A JOSEPH-FÉLIX BOUCHOR
Tu sais que VArt nous soûle, et comme Von titube , En ses âpres chemins... Mais va, presse ton tube. Fais-en gicler du rose ou le vermillon pur.
Notre nom n" est point fait pour ^éternité noire, Ftêre; et ce serait bien le diable, sois-eit sûr, Si pas un de nous deux ne violait la Gloire
Septembre 1878.
Lestrade était devant sa toile, et peignait ferme. Cet artiste payait de temps en temps son terme, Et portait des habits convenables : toujoui^, Ne s'affublait-il pas d'un veston de velours. Yrai méridional, sang brûlé, tête chaude.
Il brossait à la diable, et le vert émeraude. Les laques, le cobalt, l'arc-en-ciel tout entier. Barbouillaient sa palette. Habile en son métier, Il gagnait assez d'or pour gaver des sacoches ; Quand ce volage oiseau s'envolait de ses poches.
Il VOUS les retournait d*un air désappointé, ]Çt puis se remettait à Touvrage. L'été, Il allait dégotter, par là, des paysages.
Il mangeait et buvait. Ainsi, feu les sept sages Revivaient en cet homme allègre et positif Qui pouvait bien y voir aussi loin que son pif.
Ce jour-là, cependant, le peintre était maussade. Avait-il bu, la veille, une large rasade?
Avait-il (pour parler Fargot) mal aux cheveux? Point. Lestrade souffrait ; et son pinceau nerveux Balayait vainement sa toile de deux mètres :
L'esprit, s'étant coulé dehors par les fenêtres, Gald^ait loin de Tart. Aussi noire étourdi.
Qui s'impatientait en homme du Midi, Engueula son tableau : « Tiens, toi, tu me dégoûtes I Je m'échine après toi. je sue à grosses gouttes. Et tu n'avances pas d'une ligne I mon vieux.
Tu te feras crever la toile. » Et, furieux.
Il lui tourna le dos.
Mais comme notre artiste Se promenait de long en large d'un air triste, On frappa. « Vingt-cinq xv^çl s'écria-t-il, entrez! Ah I c'est toi, Vrignemeuse? Oh I ces yeux effarés!
pr-.'
Qu'as-tu, mon pauvre chou? Mais, le diable m'enlève,
Ai-je donc la berlue, m si c'est que je rêve?
En habit I — Mon très cher, dit l'autre (un beau garçon
A l'air intelligent, et mis d'une façon
A donner le vertige aux gommeux ordinaires).
Je viens de faire un four puissant. — Mille tonnerres !
Tu vas me conter ça ; mais prête-moi du feu.
Je suis, depuis huit jours, mélancolique un peu ;
Ça me fera plaisir de voir un pauvre diable
Dans le marasme autant que moi. — C'est charitable,
Dit le beau Vrignemeuse ; et d'abord, tu sauras
(Et ce disant, il prit Lestrade par le bras
Gomme un homme qui va risquer des confidences)
Que j'ai passé l'hiver en bals, fêtes et danses.
— Quoi ! tu vas dans le monde?- Oui ; ne m'interromps pas.
Fort maigre passe-temps que d'esquisser des pas !
Diras-tu. Mais, mon cher, la fille de Desrues,
Tu sais bien, ce vieux peintre aux manières bourrues,
A trouvé le secret de me plaire, et je veux
(Attention ! voici la valse des aveux)
En faire... sais-tu quoi? ma femme ! — Je t'admire !
Éjacula le peintre en s'esclafFant de rire.
Mais tu railles. — Non pas, mon cher. La preuve en est
Que j'ai fait ma démarche aujourd'hui. Le benêt
De peintre... — Halte-là! je défends qu'on le jette;
C'est, tu peux bien m'en croire, une riche palette.
