DE REVENANS
ODS étions hier, mon cher***, à Tordre chez M. de Castries. Il sY trou voit un commandeur de l'Ordre teutonique, venu par rapport à des fourrages qu'on lui demande.
Nous causions avec cet homme, et l'entretien rouloit sur la nature du pays. Nous voulûmes savoir ce que c'étoil qu'un château que nous voyions sur une hauteur à deux lieues de notre camp. 11 nous répondit que c'étoit le château
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de Katsenstein ; que depuis longtemps personne n'avoît eu le courage d^ pénétrer, parce qu^il y revcnoit des esprits; que Paccès en étoit devenu presque impraticable, par les ronces et par les épines qui couvroient la petite montagne sur laquelle il est bâti. L*** qui, comme vous le savez, est toujours excité -par tout ce qui promet quelque péril, n^eut pas plus tôt entendu cet réponse, qu'il s'empara de la conversation. Il accabla le commandeur de questions, et tout d^un coup, se frottant les mains, il me dit : « Nous devrions aller passer une nuit dans ce château. — Ma foi, lui répondis- je, je suis ton valet. Que diable veux-tu que j'aille faire là ? On nous a bercés avec ces histoires qui finissent toujours par des faux-monnoyeurs, ou des voleurs, réfugiés sous terre; et ces genslà vous étrillent le curieux, comme ils le méritent. — Que peut-il nous arriver? reprit L***, nous serons ensemble. » Pendant qu'il me disoit cela, j'aperçus Th***, lequel a passé sa jeunesse à tâcher de voir le diable dans les carrières de Mont-Rouge. Il me regardoit et ricanoit. B*** secouoit la tête ; et les yeux de tout le monde étoient fixés sur moi. Cela me piqua. Je dis à L*** : « Eh bien, j'y consens ; mais c'est à condition que nous ne serons que nous deux. Tu veux tenter une grande aventure; pardieu! tu l'achèveras dans toutes les règles de la chevalerie ; je serai ton écuyer. » La journée se passa tout entière en plaisan-
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teries sur notre projet. Cependant, M. de C*** et nos amis nous firent des représentations sur cette folie ; mais ce fut en vain. Toute Parmée savoit notre résolution. A tort ou raison, nous voulûmes la suivre.
Vers le soir, nous montâmes à cheval armis chacun de nos sabres. Arrivés au pied de la colline, nous renvoyâmes nos gens, avec ordre de venir nous chercher le lendemain matin, et nous prîmes nos pistolets.
Je vous ai déjà dit qu'on nous a voit annoncé que les abords de Katsenstein étoient fort difficiles. Vous ne pouvez vous persuader ce que nous eûmes à surmonter de trous profonds, de terrasses éboulées par-ci par-là, de rochers ; et le tout si fort défendu par les ronces, que nous ne pouvions nous faire jour, qu^à grands coups de sabre. Tantôt nous étions obligés de nous donner la main, et tantôt de nous pousser; enfin, à force de travaux, nous arrivâmes à la porte du château. Elle étoit fermée; nous renfonçâmes. Nous entrâmes dans un vestibule assez grand ; nous parcourûmes plusieurs chambres au rez-de-chaussée, si dégradées, que nous ne jugeâmes pas à propos d^y rester. Nous montâmes un escalier qui nous conduisit à rentrée d^une des vastes salles, où Fondit communément que Ton doit avoir peur des esprits. Au milieu, nous vîmes une grande table, et tout autour des bancs. « Apparemment, dis-je à L***, c'est ici le salon d'assemblée de mes-
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sieurs les revenans? Qui nous empêche de nous établir ici ?» Il approuve ma proposition; et comme le jour baissoit, nous allumâmes une bougie que nous avions apportée. Notre position commençoit à nous déplaire, diamant qu^à de noires pensées, il se joignoit un froid affreux qui nous geloit. Enfin, vers minuit nous entendîmes un bruit qui sembloit venir de fort loin, et s^ échapper par la porte d^un souterrain, devant laquelle nous avions passé, sans que Pun eût osé proposer à Tautre d'y descendre.
Ce bruit, en approchant, s'augmentoit, et bientôt nous distinguâmes une grande quantité de voix. Il y en avoit de toutes les espèces, de douces, d'aigres, d'enrouées, de flûtées * elles p^rloient toutes à la fois, les unes en traînant, les autres avec une impétueuse rapidité; quelques-unes, en grasseyant. Le tout étoit entremêlé d'un cliquetis de chaînes. Comme les gens qui faisoient ce fracas sembloient monter l'escalier machinalement, nous nous levâmes, le dos à la muraille, et, nous serrant l'un contre l'autre, nous tirâmes nos sabres. A peine étionsnous dans cette attitude, que nous vîmes entrer lin nombre prodigieux de spectres de femmes, les uns très hideux, les autres fort jolis. Ils parurent étonnés de nous voir; ils s'empressèrent de nous accoster. Ils nous entourèrent : elles faisoient un tel bruit, que nous en étions assourdis. Nous restâmes quelque temps dans cette situation. Comme je vis que ces fantômes
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ne cherchoient point à nous faire du mal, je me hasardai de parler. Au premier mouvement de mes lèvres, tout se tut. « Mesdames, leur dis-je, si mon compagnon et moi nous vous déplaisons ici, nous allons nous retirer. » Les spectres répondirent tous à la fois : « Non. — Eh ! de grâce, repris-je, Pune après Tautre, si vous voulez que nous lions conversation. — Monsieur a raison », reprit, d^un ton doucereux, un spectre dont Pair décent me plut. Toutefois, enPexaminant, je m'aperçus qu'il n'avoit qu'une enveloppe agréable : on distinguoit, au travers de cette enveloppe, la plus effrayante et la plus horrible figure qu'on puisse se représenter. <c Oserai-je vous demander, répliquai-je, qui vous êtes, ou qui vous avez été? — Hélas!
