‹ Contes nouveauxChapitre 8 sur 37 · TOME I · texte numérisé non relu

TOME I

chien. Depuis que j'étaifrau monde j'avais envie d'avoir un chien, comme deux époux qui s'aiment et qui sont sur le retour désirent un enfant héritier de leur nom et de leur fortune. En ce temps-là, h'çureux que j'étais! je ne concevais pas de plus grand bonheur dans le monde, que celui-ci :

avoir un chien à soi, l'élever tout jeune, lui apprendre à marcher et presque à,santir, le voir grandir sous ses yeux , assister à ses premiers bonds, entendre ses premiers cris, recevoir seg premières caresses ! Quelle joie ! quelle fa-

mille toute trouvée, un chien!

Ud chien, pour le pauvre, c'est le cheval anglais qui vous mène au bois de Boulogne le malin; c'est la femme parée que vous menez vous-même à l'Opéra lesoir; c'est votre ami le colonel à moustaches qui vqus sert de témoin dans un duel ; c'est votre flatteur assidu et prévenant ; c'est plus que cela , c'est votre famille; c'est l'enfant

qui/vous dit bonjour au réveil; c'est V,éppU9G qui vous attend à votre retour.; Un chien ! cela boq^ dit, çefo pleure, cela rit v cela joue, aysp votus et comme vous ; c'«st

votre ombre attentive et fidèle, complaisante et dévouée : aussi je désirais un chien avec une passion que je ne me suis pas retrouvée depuis.

Mais , avant que ce Têve prît une forme arrêtée dans moa esprit, avant que cette forme devînt cour moi réalisable , que j'eus de combats à soutenir avec moi-même , que de calculs je fis à part moi et mon économie! Nous parlions souvent, ma tante et moi, du nouvel hôte que je désirais si fort ; nous en balancions les inconvémens et les avantages pour notre

petit ménage , avec autant de sérieux et de sagacité que s'il se fût agi de balancer les profits et les pertes dans une maison de banque. — Mais que diront les voisins , mon fils ? que dira le propriétaire, mon pauvre enfant?

Tu te prépares bien des chagrins, et puis cela coûte toujours I Ainsi parlait ma tante. Nos disputes étaient interminables à ce sujet.

Moi, de mon mieux, je renversais toutes les objections de ma tante.

Cependant elle n'avait que trop raison, car à peine le chieti fut-il entré chez nous, que nous reçu-

mes notre congé en forme , par les soins de notre propriétaire, qui était huissier de sa nature, ce qui m'a fait prendre ses pareils dans une horreur dont 'je ne reviendrai jamais.

Vous souvient-il de votre pire* mier chien? Il me souvient d'Àzor bien plus que de Julie, par exéinpie; car il s'appelait Àfcor totit simplement, il avait été nommé par ma tante : c'était uti chien moitié épagnèul. moitié caniche, afin qu'il réunit dans sa personne Fétégaûce de l'épagneul, la fidélité et l'intelligence du caniche.

Ce fut l'épicier notre voisin qui me le donna tout petit; nous relevâmes avec des soins infinis, il profita merveilleusement $ l'animal était robuste, intelligent, timide , se laissant battre par de plus faibles que lui , n'osa ut jamais montrer les dents qu'il avait très dures , ni élever la voix qu'il avait très haute; du reste heureux, joyeux, peu ambitieux, 1 avide de promenades, se roulant sur l'herbe avec délices, toujours de bon sommeil et de bon appétit. Ma tante disait en riant qu' Azor et moi nous étions deux frères. Hélas ! il

est mort, mon pauvre frère, enrpoisonné par ordre de notre nouveau propriétaire, dont je donnerais le nom ici, s'il n'avait échappé par là mort à la vengeance d'Azor. Pauvre Azor !

Qui m'aurait dit, dans ce tempslà , qu'un jour ce chien bâtard , venu au monde dans l' arrièreboutique d'un épicier, présent de ce même épicier qui ne savait qu'en faire, serait remplacé dans nos amours par le chien même de M. de Lamartine, enfant charmant d'une mère grecque , né à Saint- Point même dans le salon

du- poète r noble présent du poète, chanté par lui à son départ pour l'orient! qui m'aurait dit cela t'aurait bien affligé, mon pauvre Azor , affligé pour le moins autant que cela m'eût étonné,, mon fils!