314 LE CHASSé-CROISÉ.
n peint dans le sens^ quoi ! — Tout ce que tu voudras; Mais je suis par son fait dans de fort mauvais draps. Car sa fille me coiffe absolument ; j'en rêve ; Et d'ici quelque temps, il faut que je Tenlève.
— Et son nom ? — Henriette. Elle est douce, mon cher, Gomme un petit agneau. Et de plus, une chair Délicate, idéale enfin. C'est quelque chose Gomme... si tu veux, comme un pétale de rose
Que Ton aurait trempé dans le lait le plus pur.
— Et pourquoi le vieil ours s'est-il montré si dur?
— Parce que, m'a-t-il dit, je ne suis pas artiste. J'ai la raie au milieu ; je porte une améthyste Énorme au petit doigt ; bref, je suis un gommeux. Mais, ai-je répondu, je vous trouve fameux 1 Vous me bêchez depuis une heure, et ça m'indigne. Premièrement, je suis un flûtiste hors ligne ;
Je fus étourdissant sur le thème latin ; Et je lis mon Flaubert, Monsieur, chaque matin. Ah I ouiche ! autant chanter. Une rogue nature ! Ça ne connaît ni Bach ni la littérature.
Gomme sensiblement je perdais du terrain, J'essayai d'attendrir ce beau-père d'airain En disant que j'avais, ma foi, de belles rentes. Ges choses-là, fit-il, me sont indifférentes. Vraiment, qu'aurais-tu dit à ma place? Soudain, Je crois avoir trouvé ! D'un petit air badin :
Votre fille, lui dis-je, au moins sera comtesse En m'épousant. Mais lui : Fi 1 quelle petitesse 1 Nous sommes tous égaux, jeune homme. (Ce faquin Ne se permet-il pas d'être républicain?) Si bien que me voilà désespéré. »
Lestrade Ne soufflait mot. « Eh bien ! ô mon vieux camarade, S'écria-t-il enfin, commande ton linceul.
Gomme je ne veux pas te laisser mourir seul, Tu pourras m'en prêter la moitié. — Ça veut dire?...
— Que je suis un goujon mûr pour la poêle à frire. En termes familiers, me voilà dans ton cas.
Comment nous soupçonner des cœurs si délicats? Oh ! moi, je m'amusais comme une simple brute ; Et quand on me parlait du mariage : flûte I Disais-je ; à mon avis, ce joug est trop étroit ;
Et j'aimerais autant me nourrir de veau froid Que d'aller tous les jours avec la même femme. Que de ruses, mon cher, le sexe faible trame ! Il en faut bien rabattre, et je me donnerais Au diantre pour pouvoir... Inutiles regrets ! Puisque je n'aurai pas ma Juana chérie.
— Juana? — C'est son nom. — Quelle bizarrerie I
Et d'où sort-elle?— OJiI ça, vois-tu, c'est le chiendent. Son père est un bourgeois fort riphe. — Outrecuidant !
Observa Vrignemeuse. Et le daron se nomme?... — Deveux. La coqueluche étrangle ce gros homme i Autrefois je polkais à tous ses baluchons; Mais les bourgeois, vois-tu, ne sont que des cochons. Il m'avait acheté plusieurs tableaux. Au reste, Voici tout mon roman. Mercredi (jour funeste!) Je vais chez mon beau-père. Ahl vous voilà, fait-il; Enchanté de vous voir. Moi, je cherchais le fil De mon discours. Monsieur. . . Ah ! çà, mon cher artiste, Interromprmon oiseau, quoi de neuf? Moi, j'insiste : Monsieur, je suis venu... tu devines. Mais lui. Je vois se rembrunir son front. C'est aujourd'hui Jour d'affaires, dit-il ; remettons votre histoire. Mais comme j'appuyais ma demande : La gloire Ne suffit-elle pas à des gens comme vous?
Que m'a-t-il dit encor? Les artistes sont fous, On peut changer d'avis, on se monte la tête.
