TOME
joie. Que d'amours jetés au- vent, que de poésie inutile , que de soupirs dans les nuages , que de travail pour gagner ma vie comme je .pouvais ! Comment l'ai-je gagnée , je T ignore à présent : bien durement quand j'y pense , bien joyeusement quand je n'y songe pafe. D'abord , v je me mis à faire le seul métier qu'on puisse faire quand on sort du collège, je don* nai des leçons au cachet aux enfans de bonne maison trop délicats pour jillef au collège; j'enseignais au cachet mille choses que je ne savais guère, le latin, le grec,
l'histoire, la géographie, que saisje? Avec huit jours d'avance, j'aurais enseigné l'hébreu ou le syriaque sans être embarrassé: il n'y a qu'une chose qu'on n'enseigne pas sans la savoir , ce sont . les mathématiques : voilà pourquoi j'en fais si grand cas, n'ayant jamais su assez, la plus simple des quatre règles , même pour l'enseigner.
J'eus ainsi tout d'abord un grand moyen de vivre : des élèves peu nombreux, mftis aussi peu choisis. Je n ai jamais conçuqu'un homme pût rencontrer dans son
chemin tant d'imhëdlles. Moi , impassible, j'arrivais à heure fixe} je me mettais à côté démon élève, et là, pendant une heure et demie tout au moins , je remplissais mon devoir. Bans ces longs instans consacres à des crânes vidas , }e m'accoutumai peu à peu à faire tourner k «ion profit ces exercice* qui n'étaient utiles à personne :
ne pouvant faire comprendre le* grands écrivains à mes élèves , je me les expliquais à moi-même, Je tue donnât ainsi pendant trois ans d'excellentes leçons <ïe rhétorique et de philosophie, je repas*
$ai ainsi en revue toute l'antiquité latine et grecque , j'appris F histoire , je refis toutes mes études grammaticales autant j'étais indulgent pour mes élèves , autant j'étais sévère pour moi-même j je ne .me passais pas une faute contre le sty le, pas une ph rase sans l'avoir comprise. L'histoire de l'oncle de -Gil-BIas se renouvela ain-
si pour moi; je m enseignai moimême tout ce que je pus m'apprend re. Voilà en quoi mes trois années d'enseignement m'ont profité ; elles ont passé pour moi comme un seul jour > sans rien
désirer , sans rien craindre , sans rien envier , vivant avec mes amis , faisant avec eux de joyeux et friands repas , heureux du bonheur de ma tante , et attachant de temps à autre contre le mur de grandes images bleues et rouges que je trouvais fort belles, ma foi!
et qui représentaient des Grecs dans ce temps-là, comme elles avaient représenté des réfugiés du Champ-d' Asile , comme elles représenteraient des Polonais. aujourd'hui !
C'était là vivre! C'était bien beau, et bien jeune, et bien heu*
veux ! Tous mes amis de ce tempslà s'en souviennent ; nous avons d'admirables histoires à ce sujet.
Et quelles héroïnes ravissantes!
que de noms touchans ! Alexandrine , Rose , Lili ! Allemande , Espagnole , Française , grande dame ou grisette , tout nous convenait , à nous ! Il n'y a rien de tel, à Paris comme d'être jeune et insouciant ; tout vous arrive à la longue aussi bien qu'aux puissans , aux riches • Les uns ont les Tuileries , vous avez le Luxembourg et le Jardin des Plantes 5 les uns ont au bras la robe de
velours, vous avez le bonnet rond et la robe d'indienne; ils vont aux Italiens , vous allez à l'Ambigu. Mon Dieu! la grisette parisienne ce n'est pas un rêve : c'est le seul être gracieux de la vie poétique , qui soit encore plus amusant, plus animé, plus naïf , plus vrai, plus expansif, plus sans façon, plus philosophe, dans le monde que sur le théâtre. Nous> autres nous couvrions tout cela à force de poésie et de jeunesse !
Quelbeaumanteauc'était-là, sur»
tout en hiver , quand ces pauvres petites nous arrivaient le museau
glacé et la pâte rougiepar le froid.
Nous avons ainsi vécu au jour le jour , au hasard , sans vanité , sans privations et sans efforts.
Quand je dis sans vanité , j'ai raison; pendant quatre ans de mon bonheur je n'ai pas songé un instant à ce mot si vide, la gloire, et à ce mot plus vide, la renommée ! Non pas certes ! quand je dis privation, j'ai raison; j'ai eu, il est vrai , des privations bien grandes; mais je les ai surmontées si facilement que je ne m'en souviens qu'avec bonheur. Ma plus grande privation fut celle-ci i un