‹ ContesChapitre 8 sur 11 · L'HERMITE · texte numérisé non relu

L'HERMITE

> e VOUS épargne, mon cher S***, le détail des amours de M. de Sainl-Laurent, gentilhomme du Dauphiné, avec Mademoiselle de Vallersun. Vous saurez seulement que, forcé de l'enlever le 2 1 août 1761, il alla l'épouser en Savoie. Il eut dans sa route une aventure bien extraordinaire.

Nos deux amans partirent sans domestiques et suivirent l'Isère. En arrivant aux montagnes de la Grande-Chartreuse, après une journée très forte, ils furent obligés d'aller, à dix heures du soir, dans une maison que leur indiquoit

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une clarté lointaine, et qu^ils apercevoient située sur une montagne au milieu des bois, comme le sont presque tous les hermitages. Effectivement un vieux hermite leur offrit, avec toutes sortes d^empressemens, un asile dans sa retraite, et parut bien fâché de n'avoir à leur présenter qu^un plat de racines pour souper, et de la paille pour se coucher. Nos jeunes amans se trouvoient encore bien heureux d'être à couvert. Après ce frugal repas, ils prièrent Thermite de leur préparer un lit de paille. L.t bonhomme y travailla sur-le-champ, avec le plus grand soin; ensuite, il demanda la permission de se retirer. M. de Saint-Laurent et Mademoiselle deVallersun s'endormirent sur-le-champ, et si profondément, qu'à deux heures du matin. Mademoiselle de Vallersun, qui s'étoit couchée du côté du mur, ne sentit point que, par un ressort lâché fort doucement, elle se séparoit de M. de Saint-Laurent, et qu'elle fut bientôt dans un caveau profond, à plus de cinquante pieds sous terre. La plaque revînt très brusquement à sa place, et Mademoiselle de Vallersun ne fut réveillée que par le soubresaut que lui causa son arrivée dans ce lieu terrible. Comment pouvoir exprimer la situation de cette malheureuse, lorsqu'elle se trouva tout d'un coup dans un endroit affreux, qui n'étoit éclairé que par une lampe lugubre ; et que, cherchant la main de son amant, elle sentit la sienne saisie, serrée par un jeune hermite prosterné devant elle ! « Juste

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ciel ! s^écria-t-elle, ayez pitié de moi ! je me meurs » : elle s^évanouit et resta sans connoissance. Les secours perfides du scélérat, entre les mains duquel elle étoit , ne faisoient qu^ajouter mille horreurs à sa situation.

M. de Saint-Laurent se réveilla. Son premier soin fut de voir si Mademoiselle de Vallersun dormoit encore. Quel fut son étonnement de ne la plus trouver à côté de lui ! Il se lève avec précipitation, l'appelle avec inquiétude : la tête déjà perdue, il poussoit les cris les plus touchans e; les plus effrayans. Il cherche et trouve le vieux hermite. « Malheureux, lui dit-il, as-tu caché Pobjet de ma tendresse, du bonheur de ma vie ? «c Puis, Pentraînant dans la chambre, il sauta sur un de ses pistolets, Pappuya sur sa gorge, et lui redemanda Mademoiselle de Vallersun. « Grâce, seigneur, grâce, lui répondit Phermite , je ne suis pas le coupable ; mais sivous ne me tuez pas, je pourrai dévoiler à vos yeux ce secret terrible ; encore une fois écoutezmoi, parlez bas et suivez mes conseils. — Achève, barbare, je f écoute. — Eh bien, seigneur, allez sans perdre une minute ; tâchez de' trouver une femme qui veuille vous suivre , qui soit jolie, dont vou&puissiez disposer, amenez-la dans ces lieux, et soyez ^ûr que je vous ferai retrouver votre épouse. — Quelle proposition me fais-tu, malheureux ? quel outrage oses-tu faire à mes sentimensi tremble J ma fureur ne connoît plus de frein, plus de pitié 1 »

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M. de Saint-Laurent exerça sur le vieux hcrmite tout ce que lui dictoient .et justiiioientàla fois le désespoir et la rage. Rien n^ébranla la fermeté de cet homme. Ildisoit: a Vous pouvez me faire mourir, mais vous n^obtiendrez rien de moi. » Quel parti prendre? notre amant suspendit ses rigueurs et finit par se faire répéter les conseils de Thermite. Il fallut obéir : il partit donc pour Turin. En arrivant, il mit tout en usage pour trouver une jeune et jolie courtisane, à qui Targent suffit. Il la détermina sans peine à le suivre dans une de ses terres, où son projet, disoit-il, étoit de vivre avec elle. Il arrive enfin à Thermitage, tremblant de n^y plus trouver Thermite; heureusement il Taperçut une minute après, et lui demanda tout bas sUl pouvoit compter sur sa promesse. « Oui, sei* gneur, je vous tiendrai ma parole. Faites entrer Madame dans la chambre , et surtout écoutez-moi bien. Vous allez manger un morceau ; je disposerai pour vous un lit de paille comme avant-hier, et je vous préviens qu^à deux heures précises, vous sentirez du mouvement sous vous. Vous aurez Tattention de vous coucher du côté du mur. Laissez-vous descendre sans remuer ni crier. Ne réveillez pas la jeune personne qui vous a suivi*; je vous promets, seigneur, que vous recouvrerez le bien que vous poursuivez. » Quelque effrayant que fut tout ce mystère, M. de Saint- Laurent ne pouvoit plus reculer. Il se mit à table et ne voulut se

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coucher qu^à deux heures. A deux heures précises il' entendit un petit bruit et se sentit bientôt descendre : il arriva dans cet antre affreux. Le premier objet qui s'offrit à sa vue fut la robe de Mademoiselle de Vallersun. Comme il voulut se précipiter sur elle, il voit dans le fond de la caverne un jeune hermite; il court, le saisit à la gorge, le frappe d'un coup de poignard, en s'écriant : « Monstre, rends-moi ma femme 1 » Un cri se fit entendre. M. de Saint- Laurent, laissant dans les convulsions de Pagoniece scélérat, s'élança rapidement à la voix de sa chère maîtresse, et bientôt il tomba lui-même évanoui. Cependant, avant qu'il eût perdu connoissance, il put entendre Thermite dire d'une voix mourante : « Misérable, je meurs ; un quart d'heure plus tard, je touchois aux doux moments de jouir de tout ce que m'enlève mon assassin !»

Nos jeunes amans revinrent à la vie ; aidés du ressort de la trappe, ils se donnèrent euxmêmes la liberté.

M. de Saint-Laurent tint sa parole au vieux hermite, donna mille pistoles à la courtisane, et les deux amans, échappés de l'enfer, se mirent en chemin pour aller se marier, à la plus prochaine ville de la Savoie.

Quel étoit ce vieillard ? quels rapports le lioient au jeune et pervers habitant de la caverne ? quel étoit le secret de cette condition imposée par l'hermite, d'amener une jolie femme

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pour en retrouver une autre ? quel étoit enfin

le brigand qui s'étoit empare de Mademoiselle

de Vallersun ? voilà ce qu'on n'a pu découvrir.

Le Gouvernement Sarde fit des perquisitions

inutiles.

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