SECONDE PARTIE
Gaspard comme autrefois se couchait de bonne heure, Id esty au petit jour. En gagnant sa demeure , Il vit cinq ou six fois Taurore se lever ; Quel zèbre vertueux I — Enfin las de rêver A remploi qu'il pourrait faire de sa fortune, Et ne sachant comment escalader la lune, Ce jeune homme accompli cessa de s'épuiser, Et, du matin au soir occupé de muser.
Vécut d'une façon beaucoup moins apparente Et comme s'il n'eût eu qu'un milliard de rente. Seulement il portait de temps en temps la main A sa poche en disant : « Si je voulais, demain Paris ne serait plus qu'une flambée immense.
Les plus dignes vieillards iraient, pris de démence.
Acheter du pétrole, et grilleraient le nez
De la sainte maison dans laquelle ils sont nés. »
Un beau jour, il reçut un poulet de nature
A le combler de joie. Il vit que récriture
Était de son copain le Diable, et sans délai
Il déchiffra ces mots : « De mon manche à balaî\
Au Sabbat, Cher ami, je mets ma griffe noire
A la plume, ou la plume à cette griffe — histoire
De te faire tenir un bon récépissé
En règle de ton âme. Adieu, je suis pressé. »
Et sur une autre feuille on lisait : « Je, le Diable,
Baron de Lucifer en Brie et connétable
Des démons, souverain des Enfers éternels.
Grand pape des damnés réels et virtuels.
Passés, présents, futurs, quelconques ou n importe
Profitant du carême, autrement saison morte.
Je reconnais avoir reçu le mois detmiei'
L*âme du sieur Gaspard-Jean-Jacques Tavemier,
En nature. Signé : Jules. »
« Délicatesse I Où vas-tu te nicher? dit Gaspard. Son Altesse Fait patte de velours. Il a donc avoué Qu'un homme Tavait mis dedans, le vieux Roué ! »
182 L£ CORPS SAKS AME.
Gaspard fut assez fier de cette découverte.
Sans plus s'inquiéter du punch à flamme verte Que le Diable s'était entonné, le viveur Continua de vivre. Il était en faveur Auprès de la santé, vigoureux, plein de joie, Et fort choyé du sexe aimable, car il choie Volontiers les gaillards de tournure et d'esprit. Quand ils sont cousus d'or. Jamais on ne s'aigrit Dans des conditions pareilles.
Mais les choses Auraient pu mal tourner (hélas I tout n'est pas roses) Si le garçon n'eût eu de la ressource. Un jour Que sur une fenêtre il jouait du tambour, Il se sentit toucher légèrement Tépaule.
« Que diable fais-tu là, chouette? dit le drôle. — Je... glapit une vieille en saluant, je suis Celle qu'on entrevoit 4ans ses mauvaises nuits ; Je suis la Mort, monsieur.— Mais, reprit le jeune homme, Je me porte à ravir ; regarde un peu ma pomme. — Trop bien, reprit laMort. Mon cher monsieur Gaspard, L'apoplexie est là qui vous guette... Un hasard Peut vous mettre à néant comme une pauvre mouche. On a vu... Permettez, Monsieur, que je me mouche. » Gaspard, quoiqu'embêté, ne lui trouva pas l'air Terrible qu'on lui prête ; elle avait le teint clair. Les cheveux gris, poudrés avec coquetterie.
On eut dit un débris de la galanterie ; Elle fleurait un peu le rococo. Ses yeux, Petits et très brillants, avaient l'air curieux Que Ton voit aux enfants qui cherchent à comprendre. Elle semblait taquine et cependant très tendre, Un peu grivoise, avec son clignotement d'œil : Mais de la tête aux pieds elle était toute en deuil. « Vous faites un joli commerce, bonne vieille, Lui dit Gaspard. Ghignez, oh! je vous le conseille! G'est vous qui violez tous les engagements.
G'est vous qui séparez les plus heureux amants ; Vous, qui frappez un homme au milieu de son œuvre. Vous, qui décapitez le génie ! couleuvre, Gombien n'en as-tu pas mordu, qui, glorieux, S'en allaient bravement en regardant les cieux? he rire et le bonheur ont froid lorsque tu passes. Ton cortège est formé de carnassiers rapaces Et ton infecte odeur fait pleuvoir les corbeaux. Tu sièges, pâle Mort, sur le^ fronts les plus beaux; C'est au divin soleil que ta main nous arrache. Lorsque, dans la sueur de l'agonie, on crache Un souffle vicié par toi, vieille guenon ! »
La Mort en souriant répondit : « Oh ! que non ! Oh ! que nenni, monsieur Gaspard 1 je suis la vieille Qui va l)êchant la terre afin qu'on y sommeille.
Souffrez-vous? Je suis là, Monsieur, venez à moi. Venez, les malheureux ! Le paillasse et le roi Pour cuver leur vinée ont mes dortoirs funèbres. Et comme il y fait frais, dans mes bonnes ténèbres ! L'enfant mort, qui se fût sans doute déformé, Sali, vulgarisé, que Ton eût moins aimé, Ne vous apparaît plus que dans votre mémoire. Et ses beaux petits yeux rayonnent de ma gloire, Il est vêtu de blanc; croisant ses petits bras,
Il va dormir, et dit sa prière tout bas.'
