TOME II
France ; mon père est roi des Français : il réunit l'empereur et le roi.
Voulez-vous me permettre de dîner avec vous ?
Il se mit à table. Tous trois furent joyeux, comme s'ils avaient su au juste ce que c'est qu'une couronne dans ce siècle. Chacun fut l'homme de. son temps, l'un guerrier, l'autre croyant, le troisième flottant entre les deux principes et les trouvant fort séduisans tour à tour; Après le repas, chacun paya son écot : ils repartirent du côté de la France; l'un à= pied, l'autre à pied, le troisième à cheval, comme un vrai fils de roi.
— t- Voulez-vous que^ je vous prête un cheval? disait-il aux deux autres.
— Non pas, disaient les autres;
nous sommes trop pressés- d'arme*.
A quoi le duc d'Orléans répondait en bon efe joyeii* <&marade :
— Allume ton* cigarre à mon cigarre, Reischtadt. — Il y a une Bfadone à saluer là-bas, Bordeaux! bon voyage; mes cousins, et bonne chance ! "Voyez-vous, à : pifed ou à cheval , celui de iiàUS qui entrera le premier en France, c'est celui à qui la France dira le premier : Entrez!
Et ils se séparèrent , quand d'Oriéans revint sur ses pas et leur dit gravement : — Toi, Napoléon, et toi , Henri, je vous pardonne, de n'être plus, toi, roi de France , et toi, empereur dés Français....
Mais à quels rêves s'emporte mon
esprit ! à quels accidens je m'arrête!
Quelle histoire cela eût fait , si ces trois jeunes gens qui agitent le monde , représentons de trois idées , tous trois représentans jeunes , tout neufs , pleins de loyauté , étaient venus parmi nous, leurs contemporains et leurs égaux , pour discuter loyalement ces immenses questions de passé et d'avenir, également incomplètes et insolubles sous l'Empire , sous la Restauration et sous la révolution de Juillet !
Mais le destin n'a pas voulu que cette solution importante fût remise à des cœurs jeunes et neufs, il a brusquement enlevé de l'arène un des trois champions qui devaient entrer dans la lice : Napoléon II n'est plus !
Retirez-vous, jeunes gens, vous n'êtes plus dans la question ; et vous, peuples, jetez en l'air une médaille à l'effigie de César ou de Pompeé :
pile ou face ? César ou Pompée! la république ou l'Empire? Le hasard en décidera.
%t €nx\w à ta €ww$nt.
Mon critique n'est jamais sorti de Paris , où ii exerce sa critiqué. Il n*a jamais vu d'autre forêt que ia forêt de Montmorency, toute remplie de femmes en écharpcs roses, galopant sur des ânes qui vont au pas. En fait de maisons de campagne, le critique ne
connaît que Vauberge du Cheval Blanc : l'enseigne en est peinte par Gérard , et le diner est servi à la carte; deux excès de civilisation! Pauvre malheureux homme ! il ne sait pas ce que c'est qu'une forêt pleine de gros arbres, une femme hâlée par le soleil, un château au milieu des blés jaunissans et des eaux qui circulent.
Pauvre critique ! Quand on lui parle de la campagne , il se figure toujours une maison de campagne à l'italienne, un jardin d'un dçjni-arpent , une forêt de quatre buissons, des paysans ep culottes .garnies de faveurs , et des paysannes d'opérarcomique qui viennent au devant de lui en chantant en chœur. Pauvre critique!
Un beau jour.,. l'Oisiveté, l'aima-
ble déesse , le prend et l'attache sur un cheval. 11 dit adieu au vaudeville, à Topera , au mélodrame ; il donne quelques jours de répit au monde dramatique , qui le lui rend bien ; il se met la bride sur le col à lui-même, et en avant! Le voilà qui galoppe loin des drames nouveaux , loin des sonates du jours /loin des renommées de la veille, loin des modes de demain. Le voilà devenu un homme!
En avant ! Le ciel e$t beau , en avant! Il dépasse la barrière et les commis au niais sourire; il laisse à gauche et à droite les jolies maisons de campagne de quatre pieds , encaissées dans une mer de boue en hiver, dans un nuage de poussière en été ; il voit flotter derrière lui les
écharpcs fanées des bourgeoises ; il
entend le dernier cri des petits enfans affamés. En avant ! Il jette un regard de pitié sur les arbres brûlés de la grande route , sur le gazon desséché des fossés, sur les bourgeois qui demandent l'ombre et le frais au grand chemin pelé. En avant ! Le critique redevient un homme comme tous les autres ; un homme à cheval , un homme au grapd air , un homme qui se dilate le cœur, qui remplit son ame d'illusions, sa tête de rêveries , son poumon d'oxigène. Vive Dieu !
il fait bon marcher ainsi tout devant soi , sans avoir peur de se heurter le front contre la boutique d'un ,libraire ou contre la porte d'un théâtre! En avant donc le joyeux criti»
quel laissez-lui! au pauvre diable, son moment de repos et d'admiration.