Puis on se mord les doigts lorsque la noce est faite ; D n'est pas qu'une femme au monde, et cœtera. Et d'ailleurs, manque*t-^il des filles d'opéra? J'étais si jeune I Et moi, je me rongeais les pouces ; Mes moustaches , mon cher, devenaient toutes rousses. Pendant tout ce temps-là muet comme un poisson, J'attends qu'il ait sifflé sa stnpide chanson ; Alors, apostrophant ce père de famille : Mais, tonnerre de Dieu ! si je l'aime, ta fille,
LE CHASSé-CROISÉ. 217
Espèce de bourgeois ridicule ! Tableau.
Comment me retirer de ce pétrin nouveau ?
Il fallait m'en aller. L'autre, d'un air de glace, Me dit très lentement et sans bouger de place : Au plaisir, cher Monsieur. Moi, j'étais sur le pal; Aussi, quand j'entends ça, je saisis mon chapal. Et, comme j'aime peu les positions fausses.
Je salue humblement et je tire mes chausses. »
Vrignemeuse de rire. « fortune, dit-il.
Que ta méchanceté sait prendre un tour subtil ! Nous voilà tous les deux en proie. Adieu la vie, La débauche, le vin, les gueuses ! Quelque envie Me travaille d'aller batifoler sous l'eau.
— Que dis-tu de revoir madame de Milo ?
Fait le peintre. Son torse est solide, que diantre ! Et ça nous remettrait un peu de tripe au ventre.
— Non, laisse-moi gémir. — Non, ne gémissons pas. Allons faire, en sondeurs, un copieux repas.
Et machinons des trucs ingénieux. — Mon frère. Dit Vrignemeuse, au moins, dans ce destin contraire, Juana t'aime-t-elle? — Eh! oui, de tout son cœur. Et la tienne? — Je vins, je vis et fus vainqueur.
— Bon, c'est le principal. Allons dîner, ma^^ieille;
Il n'est point de Mentor qui vaille une bouteille. j>
Deux noces à la fois I Mais pas des noces d'or :
Car les deux mariés sont tout jeunes encor,
Et, dans le satin blanc de leurs robes glacées,
Quoi de frais, de charmant comme ces fiancées ?
C'est à Saint-Roch ; il fait assez sombre, et, là-bas,
Quelque mystérieux Brayer qu'on ne voit pas
Exprime sur la foule un filet d'harmonie.
Le publiCy somnolent et rêveur, s'ingénie
A comprendre pourquoi cet organiste fou
Nasille lentement un vieux air de biniou ;
Un air breton, suave et très mélancolique. —
La messe va son tr-ain, chuchote et se complique
D'une allocution du curé : bon vieillard.
Comme tu'Jperds ton temps ! Mais enfît), tard, très tard,
On s'en va mariés, contents...
LB OHÂSSÉ-CROIsé. 319
Vrignemeuse, Lestrade, comment avez-vous fait? Fameuse Invention ! Mais c'est bien simple. Ce jour-là, Quand on fut mariés dûment, on s'en alla Chiquer du poulet froid ; mais voyez la merveille ! Ce Vrignemeuse qui, la veille ou Tavant-veille, Adorait Henriette, a brusquement viré; Le voici, par-devant le maire et le curé.
L'époux de Juana I — Quant à Pierre Lestrade, En apparence au moins guéri de sa toquade, Il s'improvise époux d'Henriette à son tour...
Mystère inexplicable 1 ont-ils changé d'amour?
Non pas; mais le bourgeois, c'est facile à comprendre,
Sera flatté d'avoir Vrignemeuse pour gendre ;
Le vieux peintre enragé qui n'aime que son art
Accordera sa fille à Lestrade... En renard
Consommé, notre artiste a combiné la chose.
Une fois mariés, parbleu, la porte close!
Feu Charbonnier était bien le maître chez lui I
Il va donc courtiser Henriette aujourd'hui.
Cette Henriette étant sa côte légitime :
Mais demain, ou plus tard, dans quelque endroit intime
Il tiendra Juana dans ses bras I Voilà tout.