mon cher monsieur, me répondit-il, je fus une dévote. Je passois mes matinées à l'église, une partie de mon après-dîner dans les bras de mon confesseur, et la nuit, dans ceux d'un amant obscur. J'étois méchante, médisante, calomnieuse, fausse, dure, vindicative ; j'affectois toutes les vertus et je n'en pratiquois aucune. Aussi, suis-je la plus damnée de ces dames, et l'on m'a mise dans la quatorzième chaudière, à gauche, en entrant. » Pendant que je causois avec ma dévote, L***, toujours galant et déjà plein de confiance, étoit à l'autre bout de la salle, au milieu des jolies femmes. Il leur contoit des histoires et leur plaisoit, à son ordinaire. J'allai le rejoindre, et, m'étonnant que
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les enfers renfermassent des objets aussi doux^ j^appris que des damnées aussi séduisantes ne rétoient que pour avoir été jadis uniquement attachées à leur figure, et que leur plus grand supplice étoit de nMtre trouvées jolies par aucun diable. Comme je vis que j'avois déplu en interrompant L***, je m'en allois pour faire d'autres questions, lorsqu'un petit fantôme très étourdi, d'un aspect assez agréable, vint se mettre sur mon passage, et m'agaça. Je lui fis ma demande ordinaire. 11 me répondit :« J'étois assez bien, comme vous voyez; mais je temissois tous mes agrémens par la coquetterie. Je faisois plus de tracasseries dans un jour, que je ne serai damnée de siècles. On m'en a bien punie ; j'aime, que dis-je, j'adore le diable le plus charmant, le plus accompli qui soit; er quels que soient ma tendresse et mes soins, il est insensible à tout ce que je fais pour lui plaire. » Comme les coquettes, devenues tendres, sont fort ennuyeuses, je quittai bien vite celle-ci pour m'approcher d'un fantôme qui paroissoit triste. Il n'attendit pas que je lui fisse une question. Aussitôt que je fus près de lui, il me dit : « Vous voyez la plus malheureuse de toutes les damnées qui sont ici. J^ai quitté l'amant le plus tendre et le plus parfait, sans cesse je vois tout ce que j'ai perdu, je crois lui parler, et je suis la proie des regrets les plus sensibles et des remords les plus cuisans. — Ah! ah! répliquai-je, l'infidélité reçoit donc
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un châtiment aux enfers? — Assurément, me dit-elle, et même celle qui n^est qu^en idée. A la vérité, cette dernière n^est pas soumise à des châtimens aussi sévères. Les femmes qui se la reprochent sont seulement condamnées à attiser avec leurs doigts le feu des chaudières où bouillent les autres. — Oserois-je, repris-je, puisque vous me paroissez si bien au fait, vous demander quels sont ces deux fantômes qui sont auprès de la porte, et ces deux autres si laids ? — Celui de ce côté-ci, me répondit mon affligée, parloit toujours d'ajustemens et de ces petits riens dont s^occupent les femmes; elle exigeoit des hommes de Pécouter, ne leur permettant pas de s'entretenir devant elle de choses un peu plus intéressantes; cependant, comme ce n^est pas un crime grave, on la met simplement au bain-marie. Celte autre est une femme qui n'a point eu d'amant. Elle en étoit devenue d'une vanité révoltante. Voyez-vous comme elle se cache ? on applaudit à sa vertu ; mais on en a jugé les motifs. Ici, les choses paroissent ce qu'elles sont. Personne ne la regarde, ni ne lui parle... — C'est singulier, interrompis-je.
Dans le monde, nous croyons qu'une femme a tort d'avoir un amant. — Elle pourroit mieux faire, répliqua mon fantôme ; mais du moins on lui sait gré de n'en avoir qu'un et de le rendre heureux. — Vous devriez bien, repris-je, aller dire cela dans le monde ; car pour moi j'aurai beau le répéter : on ne me croira pas. — Nous
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n'avons garde, me répondît Pombre. Ne savezvous pas que la seule consolation des malheu"reux est d'avoir des semblables? Quant à ces fantômes effrayans, ajouta-t-elle, ce sont ceux de femmes fausses, avares, intrigantes, ou souillées de grands crimes; elles en portent Tempreînte. — Voudriez-vous bien encore, lui disje, m'apprendre pourquoi vous vous êtes approprié ce château, et pourquoi vous y venez? — Il n'est point à nous, me dit-elle, mais au diable ; il appartint autrefois à Calvin, et le jour qu'il mourut, le diable s'en empara. Vous n'ignorez pas que les plus grandes peines ont du relâche. Pour nous en donner, on nous permet de sortir toutes les nuits de nos brasiers, et de venir ici ; mais comme les malheureux le sont partout, nous retrouvons ici Tenfer. Il n'y paroît jamais d'hommes : vous savez ce que c'est qu'une société de femmes. Ce qui plaît à l'une déplaît à l'autre; chacune veut avoir la prééminence; toutes sont jalouses. Aussi, n'estce parmi nous qu'un tissu de querelles, de méchancetés et de scènes. Chacune veut qu'on l'écoute; et plusieurs aiment mieux rester dans leurs chaudières que de venir à l'assemblée.
