‹ Contes parisiens: en versChapitre 27 sur 36 · ERNEST COQUELIN · texte numérisé non relu

ERNEST COQUELIN

Hélas! pauvre cabota je f aime sans vergogne. Je le déclare au ciel, et même aux Philistins; Taime entendre tinter tes grelots argentijis, Comme faime laper de vieux vin de Bourgogne,

Fais héroïquement ta honteuse besogne!

Trémousse-toi, gambade, ô frè^'e des pantins;

Et tâche d''amuse7^ par tes bonds enfantins

Le plumitif grincheux qui roupille ou qui grogne.

194 A KRNEST COQUËLIN.

Tu ne seras jamais sociétaire — oh! non l / Tu te rendras en vain laid comme une guenon; Moi seuly faime ardemment ton lugubre comique.

Je f offre donc ces vers. Si le temps les jaunit, Qu'importe ? Je suis sûr qu'en voyant ta mimique. Du haut des vastes deux, Shakespeare te bénit.

1. M* Coquelin cadet, malgré ma prophétie, a été nommé sociétaire de

a Comédie-Fraiiçaise, il y a un an ou deux.

( Note de l^autéur.)

GEORGES BREVAS

Parbleu ! j'étais assis auprès de mon foyer,

— Sans feu, d'ailleurs : venant de payer mon loyer.

J'avais l'esprit serein, et, libre des affaires,

Je humais — comme ça — deux ou trois petits verres

D'Eckau double-zéro. Ainsi donc je raclais,

Par un joli matin d'octobre, mon palais.

Tout en lisant un chaste et délicat poème

De mon ami Bourget. volupté suprême,

De boire de beaux vers et d'en lire de bons !

Parfois je lutinais de malheureux charbons

Qui jadis avaient dû jeter des étincelles.

Mais qui, pour le quart d'heure, étaient cuits. Et des ailes

196 GEORGES BREVA^\

Poussaient à ma cervelle en feu, qui voyageait Dans le pays bleu clair des rêves de Bourget.

Soudain, je tressaillis. Car un coup de sonnette

Effroyable « Vraiment, fis-je, il est malhonnête

De déranger ainsi les personnes. Le coup De Tanévrisme, quoi ! »

Timide, à pas de loup.

Entra mon domestique, un gaillard de deux mètres, . Qui trouve le moyen de seryir plusieurs maîtres ; Car il est bon ivrogne, et laquais accompli.

Il s'inclina profondément. « Voyons ce pli, Dis-je sans regarder mon aimable escogriffe.

Un poulet I je ne puis reconnaître la griffe. C'est d'un monsieur. Est-il ici? — Oui, Monseigneur, Dit Jean (sans sourciller, ma parole d'honneur!) Il voudrait... — Bon, qu'il entre. »

Et d'un air confortable Mettant, comme un yankee, mes guibolles sur table. J'attendis l'inconnu, lequel avait signé :

Georges Brevas, esqm're. Après avoir cogné.

L'homme s'introduisit; pour moi, plein d'indolence. Je le lorgnais dans un voluptueux silence,

GEORGES BREVAS. 197

C'était un gentleman aux cheveux crêpelés

Et couleur de Btrds'eye. « Qu'est-ce que vous voulez?

Dis-je en examinant ses yeux, des yeux bizarres,

Nuance de tabac d'Espagne. — Les Cigares,

Dit cet homme olivâtre et sec, ont résolu

De m'envoyer vers vous; car vous leur avez plu.

Ayant donc endossé mon pet-en-l'air havane,

J'ai couru comme un cerf du fond de ma savane,

Et me voici. — Vraiment, c'est bien aimable à vous.

— Figurez- vous. Monsieur, que nous sommes tous fous De poésie ; et nous cultivions l'espérance

Qu'un homme de talent nous chanterait en France...

— Oh I Monsieur ! . . . — Le tabac, reprit Georges Brevas, Compte des détracteurs bien acharnés, hélas I

Et pourtant, quelle joie en ce monde est plus sainte, Plus légitime, plus... Avez-vous de l'absinthe?

— Non, fls-je ; mais voici du kummel excellent.