Oh! la vie littéraire! la vie littéraire ! quelle fatigue ! quelle perpétuelle contention d'esprit ( quelle dépenae inouie de sourires et de larmes, de colère et de pitié! quelle profusion d'à me, d'esprit , de cœur , d'indignation, de courage, de vertu, de science , de bonheur! que! abomi»
«able gaspillage des' plus précieuses qualités de l'homme! La vie littéraire s'entoure de passions, de haines, de satires, de jalousies, de vanités, de bonheur de toutes sortes ! Et dans la vie littéraire, tout là bas, — là bas, au dessous des poètes, — là bas, au dessous du drame , — là bas, au des-
Sous de la comédie , — là bas , ( horreur!) oui , Là bas, au dessous du vaudeville, le critique!! le critique assis, ou plutôt huche sur le dernier échelon de l'échelle littéraire ; le critique qui tend incessamment l'oreille , et l'ame, et l'esprit à tout ce qui se dit et se rêve, et s'invente, et se déclame au dessous de lui ! Donc soyez propices à son repos d'un jour, campagnes, forêts , prairies , moissons , eaux jaillissantes, châteaux, verdure, fleurs des champs , et toi aussi , son bon cheval ! C'est un critique que tu portes sur ton dos ; c'est un critique que vous allez recevoir , vertes prairies , fraîches fontaines, ruisseaux, châteaux , vergers! C'est un critique qui vous tend les bras, c'est-à-dire , un
homme nouveau pour vous, un malheur qui vous est inconnu, une maladie que vous n'avez pas guérie encore ! Donc soyez-lui favorables et propices , un jour.
Aux autres hommes , au vulgaire , roi , magistrat , financier , la campagne n'est qu'une transition du travail au repos , du samedi au lundi , une journée ordinaire d'oisiveté , le prétexte d'un voyage, rien de plus.
A sa maison de campagne, l'avocat est plein de sa cause , le juge prépare son arrêt , la coquette boit du lait pour rafraîchir son teint usé, l'huissier lui-même rêve protêt, assignation, saisie! La campagne ne change rien à ces habitudes et à ces moeurs. La plaidoirie, le jugement ,
— IftS — le protêt , tout cela monte en croupe avec ces heureux du monde , et de La campagne qu'ils vont chercher, ils ne prennent que ce qu'ils veulent, un œuf frais, une rose, une promenade dans le bois , une partie de billard ; tout ce qu'ils feront à la ville demain, ils le font ce jourlà à la campagne. Le critique seul, quand il va à la campagne , se dépouille tout entier de ses passions , de ses amours , de ses haines , de son importance de chaque jour. À la campagne, le critique change de peau; il était beaucoup la veille, il n'est plus rien le lendemain. À la campagne, l'avocat reste avocat, le jug£ est. un juge , l'huissier lui-même est un. huissier; hors de la ville le critique n'est plus rien , pas même un
critique; tout Lui échappe loin de lia ville : son sarcasme, son blâme, et jusqu'à sa louange, cette chose que les hommes acceptent aussi facilement que la fortune , sans demander d'où cela vient.
N'importe, le critique cette fois s'en va à la campagne ; il change de peau volontiers; il laissera sa dépouille brillante sur le chemin ; la prenne qui voudra. Voici ma peau et mon fouet de critique , qui t en veut? Pour lui le voilà vagabond, évaporé, riant, rieur, bon homme.
Quand il a bien marché, il s'arrête pour reposer son cheval.
Pendant qu'il fait reposer son cheval , il se repose lui-même. Il est assis à une grosse table , il mange avec du
fer , il goûte la poire et le fromage.— Oh! le bon fromage, madame! Quel est ce fromage? madame !
— C'est du fromage de Brie , monsieur !
Et voilà le critique qui laisse tomber son fromage, — Mais on mange du fromage de Brie à Paris» madame!
— Et ici wus êtes à Prie, monsieur, dit la femme qui regarde le critique d'un air étonné.
. jEt voilà le critique qui éclate de joie.
Je suis en Brie, dans la patrie du fromage de Brie, en Brie, en pleine campagne! Sellez mon cheval, que je parte. Encore un morceau de fromage et un verre de vin, et voilà le critique à cheval , le voilà parti !
Pauvre homme! pauvre homme!
lui , à l'affût de tout ce qui est nouveau, de tout ce qui vient au monde, de tout ce qui se chante ou se dit , de tout ce qui se fiait avec le marbre, avec la pierre , avec l'argent , avec For ; de tout ce qui se fait par la voix , par les sons, par les couleurs ; lui qui voit tout , mœurs , industrie , histoire , drame , passé , présent , avenir, il est sur la route, s¥ tonnant de tout ce qu'il voit, de tout ce qu'il entend ici et là bas, s'étonnant surtout d'admirer , et si heureux d'admirer ! Mais aussi, comme il admire ! quelles moissons! quelles plaines! quels troupeaux ! Il s'étonne de ce qui est et de ce qui n'est pas, en même temps. Par exemple, arrivé au carrefour delà forêt, à l'endroit où quatre sentiers