TOME II
Ion blanc, des bas de soie, uu gilet de velours à fleurs, un habit vert , des gants jaune serin, une cravatte noire et une cravache. — Il se regarde dans la glace. — « Je voudrais bien que M* e Léontiue Fay nie vît dans cet équipage-là! » se dit-il.
Il descend, il croit descendre dans le salon , et trouver au salon Justine en bonnet rond, faisant de la dentelle ou parlant à Lafieur. Pas du tout : la femme de chambre de la maison se tient . dans rantich^jobre. Lafleur s'appelle Gabriel. ou Jean. Ne retrouvant personne au> salon* le critique entre. dans le vestibule. Que trouve-t-il dans le vestibule? Vous croyez qu'il va trouver ces. messieurs en pantalons coUaus, en habits verts
ou noirs, et en gilets raccourci*? Pas du tout! ces messieurs sont en guêtres de peau, en gros souliers et en blouses. A raspectdenotrecritiqueenbasdesoie, la troupe joyeuse éclate de rire : — Quelle mascarade est-ee là, mon cher? Puis on le prend -par les épaules et on l'envoie se déshabiller et se remettre au lit. Quand il s'est déshabillé, au lieu de se mettre au lit il se met à la fenêtre pour, voir les chasseurs, partir.
Nos chasseurs s'envout le fusil sur l'épaule v précédés dune meatfte et depkjueurs. Un des piqueturs donne du cor , la fanfare retentit au loin.
Voilà pourtant, dit le critique, comment cela se passe dans- le ballet <le la Tentation. Voici les- chevaux,
voici la meute, voici le cor! Disant cela, au milieu des chasseurs, les deux joues rebondies comme celles d'un chérubin, il reconnaît lé joueur de cor qu'il a vu a l'Opéra, à cheval, en livrée d'or. De dépit il referme la fenêtre. — C'est une mystification de ces messieurs , dit-il , il n'y a plus ni cors , ni chasseurs , ni piqueurs qu'à l'Opéra.
Il sort. Il va se promener tout droit devant lui. Il admire la beauté et la vieillesse des arbres. Le soleil du matin pénètre à peine dans les dômes de verdure. Les sentiers se promènent eii courant au pied de ces chênes séculaires; il entend des bruits de bétes fauves près de lui.
— Un paysan lui raconte que dtux
mille arpens de ce bois si vieux, si mousseux, sianimé, si sombre, appartiennent au même maître. Je croyais, dit le critique au paysan , que tous les vieux chertés étaient abattus en France, et que la grande propriété n'existait plus! Le paysan lui rit au nez.
En rentrant au château, il voit deux choses qui rétonnent beaucoup. Des pêcheurs ramènent dans leurs filets des carpes , des écrevisses, des brochets , toutes sortes de poissons. — Il est donc vrai qu'il y a du poisson dans les fossés? Eu même temps, les chasseurs rentrent * chacun de son côté. On porte un cerf dix cors , qui est tombé en pleurant.
— Il a encore l'œil humide. — Il est
donc vrai qu'il y a des cerfs dix cors, et qu'ils pleurent avant de mourir?
— Notre critique tombait de son haut.
. Pendant que les chasseurs rentrent lentement , le joyeux musicien sonne une fanfare sur son cor, une fanfare retentissante , qui commence en chantant, et dont les dernières notes sont pleines de mélancolie et de tristesse. Le critique écoute le musicien avec transport.
— Voilà , lui dit-il , comment il faut donner du cor! Voilà comment j'aime qu'on chante la fanfare. Vous n'avez pas donné comme cela à l'Opéra, monsieur?
Le rriusicien , qui n'était plus dan* le domaine du critique, et qui s'en moquait comme il faisait du cerf étendu
(à, eut cependant la politesse de lui répondre : Dites plutôt, monsieur, lui dit-il : — Voilà comme il faudrait une fofet à l'Opéra; voilà comme il faudrait des chasseurs j voilà comme il lui faudrait Uil cerf mort, etdfcs chiens altérés, et Un écho qui ne dort jamais , et un critique qui écoute pour écouter et non pas pour juger, ajouta-til en souriant. Puis il reprit son cor et il rentra au château en criant : — Haiatiï kalalil
Le Critique rentra aussi , pensant en lui-même que son métier de critique lui gâtait beaucoup le son du cor.
