontent du peu de reconnaissance de la fille pour le père, Béranger n'a rien dit à cette enfant de son génie.
Il l'a laissée grandir sans un conseil , s'égarer sans une réprimande, il la laissera se perdre sans lui dire : Voilà ton chemin ! Béranger qui , autrefois , dans son beau temps d'opposition, était à l'affût des moindres mouvemens glorieux ou spasmodiques de la nation française , a laissé passer les trois jours , Le chien du Louvre , Varsovie même, la Polognesanglante, Benjamin Constant mort, lui le chantre du général Foy et de Manuel , lui le chantre de la Grèce et le vengeur de Parga ! Il a laissé passer tout cela sans un couplet, sans un refrain, avec
uq dédain cruel ; il a manqué à «ou parti. La république s'est fait égorger dans la ru* des ProuVairea : c'était un beau couplet à faire ; Béranger n'a rien dit sur tout cela. Où esfcii? que fait-il ? Est<-il mort ? Voici que le peuple oublie ses chansons , déjà bien vieillies. A présent* Bér&nger sera-t-tl reconnaissant jusqu'au bout a l'Empereur ? se souviendra*b>il que cet Empereur l'a fait populaire , lui Béranger ? Laissera-t-il la tombe de Napoléon II sans y jeter quelques fleurs?
Voilà toute la question! Et si elle n'est pas très importante * cette question , du moins est-elle faite pour exercer la sagacité des critiqués; csr, enfin, ceci «st une question de vie ou de mort pour Béranger. Qu'il y prenne
garde ! la révolution de Juillet a porté un grand coup à ses chaînons. La moitié (te ses chansons étaient soutemies par une haine mortelle contre la maison de Bourbon; haine féroce, haine de poète * haine superbe tant quelle n'a pas été triomphante, haine honorable tant qu'elle a été exposée au réquisitoire et à la prison ; mais aujourd'hui haine morte , ou , qui plus •est, haine triomphante, haine sans but, haine dont personne ne veut plus, pas même ceu* qui se battent en Vendée; haine d'esprits bornés et d'hommes médiocres, qui conservent du fiel dans leurs Cœurs, comme d'autres nourrissent des chevaux dans leur écurie, par vanité : seulement ce fiel contre la maison de
Bourbon est moins 'cher à nourrir.
D'autre part, si une moitié des chansons de Béranger vivait de haine pour Louis XVIII ou pour Charles X, gens peu aimables, il faut le dire, toutes les fois qu'ils ne voulaient pas être aimables; toujours faut-il , d'autre part , avouer aussi que la grande moitié de ces chansons vivaitd'amour pour Bonaparte. Bonaparte est le héros de ces chansons. Il n'y a pas de
vers qui aient été mieux gravés dans
la mémoire dp peuple que ceux-là ;
de vers politiques , j'entends , car , en fait de poésie pure, nous savons des gondoliers de Venise qui savent par cœur des chants entiers de teJérusa-
lem , et qui ne les oublieront de leur vie , tout au rebours des vers politi-
ques. Le plus beau vers politique s'efface à la longue. A mesure que le héros meurt ou qu'il est chassé bien loin, k mesure que l'objet de haine on d'amour s'en va loin du peuple, le vers politique s'en va aussi , et tout passe en même temps , l'Empire et la chanson de gloire, la Restauration et la chanson de haine , Napoléon et Béranger , Charles X et Béranger. Béranger est entraîné dans cette double chute , entraîné par Charles X tout à fait, parce que les peuples, plus honorables et moins vindicatifs que les particuliers , ne détestent pas jusqu'à la troisième génération. Béranger était encore un peu soutenu par le fils de l'Empereur, car l'amour du peuple dure plus que sa haine , fort
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heureusement pour les grands hommes et pour les rois. A présent que Napoléon II est mort, la seconde moitié des chansons de Béranger n'a plus d'appui, plus d'écho dans l'avenir, c'est-à-dire, plus d'espérance, l'espérance cet écho des passions politiques;
Béranger est mort toqt-à-fait pour l'amour , comme il est mort tout-à-fait pour la haine. Voilà ce que je ne voulais pa,s dire d'abord , voilà ce que je dis tout-à-fait à présent, entraîné par la logique de mes pensées. La logique çst plus rare que l'enthousiasme et plus entraînante mille fois, croyez-moi.