La substitution est d'assez mauvais goût ;
LE GHASSé-GROISÉ.
Mais zul ! deux fanandeh peuvent changer de femmes Sans qu'ils aillent croiser stupidement leurs lames ! Puis, chacun croquerait la femme du voisin Et ne toucherait pas à son propre raisin ; Rien d'immoral, j'espère.
Et, direz-vous, les femmes?
Gomment habituer leurs délicates âmes A des combinaisons pareilles? Juana, Qui grillait de ne plus être fille, donna Dans le complot sans faire aucune simagrée ; Henrtette n'était nullement délurée :
Ge ftit sa pureté qui trouva naturel Que par quelque moyen elle arrivât au ciel ; Le ciel, c'est Vrignemeuse. En un mot, la timide Et simple jeune fille aimait.
Quel jour humide • Ou'un jour de mariage ! Oh I quels gémissements De la nuque aux talons ébranlent les mamans ! Le père d'Henriette, au moins, le vieux Desrues, ' • . A bu comme un cocher, et vague par les rues ; La mère fond en pleurs, comme c'est son devoir. Mais le moment terrible est arrivé. « Bonsoir, Ma mère» — Adieu, eu, eu, ma fille bien-aimée ! » Et cette pauvre mère en tombe inanimée . -. •* Sur le tapis. Pendant qu'on l'emporte, — fardeau . Peu commun, je vous jure, — et qu'on l'asperge d'eau, ". Les mariés se sont verrouillés dans leur chambre. Longue comme la nuit du vingt-quatre décembre Sera cette nuit-là I Chacun dans son fauteuil S'installe pour le mieux. « Hum ! hum ! » Du coin de l'œil,
Lestrade, qui n'a rien à faire et qui s'embête, Lorgne sa jeune femme. « la mignonne tête!
Yrignemeuse a dit vrai : la palette n'a point De nuance qui soit délicate à ce point.
GeTrignemeuse est un heureux coquin.
« Onze heures.
Petite Juana, peut-être que tu pleures, En ce moment ! Mais Ta, nous nous retrouverons. Je crois que les témoins étaient à moitié rorifls, Au souper. Je suis sûr qu'à présent Yrignemeuse Cause, avec Juana. — Cette lampe est fumeuse. — Moi, je ne trouve rien à dire à cette enfant! Puisse-t-elle dormir. S'endormir en rêvant Qu'elle est à mon ami ! Décidément, cet homme Est un heureux coquin.
« Âh ! la demie. En somme, C'est ma femme. Taisrtoi, Lestrade. Suis-je fou? Je sens je ne sais quoi qui me serre le cou : Je souffre. Je ne puis chasser cette pensée.
DieU! la fâcheuse nuit que nous aurons passée!
« Minuit. Je sens de doux et fugitifs parfums. Je t'aime, Juana. De si beaux cheveux bruns !
LB OHASSÉ-CROISÉ. 223
Mais Henriette est blonde. Oh ! les blondes ! Stupide
Animal que je fais : la brune est insipide.
Dire que j'aurais pu ne pas faire la cour...
Ah I chose d'ours I voilà que je connais l'amour I »
Lestrade, épouvanté de lui-même, s'arrête.
Il ne veut plus penser. Il renverse la tête, Et tâche de dormir. Angoisse I II ne sait plus S'il aime ou n'aime pas Juana. Superflus, Tous ces cruels combats qui déchirent son âme ! Il sent courir l'amour dans ses veines en flamme. Il est tout au désir; sa femme, il veut l'avoir, Que ce soit juste ou non, tout de suite.
Savoir Ce qu'elle répondra? — Mais après tout, qu'importe? Ils sont là tous les deux : est-elle la plus forte? Mais elle appellera. Quoi! contre son mari?
Cela serait plaisant, et Lestrade a souri.
