‹ Contes nouveauxChapitre 6 sur 37 · TOME I · texte numérisé non relu

TOME I

tis de cette maison où je m'étais trouvé si malheureux , regrettant mon beau Rhône et mes belles montagnes chargées de vignes, j'eus un instant d'immense dé-r couragement , que rien ne saurait , exprimer. Je m'arrêtai un instant sur le seuil de cette demeure , et je jetai sur le monde où j'allais entrer un regard épouvanté.

Qu'allais- je devenir, moi, pauvre enfant, sur le seuil de cette maison que je quittais pour jamais , dans ce gouffre béant, le monde?.

Comme j'étais là, prêtant l'oreille au* bruits lointains et effrayans du

monde) je voyais sortir mes condisciples pins heureux : on venait les chercher , eux, en grand appareil; c'étaient leurs mères, ravies de le6 retrouver des hommes ; c'étaient leurs pères, heureux de les jeter dans l'ambition à leur suite $ c'étaient des domestiques en livjée , pleins d'espoir dans la jeunesse de leurs jeunes maîtres, cette source de grandes fortunes pour les valets comme pour les courtisans: mes camarades s'élançaient dans leur bel avenir, et sans me voir. Moi, je les voyais confu-r sèment, vaguement : il y en avait

dans le nombre qui étaient déjà en bel uniforme, entre autres G'uilleminot , le fils du général, qui partait pour la guerre d'Espagne , beau et grand jeune homme qui est mort à Constântinople , pendant l'ambassade de son père; il est mort ! aussi jeline et aussi heureux que cet autre beau jeune homme, Charles de Montalivet, notre contemporain aussi , qui vient de mourir là-bas , pleuré de tous ; lui , si bon , si aimable , si aimé ! C'étaient* là les heureux de mon temps , les princes et les riches ; moi , très pauvre , je les

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voyais de la porte du collège s'élancer dans le monde , sans savoir moi-même où j'irais coucher le soir !

Que j'en ai vu mourir ainsi de plus joyeux, de plus heureux que moi! Les uns sont morts, sur la mer , pendant le combat ; les antres sont morts en Grèce , par une surprise; nous eu avons perdu plusieurs au bois de Boulogne, d'un coup d'épée , dans un coin, derrière un arbre ; d'au,tres sojrt tout à fait privés de tout souvenir; plusieurs antres se sont suicidés d'une autre manière , par le vau-

- Si deville , par le couplet , par le poème épique , par le jeu , par les amours . Moi , sur le seuil du collège , je les ai vus si beaux , si rieurs i si joyeux , si fous ! prions pour eux I

Comme j'étais là triste et pen* sif , et tout prêt à rentrer au collège si on avait voulu me rece* voir j comme j'étais là à les voir tous , ces joyeux ènfatis devenus des hommes, s'en aller à cheval, eu voiture , à pied , dans des maisons toutes préparées pour les recevoir j et moi , tout seul ! . . . ô bonheur ! tout au bas de la rue ,

je vis, accourant à aussi grands pas que le permettait sa vieillesse, je vis arriver ma vieille bonne tante , mon soutien , mon amie $ mon espoir % frêle bâton de ma jeunesse , ma tante , elle-même , toujours elle ! Pauvre femme ! Il y a de cela dix ans bientôt; elle avait quatre-vingts ans passés; mais c'était une femme du vieux temps , qui avait été toute sa vie belle et forte, et d'un grand cœur. Elle avait pissé une partie de sa vie en mer sur un vaisseau , et en Corse dans la citadelle ; elle avait été embrassée par Paoli, elle

avait connu Pozzo di Borgo jeune homme , elle savait toute l'histoire de Gènes et de la Corse; puis , revenue de là-bas veuve et toute seule , elle s'était prise à inaimer et à me raconter tout jeune sa laborieuse vie, et moi je m'étais pris à l'aimer, et nous nous étions associés ainsi de bonne heure et pour toute la vie j et dans notre société en commandite , elle avait apporté elle sa vieillesse, moi mou adolesceuce , et avec ces deux faiblesses réunies, ces deux impuissances réunies , nous avions composé une force qui n'a été qu'à

nous , qui a été admirable , qui existe encore , et qui durera toujours, n'est-ce pas, ma vieille amie? fille venait donc ce jourlà, fidèle à notre mandat tacite de ne nous jamais quitter, elle venait à Paris me reprendre pour y vivre avec moi, inconnu et pauvre , pauvre et inconnue comme moi!