C'est ainsi que cela s'appelle. Lorsque le jour est prêt à paroître, un diable arrive, qui nous fait rentrer dans nos brûlans souterrains. »
Je ne vous dis, mon cher S***, qu'une partie des détails que me fit le fantôme affligé. Vous les saurez tous, quand je vous reverrai ; mais
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cela seroit trop long dans une lettre. Je remerciai beaucoup le spectre, et le quittai pour rejoindre L*** qui n'avoit pas encore fini sa première histoire. 11 alloit cependant arriver à la catastrophe; mais malheureusement la nuit s'enfuyoit. Nous entendîmes des sifRemens hor< ribles. A ce bruit, nous vîmes la terreur peinte sur tous les visages ; nous eûmes bientôt la même frayeur, en apercevant la plus épouvantable de toutes les figures. Elle avoil sept pieds de haut, une tête de lion, couverte de couleuvres menaçâmes, des griffes d'aigle, le corps d'un poisson etdes jambes de bœuf. Un long serpent lui servoii de queue. 11 en tenoitun autre dans ses griffes, dont il frappa les spearcs et les chassa tous. Nous entendîmes leurs cris et leurs gémlssemens s'éloigner par le mâme endroit d'où leur bruit étoit venu. Lorsqu'il fut totalement dissipé, nous nous pressâmes de sortir de ce manoir infernal. Nous retrouvâmes nos chevaux au pied de la montagne, et nous venons d'arriver nu camp oU nous avons conté ce qui nous est arrivé, sans que personne ait voulu nous croire.
NOUVELLE ESPAGNOLE
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E régiment de***, dans lequel je 'sers, habitoit depuis trois ansàSévîUe.etnous venions de recevoir , l'ordre d'en partir danstrois jours, afin de nous rendre à Valence, pour y rester en garnison. Occupé de rendre des devoirs dans la ville et de vaquer à quelques affaires, occasionnées par un prochain départ, j'étois le soir à pied, sans domestique, lorsque, dans une petite rue détournée, je fus tout k coup assailli par quatre hommes, dont deux me saisirent par le bras, le troisième s'empara de mes jambes, et le quatrième me mit un mouchoir sur la bouche. Je fus enlevé de cette manière, et mal-
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gré mes efforts, emporté jusqu^au bout de la rue, oti Ton me jeta dans un carrosse public, et toujours accompagné de mes quatre hommes.
Après plusieurs détours, le carrosse s^arréta; la portière s^ouvrit. Autant que le trouble où j^étois put me permettre d^en juger, il me parut qu^assez de gens se présentèrent pour aider mes conducteurs à me retirer du carrosse ; on me fit entrer avec une grande précipitation, dans une . maison dont la porte se ferma tout de suite, avec un grand fracas.
Alors on me rendit ma liberté, dont je ne pouvois faire usage; car on m^avoit ôté tout arme offensive. Je voulus savoir, des coquins qui m^entouroient et qui ressembloient à des bourreaux, par quel hasard j^éprouvois un pareil traitement? en quel lieu j^étois? Au lieu de me répondre, un petit homme, gros, court, estropié d^une jambe, s^avança, tenant une lanterne à la main, et me dit, d\me voix rauque et brusque, de le suivre. En même temps, il porta ses pas vers une pone garnie de fer, qu^il ouvrit, et qui me laissa voir un escalier très bas et très étroit. Je n^étois pas en position de me refuser à rien de ce qu^on exigeoit de moi. Je suivis sans réplique mon conducteur ; ce qui n*empécha pas un des satellites de me pousser assez rudement et de se mettre derrière moi.
Ainsi précédé de mon guide, et suivi de mon surveillant, je descendis une quinzaine de marches disposées en tournant. Une autre porte,
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pareillement garnie de fer, s^ouvrit, et bientôt, à la lueur d^une lanterne, j'aperçus un cachot d'environ douze pieds carrés, de la paille, une cuvette remplie d'eau. A peine mon gros sbirre se iut-il collé contre la muraille, pour me donner passage, que mon surveillant me poussa d'une telle force, que j'allai tomber, la tête la première, au fond du cachot. Aussitôt la porte se refermant, me laissa dans les ténèbres et dans toute l'horreur de ma situation.
Plongé dans n^es réflexions, je cherchai d'abord si je ne m'étois pas attiré le traitement que j'éprouvois, et ne me rappelant aucune circonstance de nature à me compromettre avec la justice, d'ailleurs, comparant sa manière de procéder avec celle dont je venois d'être l'objet, '}}. ne me fut pas difficile de reconnoître que j'étois entre les mains de l'Inquisition. Événei^ent le plus fâcheux qui puisse arriver; chose que je me persuadai facilement, d'après ce que j'avois entendu dire de ce tribunal effrayant.
