GEORGES BREVES
Tout comme par hasard, je tombe sur un tas
D'allumettes Nilsson; il voit, étend le bras,
En frotte une, me met de nouveau dans sa bouche,
Et m'allume. Il me sent à peine. Je le touche
Si délicatement I Par mainte pression,
Je l'invite à fumer : et, soit distraction,
Soit désir curieux, il tiré enfin. Quel rêvel
Une mince fumée en filets bleus s'élève.
L'homme trouve à la vie un goût vraiment nouveau ;
Il s'aperçoit enfin qu'il possède un cerveau ;
Il tire, il tire encor, car, à chaque bouffée.
Il voit au sein de l'air s'ébaucher une fée.
La fumée à présent se déroule à grands flots ;
Et mille visions, mille éclatants tableaux
Se succèdent... — Fort bien, dis-je àl'Homme-Cigare;
Si vous savez un peu pincer de la guitare.
Rimer des vers d'album, danser le boléro.
Présenter avec grâce une aile de perdreau.
Retirer des pruneaux d'un bol de punch qui flambe.
Indiquer un choral sur la viole de gambe,
Simuler entre amis toute sorte de pets
Et, dans l'ordre, nommer les cent treize Gapets,
Vous êtes accompli. Mais ceci m'exaspère :
Bien que vous rabattiez votre crâne en arrière
Pour lancer la fumée en tourbillons épais.
Votre cendre est intacte et ne tombe jamais I
204 GEORGES BRBVAS.
Gomment diable. . . — Monsieur, c'est un secret. Mais vite : J'aurai bientôt fmi de brûler; tout m'invite A conclure en deux mots mon sobre plaidoyer.
Ne m'interrompez pas. L'on devrait nous choyer, Nous qui d'un lycéen moneux faisons un homme ! Ahl vous rappelez-vous vos quatorze ans, et comme Aveuglé, suffoqué, domptant les haut-le-cœur. Vous mâchiez les voyoutados d'un air vainqueur ! — Oui,c'est vrai, je soufflais comme un phoque, lui dis-je. — Monsieur, n'alliez-vous pas griller une sibtge Aux lieux pendant la classe ? et, jeune homme imprudent, N'aviez-vous pas un fier orgueil en regardant Vos doigts jaunis?... »
Soudain, un tas de cendre fine Saupoudra mon tapis d'Alger. Bonté divine I A quoi diable pensais-je? Inutile, ma.foi, De dire que Brevas avait filé ; mais moi.
Je bavais doucement, comme un gâteux. A terre, Le poème gisait ; la source du mystère, La bouteille d'Eckau, puisqu'il faut parler franc, N'avait plus une goutte à boire dans son flanc; Et ma chambre, témoin de ces scènes bizarres, Était pleine de cendre et de bouts de cigares.