Donc il se lève, et dit, d'une voix étranglée : « Madame, je vous aime. » Henriette, affolée. Fixe sur lui des yeux dilatés par la peur.
« Vous vous moquez. Monsieur. » Mais Thorrible pâleur De son mari l'effraie. « Allons, dit-il, ma chère, Notre conduite à tous fut joliment légère ;
391 Liù CHASSÉ-CROISti.
Mais puisque nous voici mariés, j'eatends bien L'être en réalité. Compte riez- vous pour rien La bénédiction du prêtre? — J'aime un homme, Dit-elle, et celui-là n'est pas vous. Je vous somme De tenir un serment sacré. — ' Foin du serment! Sachez que je vous aime, et je veux être amant; Car ce titre d'époux est par trop peu de chose. Un baiser? — Osez-vous me toucher? — Si je l'ose !
— Taisez-vous, ou j'appelle. — Oh ! le piètre moyen ! Votre mère fera la sourde oreille; ou bien
Viendra catéchiser une fille innocente
Et lui commandera de m'être complaisante !
— Mais que voulez-vous donc? — C'esttoi, ceque jeveun. Je veux te prendre ainsi, vois-tu, par les cheveux ;
De force t'embrasser sur ta iuignonne boutée : Tu vois que je le fais. la belle farouche!
Je t'ai dit de ne pas crier. — Non, laissez-moi. Ah ! que je vous méprise ! — Et que je t'aime, toi I Titus, ce lit nous appelle. mon cœur, que je t'aime! Si lu veux, ce sera pour moi la nuit suprême. Je me tuerai demain matin. — Mais tout d'abord, Je vus me tuer, moi. — Par exemple! la mort N'est pas faite pour toi, mignonne. Je te garde En étreignant ton corps entre mes bras : regarde. Je ne te lâche pas, que mes baisers de feu Ne t'aient toute brûlée. — Hélas ! mon Dieu ! nion Dieu ! «
LB CHASSÉ-CROISé. 335
Le lendemain matin, ces mariés bizarres, Car de semblables nuits sont, je pense, assez rares, S'éveillèrent tous deux dans le lit nuptial.
Henriette était pâle et souffrait d'un grand mal De tête; non sans cause : et son seigneur et maître S'arrachait les cheveux et sanglotait. Pauvre être!
L'autre couple fut sage. Au reste, je crois bien Que Lestrade avait bu sans mesure. Mais rien D'inconvenant, ici : tout d'abord, Vrignemeuse Était très renommé parmi la gent gommeuse Pour son air gentilhomme et ses belles façons. Il avait de l'honneur, à ce que nous pensons, Et n'était pas assez plongé dans la crapule Pour ainsi violer sa femme sans scrupule.
On prit du thé. Le thé, c'est excellent ! surtout Avec un peu de rhum. Vrignemeuse, debout.
Se mit tout bonnement devant la cheminée Et causa de la pluie et du grésil. L'année S'annonçait assez mal. Pourtant, d'aiguille en fil Et de fil en aiguille, on devint plus subtil ; On parla de ses gqùts ; on raconta sa vie ; La conversation ne fut jamais suivie.
Mais sauta d'une branche à Tautre : un écureuil I La brune Juana ne manquait pas d'orgueil ; Comtesse ! elle Tétait, après tout. Le jeune homme^ A proprement parler, n'avait rien de la gomme; Seulement, il était élégant, distingué, Une fine moustache et l'air ouvert et gai.
Elle avait de l'esprit, Juana ; fort piquante, Elle grisait le cœur comme un vin d'Alicante ; Et, bien qu'elle ne vînt d'aucun Guadalquivir, Son doux nom espagnol lui seyait à ravir.
Or, pendant cette nuit, j'estime que la belle Envisagea son sort d'une façon nouvelle ; Un peintre, c'est fort bien : mais ses instincts bourgeois Faisaient du jeune comte un mari de son choix. Elle prisait la grâce et la délicatesse.