Les danses étaient déjà levées , elles étaient déjà au salon. Alors ses mal* heureuses habitudes du Gymnase revinrent au critique. En entrant au»
salon, il* regarda de tous ses yeux, et il ne reconnut plus le monde dont il était juge souverain. Ce n'était plus le même costume, ni le même langage , ni les mêmes travaux. Aucune de ces femmes ne portait les tabliers verts de M Ue Despréaux, tablier., à corsage et garni de dents de loup ; aucune n'avait de rubans roses dans les cheveux , comme M 11 ? Jean y Colon ; aucune ne dessinait au crayon comme M ,le Leontine Fay. Vous . auriez . eu beau chercher dans l'appartement, vous n'y auriez trouvé ni une guitare, ni une harpe, ni aucun des instrumens bâtards de comédi^ instrumens qui n'en sont pas, A l'usage des gens qui ne savent pas la musique.
Toutes ces femmes, jeunes ou sur le
retour, étaient hâlées par le grand air; elles travaillaient à l'aiguille tout simplement , parlant de choses et d'autres , celles-ci à leurs maris , celles-là à leurs frères, toutes à leurs amis qui arrivaient là sans façon.
Le critique eut beau chercher, il ne trouva pas un petit cousin parmi ces messieurs , pas un prétendant , pas un tuteur surtout , pas un oncle célibataire , rien de la comédie de M.
Scribe ! Quand la cloche sonna, ou se leva pour aller déjeuner; et pendant le déjeuner on ne parla ni de laitage, ni de beurre, ni de poulet, ni.de choses champêtres , ni de rien de ce dont on parle dans Malvina , la Fille à marier, le Plus beau Jour de la vie, Chabert , Madame Gibou
et Madame Pocheu ni comme parle M. Scribe, ni comme parle M. Mélesville, ni comme parle M. Bouilly , ni comme parle M. Àncelot , ni surtout comme parle M, Bon-* jour : le critique était émerveillé !
Comme on jouait la comédie bourgeoise , if fut curieux de voir un théâtre bourgeois pour compléter sa collectiou. Il se fit inviter à deux lieues de là. Il marchait lentement, on l'avertit que s'il marchait de ce pas- là il courait risque de ne plus trouver de place. Et en effet quand il arriva le théâtre était plein. Avant que la pièce fût commencée , on écoutait déjà : la toile se leva enfin. Les acteurs étaient jeaàe&et spirituels, tes fcfetficfcs étaient jeunes, fraîches et jolies : touttemdn-
de-là joua sans prétention, avec aisance, avec gaîté, avec esprit; tout ce mon de-là fut charmant. Le parterre applaudit de bon cœur, et notre critique ne « savait que penser du plaisir qu'il avait trouvé à ce théâtre. Ne voyez-vous pas , mon ami , que vous êtes venu là en bon homme, comme il faut venir toutes les fois qu'on veut avoir un peu d'illusions? — Quel dommage que je n'aie pas le droit d'être toujours un bon homme , pensait le critique ! Il aurait pu ajouter aussi : — Quel dommage que la comédie soit toujours jouée par des gens du métier !