Instruit de tous les détails les plus alarmans par un de mes camarades, victime de l'Inquisition, sur l'accusation d'une fille qu'il avoit mal payée de ses complaisances, instruit, dis-je, de ce qui m'attendoit, je passai la plus horrible nuit. Autant qu'un malheureux, au fond d'un cachot, peut calculer le temps, je juge que ce fut vers les cinq ou six heures du matin que j'entendis ouvrir la porte du haut de l'escalier ; ensuite s'ouvrit celle du cachot, et je vis pa-
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roître mon affreux geôlier, avec sa lanterne. 11 m^ordonna de le suivre. Etant parvenu au haut de Tescalier, j'y trouvai les quatre hommes de la veille, qui s'emparèrent de moi de la même manière, et me portèrent dans un carrosse public qui m'attendoit dans la rue. Ils y montèrent avec moi. Après plusieurs détours dont je m'aperçus, en sentant tourner la voiture, exactement fermée, ce carrosse s'arrêta vis-à-vis d'une petite porte, où je fus remis entre les mains de deux prêtres en surplis, le bonnet carré sur la tête. Ces ecclésiastiques, avec un air sévère et sans me rien dire, se mirent en marche, l'un devant et l'autre derrière moi ; ils me conduisirent par une allée très étroite, obscure et longue, au bas d'un degré par lequel nous arrivâmes à l'entrée d'une salle de médiocre grandeur, garnie de quelques chaises grossières. Les deux prêtres s'arrêtèrent, après avoir ouvert une porte, oU l'ordre d'entrer me fut donné par signes.
Je me trouvai dans une grande chambre antiquement meublée. Au coin et vis-à-vis d'un grand bureau, étoit assis un homme en rochet, camail et bonnet carré, que je reconnus être le grand inquisiteur. JeTavoisvu dans différentes solennités. Sans se lever, il entama, d'une voix triste, une grande exhortation sur les devoirs de la religion, et de l'honnête homme, sur la bonté, sur la clémence de Dieu, qui pardonnoit nos fautes, sur l'aveu sincère que nous en
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CuroaiueK vbilt Xaitxm«inl!e me- dit lit Grand tiu/uiitleur
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faisions, et le repentir de Pavoir offensé.
Comme ces paroles étoient accompagnées de calme et d^onction, et quMl me parloit plus en frère qu^en juge, cela me rassura sur les suites de mon aventure, et je lui dis que j^étois un très bon chrétien, très convaincu des vérités de notre religion, craignant Dieu, mais Taimant sur tout, et que si je Pavois offensé, c'étoit à mon insu, a Quoi ! me répliqua le grand inquisiteur, votre conscience ne vous reproche rien? — Rien du tout, lui dis-je. — Eh bien!
reprit-il, puisque votre cœur est eqdurçi, mon frère, il faut vous confondre ; nous verrons si vous tiendrez à la conviction, et si vous ne rentrerez pas en vous-même. « En même temps, ayant sonné, je vis s'ouvrir une porte vis-à-vis de celle par laquelle j'étois entré. Parut alors. une jeune fille de seize à dix-sept aiis, qui m'éblouit par un teint du plus grand éclat, des traits charmans, des yeux noirs, brillans et doux, des cheveux épars qui couvroient presque tout son
vêtement, une démarche noble; mais elle
étoit grosse, ce qui défiguroit tant de perfections.
a Connoissez-vous Mademoiselle? me dit le grand inquisiteur. — Non, lui répondis-je; voilà la première fois que je vois une personne si séduisante. — Il n'est pas question d'être galant, répliqua le grand inquisiteur d'une voix élevée, le sourcil froncé; encore un coup, nierez-vous de connoître Mademoiselle et de
ravoir mise dans Pétat où vous voyez qu^elle est ?
— Assurément, repris-je, je nierai tout cela. Je n^ai pas Phbnneur de connoître Mademoiselle.
— J^ai bien vu des scélérats, s^écria le grand inquisiteur; mais, oh mon Dieu! continua-t-il, en levant les mains au ciel, vous n'avez jamais permis qu'il en parût devant moi, de plus coupable, ni de plus hardi ! Malheureux, poursuivit-il, en attachant sur moi des yeux irrités, te voici devant le tribunal de TÉternel ; prononce sur ton sort. Ou je vais effacer ton crime en Munissant, au pied de Tautel, à l'infortunée victime de ton cœur pervers, ou je vais faire assembler les juges qui te livreront aux bourreaux, et ton supplice, dans les souterrains de cette maison, ne tardera pas à purger la terre d'un monstre tel que toi. » Une telle harangue est faite pour surprendre celui à qui elle s'adresse, et je conviens qu'elle me jeta dans mille réflexions rapides et fâcheuses. Je ne doutai point que sa seigneurie, après avoir satisfait les désirs qu'avoit fait naître cette jolie personne, et s'être oubliée dans ses bras, n'eût voulu s'en débarrasser; et qu'employant les moyens qui sont si multipliés dans les mains d'un grand inquisiteur, elle n'eût jeté les yeux sur moi, pour se soulager de ce fardeau, comme sur un étranger isolé, qui n'auroit aucune voie pour dévoiler sa conduite et pour s'opposer à ses desseins. Quelle que fût l'impossibilité de me tirer du mauvais pas où j'étois tombé, l'idée
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de m^associer une telle compagne, et de me déshonorer, ainsi que ma famille, me révolta contre la proposition qu'on me faisoit, au point que la mort la plus ignominieuse me parut préférable. J'en étois là de mes résolutions, lorsque le grand inquisiteur reprit la parole et me dit : « Te voilà donc au fond de l'abîme où le coupable se précipite tôt ou tard? Tout subterfuge, tout délai, tous moyens sont sans force, vis-à-vis du tribunal oti tu comparois; ton sort dépend de toi. Le mariage ou la mort; prononce. — Despote plus cruel que tous ceux dont les tyrannies ont désolé la terre ! lui répondis-je; pour sauver des jours que tu me rends odieux, je ne trahirai point la vérité ni ce que je me dois. Je n'acquiescerai point à ce que tu ne rougis pas d'exiger de moi. — Jeune homme, reprit le grand inquisiteur d'un ton de voix plus doux, ton courage suspend toute l'horreur qu'inspire ton forfait. Je sens que la pitié l'emporte ; assiste au saint sacrifice ; j'espère que le ciel laissera tomber sur toi des regards de miséricorde, et que ce Dieu, plein de bonté, t'éclairera d'un rayon de sa grâce. Mais cet instant de ma clémence écoulé, songe qu'il faut opter entre le mariage ou la mort. »
Après cet nrrét, il tira le cordon d'une autre sonnette, et les deux prêtres qui m'avoient introduit se présentèrent. Le grand inquisiteur leur ayant fait un signe, chacun me prit par un bras, et, conduit de cette manière, par un
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petit corridor, j^entrai dans une chapelle tendue de noir, où mes conducteurs me firent mettre à genoux. Il parut un prêtre, et la messe commença.