Si donc Béraqger ne parvient pas cette fois à faire émotion dans le peu* pie avecla mortdu ducde Rebchtadt ; s'il ne retrou vç pas quelques paroles
d'indignation pour sa mère , quelque admiration nouvelle pour son père , quelques raisons pour réchauffer le peuple de Juillet, comme on dit} si Béranger laisse passer cette occasion superbe sans rien dire , il est mort comme poète* Enterrez le poète à coté duducdeReischadt! Grand honneur!
Bien plus , vous verrez si dans, la foule quelque adroit faiseur de pas** tiches ne fera pas une chanson à la Béranger, bien lamentable , en cinq couplets et en vers de dix: syllabes , sur un air de M. Wilhetn! La foule, q*ii s'y connaît très bien , criera encore :
quelle merveille ! par habitude , et chantera peut-être les couplets, aussi par habitude et parce qu'elle n'aura pas la peine d'apprendre un nouvel
air! Ellee$tsistupide,la foule, quand elle n'est pas la plus intelligente des créatures! Le premier venu va lui faire du Béranger très bon , comme on lui faisait des empoisonneurs très formidables au mois de mars ! Elle applaudira le Béranger postiche à outrance , comme elle a éventré horriblement les empoisonneurs supposés.
Stupide foule 1 sublime foule! Il n'y a pasquinze jours que leConstitutionnel, écho de la foule , s'indignait contre une chanson carliste de Béranger; or, la chanson carliste n'était pas de Béranger ; mais c'était tout-à-fait sa manière, son rythme, son refrain, et le Constitutionnel s'y connaît aussi bien que la foule. Et vous me demandez , monsieur , où en est la poésie
en France , où en sont les poètes français aujourd'hui !
Elle en est là , la poésie ! Le fils de Napoléon n'inspirera pas une ode , pas une chanson , pas un vers , je dis une bonne ode , une belle chanson , un beau vers ! La mort de cet enfant ne sera pas plus poétique que la révolution de Juillet ne l'a été. D'où vous pourrez conclure que la poésie politique , c'est-à-dire l'ode , c'est-à^ dire la plus belle expression de la poésie , son expression la plus solennelle et la plus antique , est morte chez nous ! Il y a des gens qui ne s'en affligeront pas. Cromwell détestait Butler ! «
Comme vous êtes très éloigné de nous et très étranger à ce mouvement
en sens inverse qui amène chez nous une révolution littéraire tous les huit jours, vous demanderez peut-être, vous , questionneur, pourquoi je n'ai pas placé l'auteur des Messéniennes, M. Casimir Delavigne, parmi les poètes du jour?
Je vais vous le dire tout franchement , puisque je suis dans mon jour de franchise : c'est qu'en vérité il est difficile d'être moins poète que M. Casimir Delavigne ne Fa été depuis la révolution de Juillet. L'histoire de M. Casimir Delavigne le poète est une des choses les plus curieuses qui se puissent voir, et sans la vie de Debureau,ije l'aurais faite. Je ne parle pas de M. Casimir Delavigne sous la restauration; sa vie a été laborieuse,
mêlée de revers et de succès , semée de beaux ver», échos lointains et sans passion de la poésie de Racine , reflet affaibli mais gracieux iïAthalie et à'Esther. Il a eu des chutes, il a eu de brillans succès. Il a fait de l'opposition , lui aussi , maïs Une opposition beaucoup plus molle et partant beaucoup moins populaire que celle de Béranger. Quand le drame moderne a donné, fongueux, barbare, je veux dire faisant du barbarisme,conduisant la passion jusque dansl'alcovfe, fût-ce dans une alcôve d'auberge , visant au spectacle et à l'effet, M. Casimir Dela vigne, tout en regimbant, a suivi, autant qu'il a pu, le drame moderne.
