‹ Contes nouveauxChapitre 31 sur 37 · TOME II · texte numérisé non relu

TOME II

le» poètes. La poésie se déplace comme tout le reste; le drame est lait par les peuples , les poètes n'ont plus qu'à écouter et à voir. Peuples et poètes sont également à plaindre, également malheureux !

S'il faut tout Toys dire, f imagine bien aussi une raison assez bonne à l'impuissance, ou, si vous Faimez mieux, au silence de nos poètes, A présent Bonaparte, vu de Loua, leur fait peur peut-être, mais je n'imagine pas que c'est là la raison qui les arrête»

Ce qui empêche les poètes de chanter (vieux style), c'est l'étrange abus qu'on a fait du nom deBonaparte et de sa personne, et de son habit, et de sou chapeau , et de sa mort. Vous ne sauriez vous faire idée de ce qu'est devenu le

héros , et en combien de pièces ils ont mis son cadavre, moins respectueux que les assassins de Romuhis, qui cachèrent sous leurs manteaux les lambeaux palpitans de leur chef, et qui en firent un dieu.

Aussitôt après Juillet, le nom de Bonaparte devint une spéculation.. Les théâtres, qui étaient dam le marasme, employèrent leur dernier crédit à acheter un vieux chapeau et une redingote griee, Les premiers Bonaparte qu'on fit voir eurent un succès immense; la spéculation fut énorme. Il n'existe pas de méchant petit théâtre qui n'ait eu son héros à faire torturer chaque soir : comme ces pauvres comédiens ont fait le gros dos! comme Us se sont bourré le nez de prises de

tabac ! comme ils ont monté à cheval!

et que de paroles mémorables ils ont répétées! La parodie a été longue et complète ; on s'est rassasié de Bonaparte comme on s'était rassasié de Ro-i bespierre! Que voulez-vous que de-»

vienne uu grand: homme chez un peuple qui en fait tout de suite après sa mort la pâture d'un mélodrame?

Que peu vent espérerles artistes quand ils assistent aux succès de rapsodies comme celles où Bonaparte a été corn* promis? que peuvent penser de nous les étrangers quand ils songent qu'on a donné le rôle de Bonaparte à M lle Dé* jazet? Certes , à' il s'agissait d'un autre homme, le silence des. artistes serait peut-être excusable, mais ici il est incroyable; mais ici il s'agit d'une gloire

à part dans les gloires du monde; mais ici, si la poésie manque , elle est sans excuse; le héros est assez grand pour être au dessus même des parodies de • théâtres; je ne puis pas donner une plus juste idée de sa grandeur.

Vous autres, Américains, tous corn* prenez Bonaparte mieux que nous.

Vous en êtes plus éloignés. Les Arabes le comprennent encore mieux que vous, ses pas sont empreints sur la terre d'Egypte plus que les pas de Josué, qui fit reculer le soleil! Bonaparte au contraire l'a avancé ! Je lisais l'autre jour dans un poète allemand, Heine, homme d'une passion germanique et d'un style tout français, l'histoire d'un voyageur qui m'a parue sublime, et que voici :

— iee —

Ce voyageur s'en va dans le désert et tombe dans un camp d'Arabes f des Arabes accroupis, haletans sous le soleil, de vrais Arabes 1 Notre homme, qui ne sait s'il a affaire à des amis ou à des ennemis, s'avance les bras levés au ciel , et pour saluer dignement ces croyans en guenille , il s'écria : — Mahomet ! Mahomet !

Grand et digne salut sans doute, et dont il n'y a pas de peuple qui ne dût être fier. — S'écriât-on Jésus-Christ en France! ou Luther en Allemagne, je trouve le salut de notre compatriote admirable de tout point.

Mais ce qui est bien plus admirable, c'est la réponse des Arabes , c'est le salut qu'ils ont rendu au Français !

— t67 — Figurez-vous qu'à ce cri de Mahomet!

les Arabes se sont dressés tout debout, et qu'ils ont levé leurs deux mains vers le ciel en criant : Bonaparte ! Bonaparte!

Si vous m'aviez demandé tout simplement : Oit est la poésie? sans me dire où est la poésie en France ? je vous aurais répondu : — La voici !

Mais laissons l'histoire et les anecdotes; revenons à mon conte, à mon roman des premières pages : je ne finis pas ma dissertation littéraire qui m'ennuie, j'aime mieux achever mon roman qui m'amuse. Nous avons laissé nos deux jeunes gens sur la grande route, cherchant la Ftance. Arrivés à«

une certaine auberge, ils s'arrêtent pour prendre quelque repos. L'auberge est pauvre , le pain est dur , il n'y a qu'une tablé dans la salle basse :

ils se mettent à la même table et ils boivent du même vin. — Ils se regardent, ils se trouvent beaux, ils se parlent. Naturellement ils se vantent :

ils sont si ignorans et si jeunes!

— Tel que vous me voyez , dit l'un , en redingote grise et en vieilles bottes , je suis Empereur des Français et roi . d'Italie , par le sacre de mon père et le serment de mes. sujets l

— : ,Tel que vous me voyez , dit l'autre, en habit vert et en petit chapeau , je suis roi.de France et de Navarre par . le germent des. sujets de

tre sans jalousie et sans fierté , bien que chacun d'eux eût le droit d'avoir un peu d'orgueil!

En même temps un autre prince passait sur la route ; un beau jeune homme blond , bien fait et spirituel, - joyeux compagnon quand il faut l'être , fait et né pour être au niveau de toutes les fortunes. On lui dit que, dans tel cabaret, un empereur des Français et un roi de France dînaient avec du fromage , du vin frelaté et du pain noir. Notre jeune homme fut curieux de voir dîner ensemble l'empereur des Français et le roi de France : il entra au cabaret.

— Sire, leur dit-il, saluant l'un et l'autre , sire , vous êtes empereur des Français, et vous, sire, roi de

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