Soit grâce, soit raison ou foiblesse, je ne tardai pas à chanceler dans la résolution que j^avois prise d'être pendu, plutôt que marié. A force de réfléchir sur ma situation, je reconnus une vérité : c'est que le plus grand de tous les maux est la mort. Une fois fixé sur cette idée, je ne manquai pas de raisons pour me la démontrer la meilleure, a Au fait, me disoisje, que pourra-t-on me reprocher? d'avoir fait un mariage sans amour, sans volonté, sans aucun motif, que la cruelle nécessité de me tirer des mains de l'Inquisition et de celle des bourreaux. Qui diable à ma place n'en feroit pas autant? Une fois hors d'ici , qui peut m'obliger de vivre avec une femme qui n'est bonne qu'à livrer au métier qu'elle a si dignement commencé? Peu me blâmeront, beaucoup m'approuveront, quelques-uns me plaindront. »
La fin de la messe me trouva donc affermi dans ce parti. A peine étoit-elle achevée, que les deux prêtres, mes conducteurs, me ramenèrent avec la même forme dans le cabinet du grand inquisiteur. « Eh bien ! me dit-il, à quoi vous décjdez-vous ? — A ce que vous voulez, lui répondis-je; à prendre la femme que vous désirez me donner. — Bonté du ciel, s'écria-
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t-il, en se levant de la place et courant à moi, les bras ouverts. C^est un rayon d'en haut qui vient de pénétrer jusqu'au fond de ton âme; le Tout-Puissant te comble de ses bienfaits. » Ce transpon me confirma dans Topinion où j'étois que sa seigneurie avoit ourdi toute la trame, et je ne remarquai que TefTet du contentement qu'il ressentoit de voir que le succès répondît à ses désirs.
Le grand inquisiteur sonna de nouveau ; la jeune personne reparut, et ses charmes semblèrent s'accroître, en apprenant que je consentois à l'épouser. Il se répandit sur son visage une rougeur qui relevoit encore l'éclat de son teint, de la vivacité dans les yeux, un air de satisfaction qui la rendit mille fois plus belle. Il seroit difficile de peindre ce que je ressentis dans cet instant, en voyant que j'allois posséder tout ce qui peut flatter le désir, et d'être contraint de m'en éloigner, comme de l'objet le plus méprisable. Je ne connois point de termes pour définir cette situation, et je laisse au lecteur à se la représenter.
Le grand inquisiteur, prenant ma future et moi par la main, nous mena dans la même chapelle ou j'avois entendu la messe; et, s'étant revêtu des habits sacerdotaux, il nous maria, les deux prêtres servant de témoins. Il nous fit ensuite une petite exhortation, et, nous donnant sa bénédiction, il nous dit que nous pouvions nous retirer en paix.
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Comme il falloir que ma femme et moi nous prissions le même chemin pour sortir de cette maison, je la suivois, bien résolu de m'enfuir^ dès que la chose seroit en mon pouvoir. Nous étions déjà dans la cour, lorsque, m'adressant la parole, elle me dit, avec un son de voix si doux, quMl pénétra jusqu^au fond de mon cœur, et m^arréta comme par enchantement :
« Monsieur, il ne m^est pas difficile de deviner ce qui se passe dans votre âme et quels sont vos desseins; mais souvenez-vous que les apparences sont quelquefois trompeuses. Il ne me siéroit pas, dans les dispositions où vous êtes envers moi, de vous prier de me suivre; mais j'ose vous le conseiller. Accordez-moi deux heures; après quoi, vous serez libre de faire ce qu'il vous plaira. Un galant homme ne refuse à qui que ce soit le moyen de se justifier ; il m'en coûteroit trop que vous me quittassiez chargée de votre mépris et de votre haine. » En finissant, quelques larmes s'échappèrent de ses yeux, et ses pleurs la rendirent infiniment touchante. « Je ne vous hais point, lui répondis-je avec un peu d'émotion ; je ne m'en prends qu'à ceux qui vous ont séduite, et qui me font partager les maux dans lesquels il vous ont plongée. S'il dépendoit de moi de vous rendre quelques services, je le ferois, à condition de ne nous revoir jamais. — 11 n'est pas encore temps de prononcer un arrêt aussi cruel, reprit-elle; ayez le courage de m'accorder
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ce que je vous demande. » En disant cela, elle prit une de mes mains qu^elle serra contre son sein. Ce geste, ses regards, sa voix, un mouvement intérieur qui m^entraînoit malgré moi, me jetèrent dans un trouble tel, que, sans trop savoir ce que je faisois, je lui dis : a Eh bien! soit; je me livre à vous, au risque de tout ce qui peut m'en arriver. »
Une joie vive se répandit sur le visage de cette jeune personne; et, se précipitant hors de la porte, elle courut vers un carrosse public, dans lequel elle étoit apparemment venue ; elle ouvrit elle-même, nous y montâmes; elle dit quelques mots espagnols au cocher : il partit.