— Ne vous étonnez pas si je craque en parlant. Continua mon noble ami ; ma sécheresse

Est portée à son comble, et, pour peu qu'on me presse,

Quelque farceur pourrait s'imaginer... — Charmant!

Dis-je par politesse. — On oublie en fumant

La façon dont parfois le beau sexe nous traite.

Ainsi, je me mourais pour une Cigarette :

Blonde I une de nos plus séduisantes houris.

Vêtue élégamment de fin papier de riz.

198 GEORGES BEŒVÂS.

Eh bien! Monsieur, depuis que j'aimais cette fille, Je maigrissais — c'est à la lettre ! — Ma famjlle Me disait : mais enfin, Georges, tu nous fais peur. Non, tu n'exhales plus cette chaude vapeur, Odorante, azurée... A propos, mon cher maître. Ne soyez pas surpris ; mais je vais me permettre De lancer fréquemment ma fumée au plafond.

— Vous me plongez, lui dis-je, en un trouble profond ; Qu'entendez-vous par là? — C'est, dit l'Homme-Gigare, Que mon crâne parfois s'ouvre sans crier gare ;

Il se rabat alors sur ma nuque ; et l'on voit (De la part d'un brevas la chose se conçoit) Jaillir de ma cervelle, à jamais allumée.

Une grêle d'éclairs et des flots de fumée !

— Bien extraordinaire! — Oh! reprit mon ami, Vous ne me connaissez encore qu'à demi ;

Mais je vous montrerai le fond de bien des choses. (Il est bon, le kummel.) Je déchiffre les causes, Et je lis couramment dans tous les cœurs humains, Si noirs, si raturés que soient ces parchemins!

— Et vos amours? — Eh bien I vous voyez ; je me porte A ravir. A propos, ouvrez donc cette porte;

Car, avec ma fumée, on n'y verra plus clair.

Saperlottel on étouffe, ici. — Vous avez l'air De craindre la fumée? insinuai-je. — Certes* Et je ne vis qu'avec les fenêtres ouvertes.

GEORGES BREVAS. 199

Quand je suis en wagon, je me dis tout d'abord : « Fumez-vous, cher Monsieur? » Cela me gêne fort; Mais, étant très poli, je réponds : « A votre aise. » Et, là-dessus, je passe à Tétat de fournaise.

— Étrange ! — Mais, d'ailleurs, le tabac est divin. Gomme dit Sganarelle, et vaut mieux que le vin.

— Ah I permettez ! criai-je.— Eh I Monsieur, le vin soûle. Abrutit et dégrade; au lieu que le temps coule Gomme un fleuve enchanté, quand, le cigare au bec, (Un bon cigare bien roulé, surtout bien sec,) Vous ruminez un bel avenir. — Oui, lui dis-je. Quand on a trop dîné. Mais quel nouveau prodige?... Eh ! vous diminuez à vue d'œil! Seulement, Je vois sur votre front, depuis un bon moment. Se former et grandir une mitre de cendre...

— Parfaitement, mon cher. Vous me verrez descendre Jusqu'à n'être pas plus bel homme que ce vieux, Commentrappelez-vous?-MonsieurThiers.-Mais bien mieux! Vous verrez tout d'un coup ma cendre fine et blanche Neiger sur le parquet; et voici ma revanche I

Demain (nouveau phénix) je renaîtrai, vainqueur, De ma propre poussière I — Ahl vous m'allez au cœur, Dis-je en considérant cet être sympathique.

— Il n'est que le tabac, reprit-il. L'art antique Semble revêche, froid, ennuyeux, sans appas, Quare? quia G?'xci\ Monsieur, ne fumaient pas.

300 GEORGES BREVAS.

*— Pas possible! — Monsieur, fit-il avec un rire Exquis, c'est comme j'ai l'honneur de vous le dire. Le cigare, c'est l'art moderne ! C'est bien lui Dont s'enivrent tous les poètes d'aujourd'hui ; Lui, qui paît leur cerveau de légères fumées, Lui, dont leurs âmes sont à jamais embaumées! Dans ce siècle sans dieux, sans gloire et sans beauté, Que lui resterait-il, au poète attristé.