Il a poussé la complaisance jusqu'à mettre une procession de moines dans*
son Louis XI; jusque là tout est bieu.
Ce n'était pas un poète novateur, mais c'était un écrivain correct et châtié ; il n'était pas très passionné, mais il écrivait rarement, ce qui se compense.
D'ailleurs on n'avait pas encore entendu Louis XI, et il vivait sur Louis XI depuis neuf ans bien comptés.
Est venue la révolution de Juillet, elle a perdu M. Casimir Delavigne complètement ; elle l'a traité en vaincu, lui vainqueur 1 Mais aussi il faut dire qu'il est impossible à un homme d'esprit de plus abuser d'une révolution que ne Ta fait M. Casimir Delavigne.
Au dernier des trois jours, M. Casimir Delavigne fait une cantate; vous croyez qu'il fait une cantate toute neuve pour cette révolution toute neuve , et sur-
tout pour ce roi tout neuf? Pas dû.
tout, il copie sa cantate. Il fait mieurt que de la copier, il la calque mot pour mot , vers pour vers, sur une autre cantate qu'il avait faite il y a huit ans, une cantate sur l'Italie, dont l'air était tout fait depuis huit ans , et dont le refrain était : Partons pour V Italie!
Au lieu de : partons pour V Italie , il écrit : Courons à la victoire! Du reste, il laisse le rondo : En avant , mar* chons, etc. ..— Toute la cantate a dû être finie le même soir. On donna la cantate à Nourrit; Nourrit, à force de la chanter sur tous les théâtres, a pensé y perdre la plus belle voix de l'opéra. Comme il faut à toute force une cantate nouvelle h un peuple en même temps qu'une cocarde nouvelle,
le peuple de Paris a adopté , faute de mieux , la cantate de M. Casimir Delavigue, $ans se douter que c'était une cantate calquée, copiée, toute faite, sur un air tout fait ! Si bien que la ré* volution de Juillet, non seulement n'a pas un monument qui lui soit propre, une pierre à elle, mais elle n'a pas la chose du monde la plus facile à avoir, elle n'a pas une chanson à elle ! Elle a une chanson de pièces et de mor- , ceaux , une contrefaçon bâtarde, une vieillerie à laquelle on se bouche les oreilles aujourd'hui après l'avoir chantée conjointement avec la Marseillaise l Ce qui prouve, pour le dire en passant, qu'une révolution ne doit jamais être inquiète, ni pour les hommes qui la mènent, ni pour les chan-
sons qui l'exaltent; vieux ou nouveaux , copiés ou neufs , inspirés ou plagiaires, elle en trouvera toujours!
Je continue mon histoire. Encouragé par ce premier succès maladroit, et qui excite à présent une rumeur toutes les fois qu'on chante la Parisienne^ M. Casimir Delavigne voulut ajouter une nouvelle feuille à son laurier de juillet. Il fit alors une ballade intitulée : Le Chien du Louvre. Cette fois , la ballade était toute neuve , et faite tout exprès. Je ne saurais vous en dire Un seul vers, moi qui retiens facilement tous les beaux vers. Ce dont je me souviens, c'est que c'était une méchante ballade sans intérêt et sans inspiration , après laquelle on ferma la grille du Louvre, on lâcha le chien
du Louvre qui était attaché , et qu'on n'a plus revu depuis la ballade. C'était un caniche de goût et d'esprit, qui disait comme Virgile: Sjlvœsint consuls dignœ !
