‹ Contes nouveauxChapitre 33 sur 37 · TOME II · texte numérisé non relu

TOME II

se croisent amicalement, le petit chemin venant baise* ta* la joue la grande petite qui va grimpant la montagne d'un pas rapide , orgueilleuse et fière comme 119e jeune mariée que son mari a faite duchesse, à ee carrefour un berger est defcouç, appuyé sur aon bâton , et qui regarde : double étonneraient pour le critique. — Mai»

comment donc? ee % berger est un grand gaillard de six pieds, robuste et fauve comme ses moutons! Ce berger n'a pas de boulette; puis les deux chiens du berger ârrinreaft, ta queue basse, le nez effilé, jf oreille au vent.

Comment diable! maïs vraiment il y a des chiens de bergers , de vrais chiens, hideux, hérissés, assidu» l Les Bucoliques n'ont pas tout à fait

menti ! Le chien scmticnt te berger ; sans le chien , le berger ne serait pas dm tout vrai » le berger pastoral , j'entends ; tiar le critique se souvient de son Virgile; car. la pastorale a commencé l'éducation du critique. Il a puisé ses premières leçons de goût dans les dix Eglogues. Enfant, il amarché à petits pas dans le sentier fleuri des Bucoliques. Quel beau chemin r won ami, tu as pris là pour arriver aux tragédies de M. Guiraud, aux poèmes de M. Ancelot et aux vaudevilles de M. Brazier l — Ce qui n'^erapêche pas qu'il y a des chiens de berger , se d^t le critique en continuant son chemin.

Tout ré tonne. Le soleil qui poudrqie l'Yonne f lui qui ne se promène

- 188 ^ guère que dans les allées arrosées du bois de Boulogne; la cloche de Y Angélus l'étonné , lui sceptique , qui ne croit pas , hélas ! à X Angélus ; le paysan l'étonné, lui qui n'a vu que les paysans de Belleville. Tout l'étonue , les pommes du pommier , Todeur.de la ferme, la poule qui chante, la fumée qui s'en va, mince filet dans l'air bleu, les moindres effets de lumière , de bruit , de silence , de calme, d'oisiveté. Il s'arrête devant un bœuf, et il admire ce bœuf qui passe, lui qui n'a admiré ni M Ue Djeck l'éléphant; ni M. Mathevet l'Alcide. Il ferait le signe de la croix devant la charrue. Il prend une oie pour un cygne, une perdrix pour uni faisan doré., lui qui .distingue - si bien' Ta-

glioni de ses compagnes. Tout cela est si beau, si neuf, si nouveau, si naïf pour le critique qui sait tout !

Pauvre savant critique !

O pauvre homme ! Toute la nature lui a été gâtée dès le berceau: enfant , on lut a gâté les enfans au théâtre de M: Comte, où les enfans mettent du rouge et chantent faux ; jeune homme, les faiseurs de vaudevilles lui ont .gâté les grisettès et les petites filles artistes 5 plus tard le Gymnase lut a défiguré les grandes dames et les belles demoiselles à ne pas s'y reconnaître; puis , ce que le Gymnase , ce queleVaudevillen'ontpasfait,rOpéra Ta entrepris; l'Opéra a gâté toute, la nature au critique, comme iç Gymnase lui a faussé la société. L'Opéra a rem*

placé le printemps par des toiles peintes ; le chant des perroquets par le gosier de N** Damoreau ; des easea-* des qui tombent, par une toile degaae; les nuages par du carton ; le tonnerre de Tété par des feuilles de cuivre :

l'Opéra a gâté la nature physique , comme le Vaudeville a gâté la nature morale. Or, si les autres hommes peuvent échapper parfois k ces deux horribles natures, le Vaudeville et l'Opéra, s'il en est qui vont voir l'Italie , Naples , Florence , ie Vésuve , on, à tout prendre, la Suisse, bien qu'eUe soit encore tant soit peu Gymnase r ou tout au moins le Berry, la. Normaudie, quelque chose enfin qui ressemble à quelque chose , le critique ui seul , entre tom les hommes , est

attaché &a&s pepos à ces deux horribles ^et faussesnatures , k comédie et la toile peinte. l*e dialogue et la chanson, c'est là «on domaine; ce" sont là ses prairies , c'est là son voyage en Italie 9 son Vésuve , sa province française : le critique est le spectateur éternel de ces toiles , le juge inamovible de ce dialogue ; c'est lui qui leur donne à ces choses toute leur importance ; sur lui repose toute cette chose qu'on appelle l'art ; il est l'esclave de ce monde de châssis, de coulisses, d'orchestres, dç comédiens et de souffteurs , il y est né , il y mourra. Car comment voulez-vous qu'il n'eût pas suivi une autre nature, s'il en eût connu une autre? Et à présent qu'il s'est fait habile connaisseur en na-

ture fausse , comment voulez-vous qu'il se trouve assez d'intelligence , d'ame , d'esprit et de cœur , pour se connaître en nature vraie ? la nature vraie qui veut une intelligence vierge, une arne pure, un cœur naïf!

Jean Jacques Rousseau , Chateaubriand , Lamartine ! Adieu à la nature vraie! Laissez-nous la seule nature que nous comprenons et que nous jugeons , la nature de Montmorency ou de l'Opéra. Pauvre critique!

Cependant le critique , qui est en route , est arrivé dans une grande maison où il est attendu. Il entre dans cette maison par une vaste basse-cour pleine de fumier, de poules criardes, de chiens qui aboient;

dans le coin une mare remplie de canards ; la porte d'entrée est au milieu de la cour. — a Voilà, dit le critique, une maison des champs qui ne ressemble guère aux maisons de M. Ciceri.» Disant cela, le critique met le pied dans un trou d'eau bourbeuse :

— « Jamais, dit-il se Voyant si crotté, M. Allan n'entrerait sut son théâtre avec des bottes faites comme cela! »

Malgré ses bottes , le critique est bien reçu. Il se met à table, et il mange; au lit, et il dort , et cela sans qu'on lui chante le plus petit couplet. Au milieu de son sommeil , il se surprend à chanter un air de la Muette. C'est bien.

Le lendemain, il se fait apporter sa valise. Il tire de cette valise un panta- .

Page 1