Bref, à force de tact et d'esprit, la comtesse Effaça quelque peu du cœur de son époux L'image d'Henriette. Et voilà de tes coups, destin ! Quand le jour parut, la jeune femme Poussa de grands soupirs ; et, regardant Madame, Vrignemeuse pensait : « Et moi, l'homme au nez fin, Qui choisis l'églantine et pas la rose... Enfin I »
Mais comment débrouiller ces fils inextricables? Les débrouiller, non pas ; mais les plus rudes câbles. Fussent-ils mieux serrés que le nœud gordien. Sont tranchés par la faux du Temps; elle vaut bien Le sabre d'Alexandre. (Ouf!)
On fit un voyage; Le voyage obligé» Quelque endroit "bien sauvage Devait flatter Thumeur de Lestrade; il alla Dans un trou de Bretagne, avec la mer : et là Il fit rageusement de superbes marines.
Quand le vent âpre et fnais lui gonflait les narines, Il respirait à Taise; et, recueiUi devant Son modèle toujours murmurant et mouvant.
Il sculptait sur sa toile un tourbillon de vagues. Le soir, il revenait pensif et les yeux vagues,
LE CHASSé-OROISé. 329
Et parlait doucement à sa femme. Depuis
La fameuse aventure, il consumait ses nuits
A lire, à travailler, tout seul. Plein de tristesse,
Il n'osait plus lever les yeux sur sa maîtresse.
Sa femme ; sans rien dire, il Taimait. « Un beau jour,
Pensait-il, mon ami saura mon vilain tour;
Alors nous nous battrons : il choisira Tépée :
Je tendrai la poitrine, et ma belle équipée
Sera payée; ainsi, n*y pensons plus. »
Pour lui, Yrignemeuse, emmenant sa femme, il avait fui Vers le ciel presque noir de la chaude Provence : « Car en nous éloignant, avait-il dit, je pense Que Ton ne saura rien de notre histoire. Puis, Après avoir passé plusieurs mois enfouis Loin de la rue Auber et des langues méchantes, Nous nous retrouverons* Effusions touchantes! Et, sans manquer en rien au véritable honneur. Nous nous cocufierons Tun Tautre avec bonheur. »
ÎU
Mais le temps s'écoulait. Ces quatre personnages
Constituaient vraiment deux singuliers ménages.
Une habitude lente et tranquille unissait Henriette à Lestrade. Et puis, mon Dieu, qui sait? N'est-ce pas un moyen qu'une femme vous aime Que de se montrer fort contre elle? brutal, même?
Henriette attendait une lettre ; mais rien.
Amolli par un ciel chaud, presque italien, Yrignemeuse vivait au Jour le Jour. Écrire 1 n y consentait bien, mais qu'aurait-il pu dire? Qu'il trouvait Juana charmante? Juana Raillait sa négligence. Enfm il griffonna Une missive froide et très spirituelle.
Henriette pleura. Cette lettre cruelle
LE GHASSÉ-GROIS]£, 331
Accusait un frivole et faible cœur. Un mois, Changer un homme ainsi! Se prenant quelquefois A songer, Henriette arrivait à se dire Que Vrignemeuse avait certain petit sourire Outrecuidant et fat ; mais au contraire, lui, Lestrade, quel regard profond, 'chargé d'ennuil Gomme son repentir était touchant I Sa vie, La chimère de Tart sans cesse poursuivie. L'immense effort devant la nature... Ahl bien peu S'en fallait à présent — l'épaisseur d'un cheveu — Qu'elle ne pardonnât l'outrage, et, vraiment mère. Payât par un baiser tant de tristesse amère I Le devoir l'arrêtait.
Vrignemeuse, un beau jour, Gomme il se fatiguait de tant faire la cour A sa femme, et cela sans aucune espérance, Écrivit à Lestrade, et dit tout. Quelle transe. Tandis qu'il attendait la réponse I « Pour sûr. Il s'en va me jeter au nez quelque mot dur !