J'étois si hors de moi-même, que mes idées se confondoient. Chaque fois que je jetois les yeux sur le charmant objet que j'avois à mes côtés, je sentois un feu violent se glisser dans mes veines, auquel succédoit un froid mortel, occasionné par le souvenir de tout ce qui s'étoit passé. L'avenir ne me présentoit que des images fâcheuses et des regrets, en songeant à ma lâche complaisance. Je gardois un profond silence. De son côté, elle ne disoit mot; elle laissoit tomber sur moi des regards languissans et passionnés, soupiroit, et montroit toute l'agitation et Timpatience de quelqu'un qui semble attendre un instant qu'il voudroit hâter.
Après un chemin assez court, le carrosse s'arrêta devant la porte d'une maison de grande
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apparence. Le cocher ayant ouvert la portière, la jeune personne descendit, j^en fis autant. Elle me prit par la main, m^ntroduisit dans une cour assez vaste, où j'aperçus plusieurs palefreniers occupés à panser des chevaux. Je fus surpris du respect que le portier et tous ces gens témoignèrent à ma conductrice. Cependant, ils la considéroient avec une sorte d^étonnement, et la suivoient des yeux. Sans leur dire un seul mot, elle me fit monter un large escalier, au haut duquel nous trouvâmes une antichambre remplie de domestiques en livrée, qui se levèrent en la voyant. Elle la traversa rapidement, ainsi que plusieurs autres pièces remplies de vieux valets de chambre, qui s'empressèrent d'ouvrir les portes. Enfin nous arrivâmes à la porte d'une dernière pièce où toute la vivacité, toute l'assurance de la jeune personne sembla l'abandonner, pour faire place à l'incertitude, à la crainte. Il lui prit même un grand tremblement en saisissant la clef. Je remarquois tout avec autant d'attention que de surprise, et je reconnus le grand effort qu'elle faisoit sur elle-même lorsqu'elle ouvrit cette porte. J'aperçus au coin d'une cheminée un vieil homme qui sembl'oit décrépit, infirme; de l'autre côté, une femme déjà âgée, mais qui avoit conservé ce que l'âge respecte dans la beauté ; des traits réguliers, qui perçoient à travers les rides, un maintien noble, imposant, mais adouci par des regards où se peignoit la bonté. En entrant, la
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jeune personne courut se précipiter aux pieds du vieillard.
a Mon père, lui dit*elle, en embrassant ses genoux, ayez pitié d^une fille coupable envers vous. Dominée par la passion que Monsieur (en me montrant) a su m'inspirer, j'ai cherché vainement à la détruire. J'ai combattu ce sentiment avec tant de force et de constance, que ce jour est le premier oîi Monsieur m'ait vue ; c'est à cet instant qu'il apprend le pouvoir qu'il a sur moi. Contente de le voir fréquemment passer sous les fenêtres de mon appartement, derrière les jalousies qui n'ont pu me garantir du trait dont il m'a blessée, la première fois qu'il a frappé mes regards, je passois des journées entières à l'attendre, satisfaite lorsque le hasard y conduisoit ses pas, et malheureuse lorsque j'étois privée de le voir. Je ne pus cependant me refuser au désir de savoir quel étoit mon vainqueur. Je mis dans ma confidence une de mes femmes, en qui je trouvai la facilité qu'on rencontre dans les gens de cette espèce. Par mon ordre, elle fit des perquisitions, et elle m'apprit que M. de***, issu d'une ancienne famille de Suisse, mais peu riche, étoit capitaine dans le régiment de Buch ; qu'il y jouissoit de l'estime de ses supérieurs, ainsi que de l'amitié de ses camarades, et de la bienveillance de tous ceux qui le connoissent dans cette ville, surtout de celle de Dona***, intime amie de ma mère, qui, par son âge et la considération qu'elle
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mérite, est bien capable de fixer les opinions. Autorisée dans le choix que mon cœur avoit fait, par la réunion des suffrages, je ne. m'en crus pas plus fondée à sortir de la retenue que je m'étois prescrite, par ma déférence pour vous et pour ma mère. Je vivois dans la privation, j^en conviens ; mais enfin dans une sorte de tranquillité d^àme, parce qu^en ne cherchant plus à suivre mon goût, que je voyois justifié, je croyois être assurée quMl ne me conduiroit jamais à devenir coupable. Vaine sécurité de Pinexpérience ! Les orages les plus impétueux ne sont rien en comparaison du trouble qui s'est élevé dans mon âme, lorsque ma confidente m^apprit, il y a trois jours, que j^allois perdre pour toujours M. de***, par Tordre qu'avoit reçu son régiment de partir de Séville. Ce que je dois aux auteurs de mes jours, la décence, les malheurs de l'avenir, rien n'a pu balancer un seul instant Pidée d'être privée du seul objet que mon cœur adore, et tout m'a paru légitime, pour n'en être point séparée. Le parti que j'ai pris peut seul vous donner une idée de la violence de la passion que j*éprouve.