Outre mon ami Azor, j'avais dans ce temps-là une autre connaissance fort agréable et fort gentille. C'était une jolie petite jument, poulain de dix-huit mois, mais si vive, si espiègle, si agreste, si butor , si aimable en un mot, que je lui rendais visite presque tous les*J0tyr$. Ce petit cheval*,

qui était charmant à mon avis , était l'élève d'un vieux médecin grogneur et goguenard , très maussade même avec ses malades, qui n'avait de distraction et de sourire que dans son écurie : il passait dans son écurie la plus grande partie de son temps , occupé à voir pousser son poulain.

Le poulain poussait très bien , sur ma parole, et il eût poussé encore mieux sans l'économie du docteur. Mais le docteur était avare même pour sa passion : il avait donc réduit son cheval et sa femme à la portion .eongrue ;

le cheval ne mangeait jamais d'avoine et très peu de foin , mais en revanche beaucoup de choux, de carottes , de pelures et d'herbages de tous genres, et de la paille quand il pouvait. Toutes les bonnes du quartier avaient pris le joli animal en grand amour; elles lui apportaient tout le reste de. leurs épinardset de leur pot-au-feu ; dans les temps des melons surtout , c'était chez le docteur une affluence extraordinaire de mauvais melons qui fesaient hennir de joie la petite jument . : je suis persuadé que

plus d'un melon très défectueux a été acheté souvent tout exprès pour donner occasion à Marie , ou à Elizabeth , ou à Rosalie , ces bonnes filles , un prétexte pour faire plus grande la part du cheval , au moyen de ce hors-d' œuvre gâté que leurs maî-r < très ne pouvaient pas manger ~ Eh bien ! encore , ce joli petit cheval , ce beau cheval , cette jument, cette belle bête, comme disait le docteur, enfant de je ne sais qui , de Tornthon je crois , dont il avait la généalogie, dont il avait connu la mère elle-mé-

me; cette jument, eh bien! le docteur est mort avant d'avoir pu la monter. Il est mort , le digne homme, au moment même où il allait se décider à donner un peu d' avoine à son cheval . — Il y avait déjà long-temps que je n'avais plus entendu parler du joli cheval. Le hasard me l'a fait retrouver parmi les chevaux à vendre des petites affiches. C'était bien luimême ! c'était bien son âge, c'était bien son signalement^ c'était bien sa demeure j c'était lut. Oh bonheur ! J'y cours , j'y vole , je le revois , je lui parle , je le re-

connais, moins beau, il est vrai, que je l'avais vu autrefois, moins élancé, moins léger, moins agile, moins aérien , moins Tornthon , mais toujours mon ancienne connaissance, toujours mon bienaimé cheval. Aussi, à peine l'eusje aperçu que je l'appelai par son nom , à la grande admiration du portier. Le même jour le cheval fut à moi; il quitta l'écurie de son enfance , pour venir avec moi, son ancien voisin. À présent il fait ce qu'il veut, il ne sqrt que lorsqu'il ea a envie , il ne reste jamais exposé ni à la

pluie , ni au mauvais temps ; il mange l'avoine trois fois par jour, il a de la paille à son râtelier tant qu'il veut. Quand le Café de Paris me voit passer par hasard traîné par mon petit cheval, le Café de Paris haussa les épaules, et se moque du cheval et du maître. Je ne changerais pas mon cheval de la rue du Dragon contre tous les chevaux anglais du Café de Paris.

Cette histoire de chien et de cheval peut fournir cette moralité à tous les jeûnes gens que le sort, le hasard, le malheur, ou peut-être même 4e talent ( cela

arrive) , engageront dans la carrière des lettres, à savoir qu'avec du zèle et du travail, et de la conduite , et de la persévérance, et une abnégation complète de sa personne, et une persévérance de toutes les nuits et de tous les jours, et des amitiés honorables, et sa vie exposée à tous les hasards , à tous les chagrins , à toutes les traverses , à toutes les inimitiés de la vie littéraire , il n'est pas impossible à un homme très heureux d'avoir , au bout de six ans de littérature, un joli chien et un mauvais cheval.

Puisque je parle de la vie Ht • téraire , il faut bien que j'y arrive, il faut bien que je raconte comment j'y suis entré. J'ai eu beau prendre le plus long pour arriver à cette" partie de mon histoire , tous ces rians détours dans ma facile jeunesse me sont inutiles. Il faut toujours que j'arrive à ce but , la vie littéraire. C'est une histoire toute entière à écrire : pour cette histoire, j'ai amassé de grands matériaux que je saurai employer un jour : je ne veux donc parler ici que de mon histoire personr-

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