Vous ne le verriez pas ainsi, mes bonnes âmes. Si la Mort ne Tavait sacré. Voilà, mesdames. Et puis, quand vous seriez heureux? Qu'appelez-vousi Être heureux? Travailler et suer, pauvres fous! Vous agiter, danser, vous marteler la tête Et vous mettre en morceaux pour donner une fête? Allons donc! parlez-moi de la Mort, c'est plus sûr. Tous ceux que j'ai couchés là-bas, contre le mur, Sont guéris de la goutte et de l'humeur chagrine, Je les berce si bien sur ma vieille poitrine Qu'ils n'ont jamais besoin d'un plus doux oreiller. Et que pas un d'entre eux n'a pu se réveiller! »
La vieille avait un peu d'incarnat aux pommettes. Gaspard sentit des pleurs lui troubler les lunettes,
id.
Et dit en embrassant la Mort : « C'est vraiment bien ! » Mais, quand il fut remis, cet endurci païen, Qui n'avait pas été convaincu, dit : « Ma chère, Je crois que sous mon toit tu feras maigre chère ; Je ne peux pas mourir, car je suis déjà mort.
— Comment ! vous êtes fou? — J'en ai bien du remord, Mais enfin, j'ai cessé de vivre. — Quelle blague!
— Une blague? fît-il. Bren pour toi, je t'incague! Suis-je donc un pignouf ? Va, ne prends pas le pli De t'oublier chez moi, la marchande d'oubli.
On ne m'insulte pas chez moi. — Mais,bon jeune homme, Dit la Mort en mâchant une boule de gomme, Donnez-moi quelque preuve. — Eh I je t'en soûlerai. Connais-tu cette main? C'est celle du Curé A rebours, de l'Archange à la queue en trompette. Du Diable, en un seul mot ! Et, je te le répète. Je suis défunt. — Comment, comment, comment, comment! Mes besicles. Voyons la lettre. Il est charmant
Pour vous, le Seigneur Diable!— Eh bien! ma bonne vieille, Que dis-tu de ceci? — Je la trouve à l'oseille, Dit-elle en grommelant. Mais ça ne prouve rien.
— Quoi ! tu ne connais pas l'Évangile chrétien ? Tu n'as pas lu la mort du Sauveur, bonne femme? J'ai rendu l'âme : eh bien ! mourir, c'e&t rendre l'âme. Animant efflavit^ dit le texte sacré.
Connais-tu le latin? — Oui, mais c'est figuré.
— Figuré, vieille béte? a-t-on vu cette gaupe? Vois-tu seulement clair avec tes yeux de taupe? Avant que le Seigneur soufflât sur le limon, Le limon vivait-il? Très certainement non.
Il reçut d'un seul coup son âme avec sa vie.
Donc, c'est la même chose. Or, je n'ai pas envie De mourir plusieurs fois. J'ai rendu l'âme ; ainsi Je ne la rendrai plus. C'est clair I — Ah I bien, merci ! Si j'avais tant de mal pour mes autres pratiques... Moi, je ne comprends rien à toutes vos boutiques; | Vivez si vous voulez, je m'en lave les mains. Ayez donc des égards, après, pour les humains! Bien le bonjour. Monsieur. » Et, pleine de colère, La vieille s'éloigna.
« Zut ! et fais-toi lanlaire, Dit Gaspard en giguant avec une gaîté Fébrile, pour un mort. C'est au plus entêté Qu'appartient la victoire, et, Bouddha me pardonne ! Ma mère était un peu d'origine bretonne.
Mais comme on juge mal les gens! Voilà la Mort A qui les écrivains ont fait le plus grand tort. Du diable, cette Mort qu'il nous peignent altière. Si je ne l'aurais pas prise pour ma portière ! »
Comme il en était là du soliloque, il vit
La tête de la Mort, et tout le corps suivit.
Elle était radoucie et souriait. « Jeune homme,
Lui dit-elle, pardon, excuse. Voilà comme,
A mon âge, on oublie ! Ah ! c'est que, voyez-vous,
A des moments j'irais à l'hôpital des fous,
Que ce serait ma place. » Et puis, de sa voix grêle :
« Je crois que j'ai chez vous oublié mon ombrelle.
Ça remplace la faux, vous savez. — Oh! charmant I
Lui dit Gaspard, je vous en fais mon compliment.
C'est plus utile et plus léger: — Dame, à mon âge. »
Gaspard reconduisit l'étrange personnage
Qui, d'un air à la fois modeste et familier,
Lui fit force saints jusque dans l'escalier.
« Ouf, dit-il, me voilà délivré de la vieille.
A-t-on Jamais rêvé prospérité pareille?
Pas d'enfer, pas de mort, et de l'or à pleins seaux !
Vais-je assez mépriser l'honnêteté des sots ?
Je verrai s'écouler les siècles. Quelle chance!
Je vais tirer du Temps une fière vengeance ;
Moi, je ne bouge pas; lui, court. Pauvre garçon! —
Je vais étudier le Code, de façon
A ce qu'on n'aille pas m'héberger aux galères
A perpétuité. Les lois sont presque claires ;
Je les saurai par cœur et les respecterai
— Tant qu'elles pourront nuire à Bibi. Je serai
Le monarque absolu des hommes et des choses,
Et je rayonnerai dans des apothéoses,
A cheval sur un vaste éléphant. Mieux encor :
Je ferai faire au globe une ceinture d'or I »
Ici, le sieur Gaspard tortilla sa moustache.
Les trains les plus express vont comme une patache
Au prix de la pensée ; et d'étranges tableaux,
Des Yéronèses, des Rembrandts et des Gallots
Zigzaguaient sous son crâne. Après quelques secondes,
Suffisantes pour voir en esprit bien des mondes ,
Il s'arrêta, lassé de rêver. Puis, avec
Une grimace fort comique, et d'un ton sec.
Il dit en avalant les trois quarts d'un blasphème
Horrible : « Vais-je assez iitiiiAspâep, tout de même I »
GEORGES BREYAS
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