« M'abaissant au rang de ces malheureuses victimes de la séduction, je me suis servi de la seule ressource qui leur reste dans ce pays-ci. Je n'ai pas craint d'écrire au grand inquisiteur,
en lui confiant l'état où je me supposois;
car il est temps de vous dissuader, Monsieur,
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poursuivit-elle en se tournant de mon côté; vous allez savoir à quel point je vous aime ; puisque dona Léonore*** a pu se déterminer à paroître vile à tous les yeux, aux vôtres même, n^ayant que ce seul moyen de s^unir à vous... » Alors, elle détacha une ceinture secrètement placée, laquelle laissa échapper un énorme coussin qui rendoit difforme la taille la plus élégante. « Le grand inquisiteur, reprit-elle en s^adressant au vieillard, selon Tusage, a fait arrêter Monsieur. On Ta forcé de choisir entre le supplice et ma main. La raison m^a valu la préférence. Voilà le gendre que j^ose vous donner, le seul maître de mon cœur. Je réclame donc, à votre tribunal, les lois de la nature et celles de la religion. Si vous et ma mère les dédaignez, pour n^écouter que le despotisme paternel, il ne me restera qu^à subir mon arrêt. Choisissez, ou de rendre votre fille parfaitement heureuse, en confirmant un choix qui ne peut qu^étre applaudi ; ou bien, en le rejetant, de la condamner à consumer ses jours dans un cloître, loin de tout ce qu^elle aime; détestant, non pas ses juges, mais les préjugés d^un siècle, où de faux calculs de convenance et de fortune détruisent le droit qu^a toute créature humaine de faire son bonheur, j»
Il est facile de comprendre dans quel étonnement et quel ravissement me jetoit chaque mot qui sortoit de la bouche de Léonore. Avec buel transport j'appris que non seulement il
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m^étoit permis, mais même quMl étoit de mon devoir de ne plus m'occuper que d^une personne aussi charmante et de mériter tout ce qu^elle avoit fait pour moi ! J'étois sur tout attentif à rimpression que l^aveu de sa conduite faisoit sur ses parents. Je ne remarquons, sur le visage de sa mère, aucune autre ^Itération que celle de la surprise; mais il étoit facile de reconnoître, sur celui du vieillard, Texpression de la plus ardente colère. Il jetoit des regards terribles sur sa fille, et sembloit attendre avec impatience la fin de son récit.
A peine eut-elle fini, qu^il voulut donner cours à toute sa fureur; mais il lui prit une si violente quinte de toux, qu^il ne put proférer une seule parole. Après plusieurs essais inutiles, tout à coup il se retourna brusquement dans son fauteuil, faisant, par un geste violent, signe à sa fille, sans la regarder, de se retirer de sa présence.
Sa mère s^étant levée, « Vous voyez, lui ditelle, dans quel état vous mettez votre père.
N'irritez ni son mal ni sa juste douleur, en n'obéissant point à son ordre. Suivez-moi dans mon appartement, et vous aussi, Monsieur », ajouta-t-elle en m'adressant la parole. Elle nous conduisit, Léondre et moi, dans sa chambre. Elle défendit qu'on ne laissât entrer qui que ce fût. Après avoir donné les ordres nécessaires pour que les gens de son mari ne le quittassent point, elle me fit asseoir, et dit à sa
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fille d^en faire autant ; mais Léonore se mit à ses genoux, prenant ses mains qu^elle inonda de ses larmes, a Léonore, lui dit sa mère, je n'aurois jamais cru que Téducation que je vous ai donnée, depuis que vous êtes en état de m'entendre, ne vous préserveroit pas de la faute où vous vous êtes abandonnée. Je présumois qu^en ne vous rendant point esclave des préjugés, c^étoit le moyen le plus sûr de vous empêcher de les braver. Je pensois qu'en vous montrant chaque chose d'un point de vue juste, c'étoit la manière la plus certaine de vous garantir de l'illusion, et que, devançant l'expérience par la connoissance du pouvoir des passions et des maux qu'elles entraînent, vous sauriez résister à leur pouvoir. Je vois que je n'ai fait que détruire en vous la timidité qui retient souvent les jeunes personnes de votre sexe. Il n'est donc aucun moyen, s'écria-t-elle en levant les yeux au ciel, de garantir un jeune cœuri Éclairez-le, il s'enhardit; prévenez les occasions, elles se trouvent où l'on n'en peut prévoir; ayez recours à la solitude, les passions s'irritent sans que l'âge les émousse, et les travers n'en deviennent que plus dangereux.
Puisqu'enfin telle est la loi de la nature, il faut s'y soumetre. Mais ce qui m'afflige sensiblement et peut-être plus profondément, c'est le manque de confiance que vous m'avez montré.