Je crois aussi me rappeler que M. Casimir Delavigne , outre sa ballade * fit aussi une Messènienne sur les trois jours , c'était une mauvaise Messènienne si je m'en souviens, à moins que je ne confonde la Messenienne avec la Ballade. Quoi qu'il en soit , ballade ou messènienne , si la ballade n'est pas la messènienne, et si la messènienne n'est pas la ballade , ce que je ue puis affirmer , c'est que la ballade valait la messènienne et la messènienne la ballade; rien de plus, rien de moins,
Mais ce dont je me souviens fort bien , c'est de la traduction en vers français du dePrqfundis pour le bazar de la rue Saint-Honoré, dans lequel le chef de l'Église française, monseigneur Jean-François Chatel, avait éta* bli, moyennant 3 francs d'entrée, un service funèbre pour l'ame de Kosciusko. M. Casimir Delavigne se servait de la Pologne comme il s'était servi de la révolution de Juillet, aussi heureusement. Mais, cette fois, à cette triste poésie M. Casimir Delavigne ajoutait une haute inconvenance. Il protégeait de son nom et de son vers, quel qu'il fût, car enfin il pouvait être bon ce vers, monseigneur Chatel, ce Luther bâtard, ce Calvin de boutique, vicaire révolté qui profite d'une révo»
lution pour désobéir à son archevêque dont le palais est en ruines, et pour se faire appeler monseigneur par quelques idiots qui trouvent fort beau de dire Dominas vobiscum en français. — Et vous me demandez où en est la poésie en France ! Voici un poète français qui fait des vers pour un schismatique de carrefour 1 et ce schismatique qui les chante dans une boutique ! et les mystères qu'on profane en plein jour, et la sainte messe violée , et l'hymne des morts, cette belle prose de l'église souffrante , rabaissée à la hauteur d'une poésie de révolution ! Voilà où en est la poésie! voilà où en est la croyance! Voilà où en sont les poètes aujourd'hui !
Peu importe donc que M. Casimir
Delà vigne fasse des vers ou n'en fasse pas pour le duc de Reischtadt; à dire vrai, je ne crois pas qu'il en fasse.
L'enfant mort doit être déjà consolé, s'il a lu la Parisienne , le Chien du Louvre, la Messénienne et le de Profundis de Kosciusko.
Quant à M. de Chateaubriand, vous avez entendu dire qu'il avait été en prison , qu'on avait mis la main sur lui, le grand poète, puis qu'on l'avait relâché comme on Pavait arrêté, sans lui demander pardon à genoux ; puis qu'il allait partir, lui aussi, comme Lamartine est parti, quand il aura trouvé assez d'argent pour mettre bien dans les règles son passeport!
Soyez tranquille , un de ces jours nous aurons quelque belle phrase àe
tH. de Chateaubriand sur le fils de l'Empereur. M. de Chateaubriand a trop occupé le père , pour ne pas s'occuper du fils. D'ailleurs comment celui qui s'occupe du duc de Bordeaux ne s'occuperait-il pas du duc de Rei~ schtadt? Comment cela peut-il échapper aux vues les plus courtes, savoir, que ces deux enfans étaient unis l'un l'autre par un lien secret, insaisissable, plus fort encore que celui qui unissait Rita-Ghristina, ces deux enfans morts à vingt-quatre heures de distance? Reischtadt! Bordeaux! deux infortunes pareilles , deux destinées identiques, deux malheurs qui se soutenaient l'un l'autre! Napoléon rendait, sinon possible, du moins vraisemblable Henri deBéarn. Us étaient l'ombre
l'un de l'autre, l'un prouvait l'autre:
à présent que le premier est mort, Henri a perdu son ombre , Henri est incomplet, Henri est perdu parce que l'autre est perdu. Quelle destinée! Qui eût, dit à Charles X que l'enfant de rÉlysée-Bourbou # devait un jour porter le deuil de l'enfant de Schœnbruu ?
O pitié !
La poésie n'est plus dans les poètes, la poésie est dans les faits ; elle a passé des chansons dans l'histoire, du vers dans la prose , du récit dans l'action.
Ce sont les peuples qui meurent qui sont les poètes , ce sont les rois détrônés qui sont les poètes , ce sont les royautés vagabondes qui sont les poètes, ce sont les en fans orphelins par le poison ou par le fer qui sont