S'il n'avait devant lui ces brumes, ces nuages Où son cœur voit flotter d'adorables mirages? Va-t-il donc regarder la vie en face? Ohl non, fout est si laid, si vil, qu'il y perdrait son nom De poète I Monsieur, un brevas d'Amérique, Voire un cazadorès, cet être chimérique, Remplace en notre temps l'espérance et la foi. Notre fumée, à nous, les cigares, à moi Qui vous parle. Monsieur, cette noble fumée Qui sort en tourbillons de ma tête enflammée. Est le dernier encens que l'homme faible et vieux Puisse faire monter encore vers les cieux I Voyez-la s'élever, tournoyer dans la brise, Se dorer au soleil d'automne ! Je méprise Ceux qui ne fument pas. — Vous êtes éloquent, Mon cher monsieur Brevas, esqmre, — Jusqu'à quand Jouirst-t-on de nous sans nous rendre justice? C'est nous qui consolons de vivre I — Il rapetisse,

GEORGES BREVAS. 201

Pensai-je ; il va crever sur mon beau tapis neuf Et le gâcher. — Voyez, fit-il, ce pauvre veuf I Où ne le réduit pas la mort d'Anastasie?

Mais moi, j'ouvre à ses yeux les palais de l'Asie...

— Pardon, mais vous parliez des poètes ; je crois. Lui dis-je, que Victor Hugo... — Ces hommes froids! Celui-là n'a jamais fumé, non, malepeste!

« Grand homme si Ton veut, » vous connaissez le reste.

— Cependant, hasardai-je, il fait d'assez beaux vers.

— Mais il n'a jamais mis sa casaque à l'envers! Mais rien ne lui bat plus sôus le pectoral gauche ! J'aurais voulu qu'il fît quelque horrible débauche, Qu'il poussât ce grand cri du cœur que nous aimons, Et qui vient d'autre part, tudieu! que des poumons.

— Assez, dis-je à Brevas ; j'ai le respect des maîtres.

— Voyez, mon cher Monsieur, voyez ces pauvres êtres ; Ce bohème sans pain, sans cravate et sans feu.

Que lui restera-t-il? sa bouffarde ! C'est peu ; Mais il n'est pas forcé d'entretenir des grues... Il vous ramassera des mégots par les rues ; Et bientôt il les hache avec soin. Brave cœur ! Il met tout dans sa pipe... — Un verre de liqueur?

— Non, merci. Dans sa pipe... Et sa dernière amie, L'Espérance, au fin fond de son cœur éhdormie. S'éveille en reniflant la fumée... — Oui, le coup Pe la larme, à présent. — On se trompe beaucoup,

202 GEORGES BREVAS.

Quand on dit le tabac inutile. — Messire, Dis-je (car je couvais ma pensée), et Shakespeare? C'était un fort grand homme et qui ne fumait point. » Mais Thonnête Brevas, ayant trouvé le joint, D'un ton qui ne pouvait admettre de réplique : « Qu'en savez-vous? » dit-il. Et puis, mélancolique : « C'est surtout quand je pense aux pauvres malheureux Qui, dès leur tendre enfance, ont toujours vu contre eux S'acharner les rigueurs du sort ; qui sont nés riches. Ayant tous les honneurs avec toutes les fiches De consolation ; beaux, bien faits, bien portants; Fortunés en amour; n'ayant pas mal aux dents; Pas un cheveu dans leur existence; — ah I la rage Doit les mordre à la fin I Pas un seul jour d'orage : Toujours le beau ciel bleu, le stupide ciel bleu î Des fleurs ! des fleurs ! des fleurs ! Non, pas un seul cheveu... — Vous l'avez déjà dit, ça. — Ces malheureux hommes S'étrangleraient d'ennui ; mais c'est là que nous sommes Les vrais consolateurs du genre humain ! Voyez Ce baron richissime ; il allonge les pieds Sur une chaise, et bâille. Il gémit, il s'étire ; Pauvre homme à millions I sa vie est un martyre. Mais j'arrive; je vais doucement me placer Auprès de son oreille; il n'a qu'à me froisser, Je fais un craquement guilleret qui l'amuse ; Il me met sur sa lèvre, et moi, pétri de ruse.

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