Osez dire que je n'ai pas vécu constamment avec vous, plus comme une amie que comme
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une mère. — Ah! femme trop respectable, interrompit Léonore (car je ne suis plus digne de vous appeler ma mère); n^accablez point une malheureuse que vous voyez pénétrée de Ténormité de sa faute. Je me soumets à tout ce quMl vous plaira de m^ordonner, même à renoncer à l'objet de toute ma tendresse. S'il existoit un plus grand sacrifice pour moi, je vous le ferois, pour réparer mon crime envers vous. — Non, mon enfant, lui répliqua sa iQère en la serrant dans ses bras; quelque tort que vous ayez avec moi, je n'abuserai ni de la facilité du repentir, ni de mon pouvoir, pour être ton bourreau. Tu nç sais pas ce que c'est que d'être condamnée dans un cloître au supplice d*une douleur d'autant plus amère, qu'elle est privée de toute distraction. Je n'imposerai point à ma fille une loi si cruelle : cet opprobre rejailliroit sur moi. Le hasard t'a mieux servie que n'auroit peut-être pu faire ma prévoyance; il te donne un mari rempli d'excellentes qualités ; je m'en rapporte à Dona ***, qui m'en a parlé souvent avec l'étonnement de voir un jeune homme de cet âge maître de lui-même, respecter les principes, développer une sagesse soutenue dans toute sa conduite. J'aurois même cédé, ma fille, au désir qu'elle m'avoit inspiré de le connoître. sans la solitude où je m'étois condamnée, dans le dessein d'éviter des occasions que je craignois pour toi. Il est sans fortune; c'est un petit incon-
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vénient à mes yeux, d^autant que Populence qui f attend, et qui ne peut qu^augmenter tant que ton père et moi nous vivrons, est plus que suffisante pour vous faire tenir un grand état. »
Alors considérant sa fille, quelques instants, sans rien dire, les yeux pleins de larmes, elle la prit de nouveau dans ses bras, en s^écriant : a Sois heureuse, ma chère enfant ! et pour que rien ne trouble ton bonheur, ne t'occupe que de celui du mari que tu t'es donné.
« Pensant comme il fait, c'est le meilleur moyen de Rassurer qu'il fera le tien. Sois en garde contre la facilité de ton cœur, et l'impétuosité de ton caractère ; ne manque jamais à ton mari ; car sois sûre que la félicité cesse, dès l'instant qu'on a des reproches à se faire et que le remords est un poison dont on ressent l'atteinte, même au sein du plaisir. » Puis en m'adressant la parole : « Monsieur, me dit-elle, vous voyez ce que votre étoile vous apporte ; des biens considérables, avec une femme qui n'a rien à désirer du côté de la naissance et de la figure, et dont je vous prie de ne pas juger par ce que lui fait faire la passion qu'elle ressent pour vous. Si son caractère est ardent et décidé, ce défaut est racheté par bien des vertus et des qualités qui sont en elle. Employez douceur et patience; qu'elle acquière une manière d'être qui puisse vous convenir et vous plaire. Rendez ma Léonore heureuse, et songez que
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le premier des devoirs d'un hannéte homme est de s'occuper avant tout du bonheur de la compagne que le ciel lui a soumise. Je vais retrouver mon mari, poursuivit-elle; on ne peut se faire une idée de la violence de son premier
. mouvement. Mais dans le fond, sage et bon, il aime sa fille, et je ne suis pas en peine de le ramener. Restez ici tous les deux ; vous serez avertis lorsqu'il sera temps que vous paroissiez devant lui. » A ces motS; elle sortit.
Saisi d'admiration pour la mère de Léonore, j'ignorois ce qui devoit plus me frapper en elle, ou de sa raison sublime, ou de sa bonté. Mais cette idée faisant bientôt place à d'autres sentiments, je tombe aux genoux de Léonore, et j'essaye de lui faire comprendre l'excès de ma reconnoissance et de l'amour qu'elle m'avoit inspiré dès le premier moment que je l'avois vue ; de l'amour que la nécessité de le réprimer n'avoit fait qu'augmenter. Cette personne charmante recevoit mes transports avec une satisfaction qui, redoublant leur vivacité, me fit éprouver des instants délicieux. Je ne sais combien de temps je demeurai dans le ravissement
. où j'étois ; mais il me parut qu'on venoit nous avertir beaucoup plus tôt que je ne l'aurois voulu. En entrant dans la chambre du père, mes regards se fixèrent sur lui, et je ne remarquai plus que de la sévérité dans son maintien, « Léonore, dit-il à sa fille, votre mère exige que je vous pardonne. Indépendamment de ma
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complaisance pour elle, c'est peut-être le parti le plus sage dans Textrémité fâcheuse où vous nous avez réduits. Nous verrons, par la suite, si le choix que vous avez fait est aussi bon qu'on veut me le persuader, et si Monsieur mérite la réputation qu'on lui donne. Je n'exige qu'une chose, c'est le secret sur tout ce qui s'est passé ; la moindre indiscrétion, un mot échappé sufHroit pour que je ne vous revisse de ma vie, ni vous, ni votre mari. Votre mère va courir chez le grand inquisiteur ; tâchez de substituer aux yeux du public une union légale, authentique, à l'idée d'un mariage déshonorant et clandestin, qu'il faut couvrir d'un voile impénétrable. J'aime mieux passer pour bizarre dans le choix d'un gendre, et m'exposer aux reproches de ma famille, que de ne pas sauver la réputation de ma Léonore, » En effet, tout étant disposé d'après ce dessein, huit jours après j'épousai Léonore, avec toute la pompe qui devoit accompagner une telle alliance. Les nouvelles publiques vous instruiront de ce que je n'ai pas osé me permettre de vous dire, c'està-dire du nom de la famille de ma femme.
Scrupuleux observateur de ma parole, je n'ai pas voulu le confier même à la poste; ne consentant à rendre qu'à vous-même l'hommage de confiance que je vous dois, et dont je suis bien sûr que vous n'abuserez pas.
Quoiqu'il y ait près de quinze jours que je jouisse de l'issue de l'aventure la plus extraor-
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dînaire qui soit peut-être arrivée, elle est si surprenante, que quelquefois je me recherche pour me convaincre que ce nVst pas un songe.