Quelle femme ! à l'âge où l'on s'arrange pour mourir, à l'âge du repos et des longs rêves , elle avait tout quitté pour venir à moi dans la foule. Elle avait quitté sa maison bien arrangée, sonfeutou-

- h6 jours allumé, son petit jardin, ses vieux amis, sou influence dans sa petiteyille, elle avait tout quitté.

Elle venait à moi ce jour-là y arrivée qu'elle était de la veille; après un voyage de cent lieues .

Je la reconnus tout d'abord là* bas au milieu des voitures , longeant le mur , s'appuyant sur sa canne, vive encore, ne me cherchant pas même du regard , tant son cœur lui disait que j'étais là !

Moi , immobile , je la laissais venir à moi j je ne voulais pas ôter un pas à sa belle action ; je voulais qu'elle fît tout le chemin pour

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me rejoindre. Bonne mère , elle me rejoignit enfin !

Alors , alors je me sentis vivre; j'avais une protection, j'avais une vie, j'avais, de quoi être aimé, j'avais de quoi aimer , j'avais uqe bonne vieille femme pour pleurer avec moi , pour se réjouir avec moi, pour souffrir avec iboi.

Mon ambition était satisfaite, mes rêves se réalisaient. C'était tomber de bien haut cependant! Avoir rêvé toute sa vie grande fortune, et grandes dames , et nobles amours , et succès de gloire , puis tomber dans la rue au bras d'une

octogénaire ! sortir de ces palais enchantés de l'imagination, pour aller dans les rues du vieux quartier latin, lisant un à un tous les écriteaux des maisons pour trour ver une chambre au cinquième étage, car ce fut là mon premier pas dans le monde, chercher un gîte.

Oh ! cela était décourageant pour un pauvre jeune homme tout frais sorti des odes d'Horace, et des poèmes de Virgile, et du luxe de l'ancienne Rome, palais de marbre , fraîches villas sur la mer , d'aller à pied dans les rues de Paris, cherchant un nid assez misérable pour

sa pauvreté! et ainsi j'allais tout haut devant moi. Que de mansardes j'ai visitées ce premier jour!

que de pauvres demeures , mon Dieu! C'était voir l'humanité sous un triste aspect pour commencer : c'étaient des familles entières entassées dans un espace de douze pieds ; c'étaient des escaliers infects sous des plombs fétides; c'était une pauvre jeune*fille grelottant de froid; c'était un homme triste et morne , dans une mansarde sans jour; c'étaient tous les détails du pauvre ménage parisien visité à F improviste par des

étrangers, auxquels il se soucie fort peu de se montrer plus beau qu'il n'est en effet. Hélas ! à chaque nouvelle maison dont nous visitions ainsi les combles, ma tante et moi nous n'osions pas nous consulter, même du regard.

Quoi donc? habiter là, elle si vieille, moi si jeune ? Quoi donc?

vivre dans cet air, dans ce bruit, dans cette ombre , dans ce voisinage , au milieu de ce vice , de cette misère et sous la loi de ce portier, elle si vieille et moi si jeune ! Voilà les réflexions que nous faisions dans notre ame sans

do us les dire elle et moi, moi pour elle , elle pour moi ! — Moi je suis vieille , pensait-elle , que m'importe ? mais lui ! Et moi, de mon côté , je m'apitoyais sur sa vieillesse. Nous avons cherché ainsi pendant trois jours une maison sur les hauteurs du quartier latin $ et pendant trois jours, rentrés le soir dans notre auberge , nous récapitulions tous les appartenons que nous avions vus dans la journée, et toujours avec cette monotone conclusion : — C'est trop laid , c'est trop haut ; , ou cette autre non moins triste

conclusion : — C'est trop cher ! A la fin, un armurier de notre ville, honnête homme d'une grande bonté , qui demeurait rue du Dragon , nous indiqua dans la rue un appartement dont il avait fait la découverte, et qui nous convenait sous tous les rapports ; triste, mais décent; élevé, mais au quatrième $ d'une entrée obscure, mais très clair; loué par un huissier , mais à un prix rai** son nabi e. — Nous fîmes un coup de tète, ma tante et moi ; l'appartement était bien encore un peu cher, mais nous nous confiâmes

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elleà la providence^, moi au hasard} nous arrêtâmes l'appartement le matin njême. Le jour même j'allai au roulage chercher les meubles que ma tante avait apportes avec elle j je retrouvai mon petit lit en noyer, ma table en noyer, mes chaises en noyer ; le même

, soir nous étions cl^ez nous, sujets à l'impôt des portes et fenêtres ,

» heureux comme des rois , noufe étions chez nous enfin.

Dans cette première demeure j'ai vécu quatre ans , qui ont passé comme un jour , quatre belles apnées de plaisir et de folle

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