Déloyal ! infidèle ! »
Aussi, quelle surprise I Le peintre répondait : « Cher, puisque tu l'as prise. Garde-la : c'est ta femme. Au fait, de mon côté, (Il faut en faire gloire à la fatalité)
232 I^B CHASSÊ-CROISlê.
Je n*aime plus du tout Juaua. Mais, mon frère, Je n'ai pas comme toi ce beau secret de plaire ; Henriette m'abhorre, et je Taime. Plains-moi. Je te donne ta femme et je te rends ta foi. »
Pendant que Vrignemeuse, enfin maître de Tange Adoré, jouissait d'un bonheur sans mélange, L'autre se faisait vieux. Il n'avait point parlé De sa lettre^ craignant le regard désolé De sa chère Henriette. Elle, ainsi délaissée ! Lestrade, en cœur aimant, souffrait à la pensée Qu'il la verrait souffrir de ce brusque abandon.
Lui-même n'eût jamais demandé son pardon ;
Mais il lui vint tout seul. Un matin, son aimée
L'aborda, très confuse et la face animée.
« Il faut vous pardonner, dit-elle ; j'ai senti
Une douleur en moi... » Lestrade anéanti
La regardait : « Je veux reprendre ma parole ;
Je ne peux être à lui, maintenant. — Elle est folle,
Se dit le peintre. — Au reste, il s'en consolera; Peut-être qu'après tout sa femme lui plaira.
— Qui? Vrignemeuse? dit Lestrade. — Oui, lui-même.
— Il ne vous aime plus; c'est Juana qu'il aime.
— Alors, dit Henriette, acceptez mon pardon.
— Je dcTiens fou, dit-il ; mais vous m'exécrez ! — Non^,
— Mais vous ne pouvez pas m'aimer I je suis un traitre! Pourquoi souriez-vous? Cela ne peut pas être,
— Il faut bien vous aimer, puisque bon gré, mal gré... Enfin, je serai mère. — Ohl que je t'aimerai! »
Les deux couples menaient une douce existence.
On s'aimait d'un amour délicieux, intense,
Et trempé par l'épreuve. On avait cependant
Quelque honte secrète, et l'on trouva prudent
De s'en aller camper, les Vrignemeuse au diable.
Les Lestrade plus loin encor. Mais l'incroyable
Est que les deux amis, par un caprice fou.
Allèrent habiter le même petit trou ;
Et, s'étant rencontrés un matin sur la plage.
Ils jetèrent un cri. « Dans cet affreux village I
Toi ! — Moi-même. Et toi donc, que fais-tu dans ce lieu?
— Je viens peindre la mer et le ciel. Pas frès.bleu.
Le ciel ; mais ça me plaît. »
On causa de cent choses.
Tous deux avaient subi bien des métamorphoses ;
51£fT
230 LB CROISé-CROISÉ.
Après tout, ils s*aimaient, et furent très contents D'évoquer, en prenant Tabsinthe, leurs vingt ans. Lorsique Ton fut lancé : « Mon cher ami, mon frère, Dit Lestrade en jetant sa cigarette à terre.
Tu vas être parrain. — Déjà ? — Comme tu dis.
— Et ton ménage est-il heureux? — Le Paradis.
— Je vois avec plaisir que nous faisons la-paire. Ah I qui nous eût prédit un état si prospère?
— Ne philosophons pas, dit Lestrade ; plutôt. Allons nous présenter à nos femmes. »
Le mot N'était pas mal trouvé. L'on sortit. « Vieille branche, » Dit Vrignemeuse avec sa belle gaîté franche Qui relevait chez lui les mots les plus grossiers, « Nous vivons, sacrebleu ! comme des épiciers. Nous ne changerions pas de femme pour le monde ! Et cependant, après la brune, vient la blonde. Hein? si l'on essa^nit? » Mais Lestrade : « Plus tard... Et nous nous offrirons l'un à l'autre un moutard. »