Pendant quinze jours il alla ainsi de surprise en surprise; pendant quinze joursilfitd'imtwensesdécoavertesdans la vérité vraie; il eut des intuitions
«inouïes, des révélations soudaines. Il comprit en quinze jours, mieux qu'il n'avait fait par les dix mille trois cents vaudevilles ou comédies qu'il avait vus dans sa vie , ce que c'est en effet que la société et la nature , et l'illusion dramatique; il comprit que le théâtre, en faisant la société telle qu'il l'avait faite, l'avait outrageusement calomniée ; que la société n'était point cette chose fardée , niaise, fausse et prétentieuse qu'on voit sur les théâtres ; que les petites filles ne se servaient pas de ce jargon sentimental et lourd; que les femmes mariées ne gardaient pasen réserve ces passions coupables et bizarres ; que les hommes n'étaient pas les parvenus ridicules ou les héros boursoufflés qu'il avait vus toute sa
vie dans les théâtres ; que la société avait beaucoupplus d'aménité , de grâce, de liant, de souplesse, de dé%jntéressèment, de sentimens honnêtes et de loyauté que ne le disaient M. Scribe et ses collaborateurs; il comprit tout cela d'un coup d'oeil, et en outre qu'on avait défiguré les valets en les faisant si fidèles, si pleins de zèle et de dévouement; qu'on avait défiguré les soubrettes en leur donnant l'élégance, les manières, la tournure et le langage de leurs maîtresses ; qu'on îivait gâté tout ce qu'où avait pu gâter dans ce monde, et qu'on avait menti ^ propos de tout ce monde ; qu'on avait menti en faisant venir le notaire à la fin de la pièce au lieu d'aller chez Je notaire , comme cela se fait toujours;
qu'on avait menti en faisant trouver des dots de cinq ceut mille francs et plus atigpremier venu qui en avait besoin; qu'on avait menti en jetant à tort et à travers du drame tant de duels , tant d'enlèvement, tant d'adultères, tant de pertes au jeu; qu'on avait menti partout et toujours, et k propos de tout; surtout il trouva qu'on avait menti étrangement à propos du vieux militaire sans reproche et sans peur , en bonnet de police et en jambe de bois, ami et conseiller du maître, dévoué à la maison , qui n'a aucun service particulier, mais qui est propre à tout. Notre critique eut beau, chercher à. quatre lieues à la ronde, il ne trouva pas un seul vieux militaire de .ce cajihre4k.
Quant à la nature physique , il découvrit, que les auteurs et les décorateurs de. son temps avaient aussi fort menti sur la nature que sur. la société.
Quand il arriva à ce vieux manoir où il était' invité par un élégant ménage parisien, il s'attendait à voir , comme au Gymnase et k Montmorency , une jolie maison a l'italienne avec, galerie et pavillon; il trouva un vieux monastère en briques rongent en pierres de taille , un vaste champ de blé noir au lieu du jardin anglais; la rivière obligée de M. Bayard était remplacée par une mare poissonneuse; le tambourin de M. Sewria avait cédé la place au cornet à bouquin ; en6n U lui fut aussi difficile de trouver un banc peint en vert ou une grille peinte
en vert, qu'il lui avait été difficile le matin de rencontrer un tablier vert.
Il en était tout bouleversé.
Si bien que cette partie de campagne, entreprise uniquement pour son plaisir, tourna au profit de son art. Si bien qu'il revint du vieux château à ses théâtres, plus rempli que jamais d'une indicible horreur pour le refrain du couplet , pour la lueur du quinquet, pour le fard des comédiennes; si bien que cette guerre acharnée qu'il avait faite au théâtre en général et en particulier à M. Scribe , et dont il était en lui-même assez content, lui paraissait à présent molle et inerte ; si bien qu'il pleura de rage d'avoir été si long-temps la dupe de ces ajnours et de ces ipariages de comédie,
de cet esprit de comédie, de ce monde de comédie, de ces costumes de comédie. Pauvre homme ! il était allé à la campagne pour trouver quelque repos , il y refit sa* poétique. Or , je ne sais pas si vous le savez, mais appre* nez-le si vous ne le savez pas: une poétique, par lé temps qui court, est encore plus difficile à faire qu'une
constitution.
Quand il fut de retour à la ville, bien malgré lui, son premier soin fut d'aller aux théâtres et chez les libraires, et de demandera voit* et à lire lefe nouveautés des quinze derniers jours. À quoi on lui répondit que les nouveautés étaient mortes en naissant, comme leurs sœurs: ce qui ne Fafi&igea pas beaucoup, attendu que de cette façon